Abonné

Philippe Mangin La coopération, un secteur « méconnu »

- - 8 min

Forte de ses 40 % de parts de marché dans l’agroalimentaire, la coopération agricole semble retrouver une légitimité en cette période de crise financière et morale. « Des filières ou des régions qui se montraient très réticentes à la coopération changent », observe Philippe Mangin, président de Coop de France. Pour le responsable, le secteur, qui mise finalement plus sur les hommes que sur les capitaux, doit améliorer son image auprès de la société civile. Ne serait-ce que pour conserver des sièges au Conseil économique social et environnemental. D’où le lancement d’un plan de communication sur trois ans.

Agra Presse : En janvier, deux études ont évalué le poids de la coopération dans le chiffre d’affaires de l’agroalimentaire à 8,1 % hors filiale pour Xerfi et à 18 % pour Agreste. Ces chiffres sont très différents des 40 % que vous avancez. Pourquoi ?

Philippe Mangin : Dans le premier cas, l’étude ne considère que le chiffre d’affaires des coopératives. Dans la seconde, la base est un peu datée et ne prend en compte que les filiales à 100 % des coopératives. Or, la coopération pilote aujourd’hui une grande partie de ces filiales au travers de participations. Pour aboutir à 40 %, nous considérons donc le chiffre d’affaires consolidé de nos entreprises. Mais le Haut conseil de la coopération agricole devrait pouvoir constituer une base de données plus solide, grâce à sa section « révision », à laquelle toutes les coopératives doivent adhérer. Le Haut conseil se donne deux ou trois ans pour parvenir à constituer cette base.

Globalement, comment évolue la part de la coopération dans le secteur agroalimentaire ?

Le chiffre d’affaires de la coopération suit une courbe plutôt ascendante, avec des écarts d’une filière à l’autre. En grandes cultures, le périmètre ne cesse de s’accroître. Dans le lait, la filière coopérative a énormément souffert il y a 20 ans de l’échec de l’Union laitière normande. La collecte laitière réalisée par la coopération augmente légèrement mais pas la transformation. Le périmètre global ne progresse pas. En viande blanche, il y a des choses intéressantes avec des alliances et des concentrations. En viande bovine, difficile d’applaudir sans réserve à l’alliance Bigard/Socopa. Socopa a fait ce choix sous la contrainte économique. La coopération a plus de difficultés lorsqu’elle n’est pas rassemblée. Car il faut avoir une assise suffisante pour reprendre une entreprise.

Les alliances sont-elles plus faciles dans les coopératives que dans les entreprises privées ?

Les coopératives sont des sociétés de personnes. Les hommes y sont plus importants que les capitaux. C’est une force et parfois un frein. Dans les entreprises privées, c’est la raison économique, la rentabilité qui favorise l’alliance. Chez nous, c’est plus difficile. Les coopératives cultivent une assez forte identité territoriale. Fusionner ou faire une alliance avec une autre coop, ça veut dire reconstruire une nouvelle identité. Ce qui provoque une vraie réticence de nos membres. Cela étant, il se fait beaucoup de choses. Avec le bilan de santé de la Pac et la volatilité des prix, le risque dans les entreprises commence vraiment à faire peur aux dirigeants. Les choses bougent comme le montre la création d’Arterris dans le Sud-ouest ou de Laïta, un acteur laitier dans l’Ouest qui est prometteur. Nous allons peut-être moins vite mais nous respectons les adhérents et les salariés.

Comment le secteur coopératif réagit-il à la crise financière ?

