La guerre civile qui déchire la Côte d'Ivoire, premier producteur mondial de fèves de cacao, pourrait être lourde de conséquences pour l'industrie du chocolat. Entre une hausse des cours, qui ont atteint leur plus haut niveau depuis quinze ans, et l'anticipation de graves pénuries, les spéculations vont bon train. Même si les industriels rassurent les foules en clamant haut et fort que leurs stocks leur permettent largement de subvenir à leurs besoins pour la production de chocolat, une nouvelle hausse des prix de ventes aux consommateurs semble inéluctable.
Le triste sort de la Côte d'Ivoire pourrait bien faire pleurer plus d'un industriel du chocolat. Le pays, en proie à la guerre civile, est en effet le premier producteur mondial de fèves de cacao, avec près de 45% du marché. Et si les industriels européens tiennent à la belle comme à la prunelle de leurs yeux, c'est qu'ils s'y approvisionnent à 66%. « Si quelque chose se passe en Côte d'Ivoire, c'est tout le système du cacao qui s'effondre. Quand la Côte d'Ivoire tousse, tous les professionnels du chocolat sont malades », commente Sylvain Margot, secrétaire général de la Chambre syndicale nationale de la chocolaterie.
Forte hausse des cours de la matière première
La tentative de coup d'Etat, qui a eu lieu le 19 septembre 2002, coïncide avec le début de la campagne de cacao, ce qui a eu pour conséquence immédiate de pousser les cours sur les marchés de New York et de Londres à leurs plus hauts niveaux depuis quinze ans. D'un plancher à 800 dollars la tonne, le cours du cacao est monté au début du mois de janvier 2003, au prix record de 1800 dollars la tonne. Alors, entre graves pénuries et hausses vertigineuses des prix, que faut-il craindre le plus ? Pour le chocolatier stéphanois Weiss, qui achète près de la moitié de ses fèves en Côte d'Ivoire, l'inquiétude porte davantage sur les niveaux de prix. Une opinion que semble partager la majorité des industriels du secteur, les stocks qu'ils ont constitués pour cette année leur permettant largement de subvenir à leurs besoins. Pourtant, selon l'organisation internationale du cacao (ICCO), la production mondiale pour la campagne 2001-2002 a enregistré une baisse de 0,6 % à 2,807 millions de tonnes par rapport à la campagne précédente.
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« Les utilisateurs de fèves ont l'habitude des mauvaises campagnes. Ils prennent donc des précautions. Pour cette année, les stocks ont été constitués, les industriels ne sont donc pas encore inquiétés », rassure, pour sa part, Sylvain Margot. Mais si le risque de pénurie semble écarté pour l'année 2003, le problème reste entier pour 2004. D'autant que, selon Mathias Aka N'Goan, président de l'Association nationale des organisations professionnelles agricoles de Côte d'Ivoire (Anopaci), « si les deux tiers des vergers sont situés, à l'ouest du pays, en zone sécurisée, pour le dernier tiers, les vergers sont malheureusement au Nord, en zone occupée ; on peut donc considérer que le tiers au moins de la récolte est perdu ». Pour sa part, la présidente du fonds ivoirien de régulation et de contrôle du café et du cacao (FRC), Angeline Kili, se veut rassurante : « Que ce soit pour le cacao ou le café, nous pensons pouvoir faire face à la demande car nous avons eu une bonne campagne l'année dernière. Pour ce qui est de la campagne de cette année, il faudra attendre que les choses se tassent pour pouvoir évaluer l'ampleur des dégâts, et estimer dans les récoltes, ce qui a pu être évacué ou pas ». Même s'ils avouent rester vigilants et suivre attentivement l'évolution de la situation en Côte d'Ivoire, les industriels du chocolat n'affichent pas plus d'inquiétude que cela. Ainsi, le chocolatier suisse Barry Callebaut concède avoir subi quelques restrictions pour mener à bien son approvisionnement, néanmoins sans réelles conséquences sur sa production de chocolat (lire interview).
« Pour le moment, on ne peut pas dire que la crise ivoirienne ait eu un impact sur le produit fini », confirme Sylvain Margot.
Mais pendant combien de temps encore les industriels pourront-ils vivre sur leurs stocks ? Une augmentation des prix des cours du cacao semble, en tous les cas, inévitable ; tout aussi inévitable, par voie de fait, sera la hausse du prix de vente des confiseries de chocolat. Une hausse pour les consommateurs que certains industriels estiment entre 4 et 15% selon la teneur en cacao des produits finis. D'ici quelque temps, le chocolat pourrait bien répondre, à nouveau, comme l'appelaient les Aztèques, au doux nom d'« aliment des dieux ». Réservé exclusivement aux riches amateurs.