Le congrès de Tours, qui se déroulera du 17 au 18 avril, marquera la fin du porte-parolat de Laurent Pinatel, le plus long depuis la création de la Confédération paysanne, avec trois mandats successifs. L’occasion de revenir cette période de six années marquée, en interne, par une concorde retrouvée, selon les militants interrogés par Agra presse. Deux tendances se déchiraient de longue date, polarisées par le choix entre la défense professionnelle et les affaires sociétales. Seul candidat déclaré à la succession, l’actuel secrétaire national Nicolas Girod est perçu comme le candidat d’une continuité souhaitée par tous, malgré une stagnation des scores du syndicat depuis 2013.
« C’est une nouvelle ère qui commence », résume un jeune militant normand. Après six ans et trois mandats de porte-parole national – un record –, Laurent Pinatel quittera la tête de la Confédération paysanne à l’occasion du congrès de Tours, les 17 et 18 avril. Durant ce congrès, seront renouvelés les membres du conseil national (70 membres), au sein duquel Laurent Pinatel atteint la durée maximale de huit années de mandat. Ce conseil national se réunira ensuite, les 15 et 16 mai, pour désigner le secrétariat national, dont sera issu le nouveau porte-parole national.
Tous les élus et militants interrogés par Agra Presse décrivent les six dernières années comme une période de synthèse, de concorde retrouvée. Il faut dire que, pour son premier mandat, Laurent Pinatel avait été élu à l’issue d’un congrès marqué par une forte polarisation. Durant ce congrès de Nevers en 2013, le travail du porte-parole de l’époque, Philippe Collin, et de son équipe avait été fortement contesté. « Laurent Pinatel a pris le porte-parolat à une période difficile, où ça se déchirait très fort », résume un élu de l’Ouest.
Bové, Collin, les déséquilibres
Lors de ce congrès, une motion – texte proposé par une fédération départementale pouvant être intégré au rapport moral – avait pris la forme d’un « quasi contre-rapport », se souvient un ancien élu normand. Les critiques rapportées aujourd’hui par les militants contre Philippe Collin éclairent leur perception du travail de Laurent Pinatel, à qui il est souvent opposé : sur la forme, Philippe Collin était jugé « trop mou », « trop proche du Parti socialiste », résument certains. « Il a terminé avec une médaille », raille un élu du Sud, en référence à la Légion d’honneur remise en 2014 par Stéphane Le Foll. Sur le fond, il aurait pris « une orientation jugée insuffisamment sociétale », résume un membre du secrétariat de l’époque. Il avait « oublié l’agriculture paysanne », étaye un autre.
Un déséquilibre qui ressemble symétriquement à celui qu’avait créé, quelques années plus tôt et dans une direction opposée, José Bové, un autre leader de la Conf' auquel Laurent Pinatel est comparé positivement : « Les combats de Bové nous avaient fait passer pour les gauchistes opposés à tout, se souvient un élu du Massif central. Ce n’est pas très sexy, mais Laurent Pinatel a redonné une bonne image en interne du syndicat. Il a ramené cette base professionnelle. »
Maintenir les deux courants
En somme, l’équipe de Laurent Pinatel serait parvenue à faire la synthèse, et à l’incarner. « Depuis qu’il a été élu, Laurent Pinatel s’est efforcé de maintenir les deux courants qui avaient fortement polarisé le syndicat, notamment après le dégonflement de la bulle médiatique qui avait entouré José Bové après le démontage du McDo de Millau et la réunion de l’OMC à Seattle », résume le chercheur Serge Cordellier. « La synthèse, il lui a fallu trois mandats pour y arriver », glisse un élu normand.
« Laurent Pinatel s’est efforcé de maintenir les deux courants qui avaient fortement polarisé le syndicat »
Pour le chercheur, cette capacité de synthèse n’est peut-être pas étrangère à la culture syndicale de la fédération départementale dont est issu Laurent Pinatel. « Dans son département, la Loire, la Confédération paysanne a une généalogie particulière ; c’est l’un des rares départements où il n’y a pas eu de scission à la FDSEA vers l’Association nationale des Paysans travailleurs ; la scission de quelques centaines de militants qui sont sorti de la FDSEA et du CNJA en 1982 s'est faite en un seul bloc pour participer à la constitution de la FNSP, laquelle sera plus tard co-fondatrice de la Confédération paysanne en 1987. »
Deux tendances ont longtemps polarisé la Confédération paysanne, résume le chercheur : « Un premier courant prônait la défense professionnelle sans se désintéresser des affaires sociétales ; un second, qui comprenait beaucoup de néo-ruraux du sud du pays, s’intéressait surtout aux affaires sociétales. » Parmi les militants, la première tendance est souvent associée à l’Ouest, ou plus précisément la Loire-Atlantique, ancien bastion du syndicat, aujourd’hui en ballottement. « C’est la tendance FNSEA, comme ça c’est plus clair », résume un élu du Sud, qui pointe volontiers du doigt ceux de son syndicat « qui se contentent d’être reçus au conseil régional ».
Une division géographique qui aurait vieilli
Pour certains des militants interrogés, l’autre tendance serait effectivement incarnée par le sud de la France, qui se revendique davantage activiste, radicale, mais aussi tournée plus résolument vers les problèmes sociétaux et l’environnement. « J’ai vu des congrès durant lesquels les équipes du Sud faisaient un vrai travail de destruction, donnaient des cours de morale politique », résume un élu du Centre, qui se revendique de tendance « Ouest », et estime de son côté, qu’avec « un programme agricole argumenté » et davantage de voix, la Conf' pourrait assumer « une forme de co-gestion ».