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

Il se passe quelque chose dans la tête de nos agriculteurs. Ils ont peur de la volatilité. Et ils trouvent dans la coopération un moyen de gérer ce risque. Cela s’est révélé dans la tournée régionale que nous venons de faire avec la FNSEA. Des filières ou des régions qui se montraient très réticentes à la coopération changent. Cela peut être refondateur de la coopération. D’ailleurs, les raisons qui avaient justifié à l’époque la création des coopératives n’étaient pas très différentes. Sur le plan économique, l’agroalimentaire est encore un peu à l’abri de la crise pour l’instant. Mais les coopératives sont plus prudentes dans la mise en œuvre de leurs projets. L’argent est plus rare, les discussions avec les banquiers sont plus dures. Nous n’avons pas de remontée d’entreprises en difficulté. Mais dans certains secteurs comme celui de la bière, le marché marque une vraie pause. Ce n’est pas neutre dans le prix de l’orge de brasserie. Il se peut que quelques sites connaissent des périodes de chômage technique.

La réforme du Conseil économique social et environnemental devrait limiter les sièges alloués à la coopération agricole. Comment réagissez-vous ?

Cela confirme la méconnaissance complète du poids de ce secteur, de sa modernité. Pour beaucoup, c’est encore un modèle de développement stalinien ! Je n’ai pas envie que, pour sauver la face, on décide de nous ranger dans l’économie sociale. Ce secteur regroupe essentiellement des associations à but non lucratif voire caritatif. Or, nous devrions être reconnus comme des acteurs économiques qui entreprennent autrement.

Est-ce la raison pour laquelle vous engagez une campagne de communication ?

Cette idée n’est pas neuve pour nous. En 2000, nous avions voulu lancer un fonds de communication coopératif. Nous avions demandé aux coopératives des prêts à taux zéro, et nous devions dégager le budget de l’opération du placement de cet argent. Ce projet s’est télescopé avec la création de la maison commune de la coopération. Nous ne pouvions pas mener de front ces deux chantiers. Donc nous avons rendu l’argent aux coopératives ! Avec la plainte déposée à Bruxelles contre le statut fiscal des coopératives, cette idée est revenue. Nous avons aussi vu des entreprises comme D’Aucy ou Candia commencer à ressortir l’argument coopératif dans leur campagne de communication. Nous sommes en train de construire avec l’agence que nous avons retenue une démarche de marque qui va s’articuler sur trois ans. Nous avons été favorablement surpris des résultats des enquêtes Ipsos que nous avons commandées. En spontané, 47,3 % des sondés associaient l’image des coopératives agricoles à la solidarité et 22 % à la garantie d’un prix moins élevé. Dans un premier temps, nous avons décidé de consacrer quelques centaines de milliers d’euros issus de notre budget propre à une campagne de communication. La deuxième étape est en projet. Nous allons poursuivre avec notre agence, mais nous serions tout à fait d’accord pour contribuer à une politique de communication globale au niveau agricole.

En tant que membre du Conseil de l’agriculture française, ne pensez-vous pas qu’il serait temps de « siffler la fin de la partie » au sein des organisations majoritaires en ce qui concerne la mise en œuvre du bilan de santé de la Pac ?

La FNSEA travaille. Elle ne se défile pas. Elle essaie de projeter tout ce débat sur l’échéance 2013 que tout le monde laisse de côté. Or, ce serait catastrophique de ne pas prendre en compte ce calendrier. On peut trouver quelque chose qui privilégie les grands équilibres. Prendre de façon linéaire aux céréaliers serait méconnaître les disparités qu’il y a entre eux. Quant à l’élevage à l’herbe, il est indispensable de le soutenir. Si l’exercice de solidarité entre éleveurs et céréaliers avait fonctionné il y a quelques mois, le débat aurait sans doute été moins vif à la FNSEA. Mais je pense que l’équation est soluble. Bien sûr, si on avait intégré la notion de progressivité dans les instruments, ça aurait été mieux supporté. Mais le débat le plus grave, c’est de savoir comment on se prépare à 2013. Même avec tout ce que Michel Barnier a fait en matière de contacts bilatéraux, peu d’Etats membres partagent la vision française d’une agriculture stratégique. La coopération française rencontre les mêmes difficultés sur le plan européen que le syndicalisme avec le Copa Comité des organisations professionnelles agricoles.