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Mais la majorité des militants interrogés estiment que cette division géographique a vieilli. « Cette scission géographique fait partie d’une mythologie, même si c’est vrai que l’Ouest porte souvent des motions », assure un élu du Sud-est. « Il y a une tendance grand public et une tendance syndicale, la Conf' a deux jambes et c’est son originalité, tout l’enjeu c’est de trouver l’équilibre », résume-t-il.
« Il y a un certain consensus, ces débats sont terminés »
Certains estiment même que la division entre "professionnel" et "sociétal" se serait estompée au sein du syndicat, grâce à cet équilibre retrouvé, mieux incarné par Pinatel et son équipe : « Il y a toujours eu des débats entre tendances socio-démocrates et activistes, estime un élu de l’Ouest, mais maintenant il y a un certain consensus, ces débats sont terminés. » D’ailleurs, la plupart des militants interrogés revendiquent le concept même d’un équilibre à maintenir à la Confédération paysanne, à l’instar de cet agriculteur normand : « Il y a cette dichotomie à la Conf', entre la volonté de parler au monde agricole, et à la société civile. Il faut comprendre que c’est indispensable. » Autre illustration mise en avant de cet équilibre retrouvé : Notre-Dame-des-Landes, où la fédération Loire-Atlantique aurait donné des gages d’activisme.
Un score stable mais « comment faire mieux ? »
Justement, seul candidat à la succession, l’actuel secrétaire national Nicolas Girod est perçu comme un candidat de la « continuité », à l’écoute et ayant le sens de la synthèse. Il est d’ailleurs issu d’une fédération réputée modérée, le Jura. « Il est sur la même longueur d’ondes que Laurent, il n’y aura pas de bouleversement important », estime un militant de l’Ouest. « Il peut rassembler assez large, et construire la Conf' de demain. Il est sur cette ligne d’équilibre entre discussion et activisme », estime un jeune élu de l’Ouest. « Il n’a peut-être pas le charisme de Laurent Pinatel, mais ce n’est pas facile. Et puis Bové avait du charisme, mais il a failli mettre le syndicat en faillite », estime un élu du centre. « Il serait dans la continuité, dans la synthèse », résume l’élu normand.
Nicolas Girod pourra d’autant plus se revendiquer de la continuité, que la plupart des militants interrogés semblent se résoudre au score stable – ou stagnant, c’est selon – depuis trois scrutins. « Ce n’est pas catastrophique », résume un élu du Massif central. « Cela aurait pu être pire, nous aurions pu baisser. 20 %, c’est bien pour un syndicat qui porte des thèmes qui dérangent et une telle stratégie d’action, estime un représentant du Sud-Ouest. Comment faire mieux ? Je ne sais pas ». « On a sans doute du travail à faire pour se faire comprendre et parler à un plus grand nombre de producteurs, résume d’une autre façon un autre élu de l’Ouest. Mais ce n’est pas simple, on ne sait pas par où prendre le problème ».
« Nicolas Girod est sur la même longueur d’ondes que Laurent Pinatel »
Une motion sur le changement climatique
Chaque congrès de la Confédération paysanne (tous les deux ans) est l’occasion d’établir un rapport moral, auquel les fédérations peuvent proposer d’ajouter des textes, appelés motions. Au cours de ce congrès de Tours, le conseil national devrait par exemple discuter d’une motion portant sur le changement climatique, annoncent les représentants de l’Ouest. « La Confédération paysanne doit se réapproprier le sujet, explique un élu de l’Ouest, porteur de la motion. Si on stocke, à quoi ça sert ? Il faut que ce soit un débat paysan. Si on veut continuer à avoir des ceintures maraîchères, il faut stocker de l’eau ». « Nous ne sommes pas contre l’irrigation, mais au service de qui et pourquoi ?, étaye un autre. Des réserves d’eau en sud-Vendée non, mais des retenues collinaires sur productions à forte valeur ajoutée, ou en maraichage, on est d’accord ».
Une Conf' travaillée par le renouvellement générationel
L’ensemble des militants interrogés mettent en avant un fort renouvellement générationnel parmi les militants et cadres du syndicat. Ce renouvellement irait de pair avec un changement des profils. Dans l’Ouest, réputé marqué par la défense professionnelle, un élu voit arriver dans son syndicat « de plus en plus de gens qui ne sont pas issus du monde agricole, installés sur des productions qui ne sont pas de nos régions. Cela donne une ouverture plus grande sur les aspects environnementaux ». Un autre élu de l’Ouest voit arriver « des gens qui ne sont pas enfants d’agriculteurs, beaucoup de filles, qui travaillent énormément dans les circuits alternatifs ».
L’arrivée de jeunes majoritairement en filières courtes ou « alternatives » est un phénomène décrit également par des élus du Sud, et qui se ressentirait jusque dans les instances nationales. « Nous avons du mal à remplir les commissions filières (viande, lait, grandes cultures », constate un élu du comité national. « Les jeunes sont plus sensibles aux sujets larges, et moins aux filières, étaye une élue du Sud-Est. Ils sont beaucoup en filières courtes, donc ils se sentent moins concerné par les interprofessions ». Même constat chez un autre élu du Sud-Est : « Les jeunes sont moins intéressés par les droits à paiement de base, et de plus en plus par le second pilier. »