Décryptage La cynégéculture, aux frontières de l’élevage
Comme leurs collègues éleveurs de porcs ou de volailles, les producteurs de gibier pour la chasse – ou cynégéculteurs – sont désormais dans le viseur des associations animalistes. Au-delà des conditions d’élevage, c’est le sens même de cette activité qui est questionné. Comment élever des animaux en tentant de conserver leur caractère sauvage ? Le débat se cristallise notamment sur le repeuplement : les quelque 18 millions de faisans et perdrix produits chaque année sont destinés à être lâchés dans la nature, mais bien peu survivent. Cette phase de « remise en nature » est aussi celle qui comporte le plus de risques sanitaires et environnementaux. Autant de raisons qui font que Loïc Dombreval, président du groupe d’études sur la condition animale à l’Assemblée nationale, n’est « pas favorable » à l’élevage de gibier. Mais pour l’heure, les milieux politiques ne sont pas véritablement saisis de cette question.
En publiant, fin septembre, une vidéo sur le plus important élevage français de gibier, L214 a braqué son projecteur sur une filière méconnue : la cynégéculture. Des élevages qui, comme les autres, sont désormais soumis aux injonctions sur le bien-être animal. « Nous répondons à une double exigence, celle du monde de la chasse – nos clients –, et celle de l’appréciation sociétale de notre métier », acquiesce Jean-Christophe Chastang, le président du SNPGC (Syndicat des producteurs de gibier de chasse). Cette organisation regroupe 70 % des quelque 500 producteurs français, en très grande majorité des éleveurs de petit gibier (faisans, perdrix, colverts, lièvres et lapins de garenne).
Selon cet éleveur drômois, « un petit gibier sur deux prélevés en Europe est issu directement ou indirectement des élevages français ». Grâce à « sa capacité à proposer une large offre de souches », la France occuperait la première place européenne, particulièrement en reproduction. L’accouvage (production d’œufs à couver et de poussins d’un jour) concernerait notamment « 120 à 150 éleveurs », d’après le SNPGC. Plus en aval, les quelque 300 éleveurs français de gibier produisent « 30 millions d’animaux par an », note l’Aspas (Association pour la protection des animaux sauvages) dans un rapport de 2018. Les faisans (14 millions) et les perdrix (5 millions) constituent l’essentiel de la production, suivis par les canards colverts, lapins de garenne, lièvres d’Europe… Un tiers de ces bêtes seraient exportées, les autres étant relâchées, ou « remises en nature » selon l’expression du SNPGC, dans l’Hexagone. Le tout permettant à la filière de dégager un chiffre d’affaires de « 150 à 200 millions d’euros », d’après M. Chastang.
Élevages professionnels et marché mature
Comparé à d’autres espèces, l’élevage du gibier est relativement jeune. « Notre profession a débuté dans les années soixante, quand l’urbanisation galopante et les voies de communication ont dégradé les milieux naturels », raconte Jean-Christophe Chastang. Autre déclencheur, selon le naturaliste Pierre Rigaux : « La dégradation des milieux par l’agriculture dite intensive ». Les premiers à élever du gibier ont été les chasseurs, via leurs fédérations, mais « ils se sont aperçus que c’était un métier à part entière et se sont tournés vers des agriculteurs innovants », poursuit M. Chastang.
Aujourd’hui, ce marché serait, selon le patron du SNPGC, « parvenu à maturité ». « Nous ne recherchons plus un développement des volumes, mais une progression qualitative », explique-t-il. « Nul n’est capable de le préciser, mais on est peut-être sur un déclin », estime pour sa part Pierre Rigaux, auteur de Pas de fusils dans la nature et compagnon de route de L214. Ce biologiste de formation, décrié par les milieux agricoles et cynégécoles, a participé à l’enquête sur Gibovendée, premier reproducteur français de gibier, qui a contribué à faire sortir les éleveurs de gibier de l’ombre.
Popularité croissante des sangliers
La raison principale du ralentissement commercial de la filière est à chercher du côté des chasseurs, dont les pratiques ont évolué. Comme le résume le socio-anthropologue Christophe Baticle (université Picardie-Jules-Verne), « jusqu’à la fin des années quatre-vingt, il y avait beaucoup de chasseurs de petits gibiers en plaine. Depuis, un certain nombre de chasseurs se sont mis à la chasse au gros, dans les zones forestières. » Aujourd’hui, la chasse aux faisans et aux perdrix serait même déconsidérée par certains pratiquants, au point d’être parfois décrite comme une manière de « sortir les chiens », comme le rapporte Justine Fabre, dans son mémoire universitaire publié en 2015 au sein du laboratoire Pacte de Grenoble. « Je ne comprends pas l’intérêt pour les chasseurs de tuer ces animaux qui sont quasi-domestiques », tranche Loïc Dombreval, député LREM et président du groupe d’études sur la condition animale à l’Assemblée. Ce recul relatif du petit gibier serait accéléré par la croissance concomitante de la population de sangliers. D’après l’ONCFS, le nombre de suidés chassés chaque saison a été multiplié par sept entre les années quatre-vingt-dix et 2017-2018 (de 100 000 à 756 000).
Mais contrairement aux éleveurs de ces grands gibiers, qui occasionnent d’importants dégâts aux cultures, les éleveurs d’oiseaux sauvages ont « toute leur place dans la maison FNSEA », assure Florent Leprêtre, agriculteur solognot et référent chasse du syndicat majoritaire. Le SNPGC fait ainsi partie de la CFA, l’association spécialisée avicole de la FNSEA. Affiliés à la MSA, soumis aux mêmes règles sanitaires que les autres aviculteurs, « les cynégéculteurs sont des agriculteurs », martèle Jean-Christophe Chastang.
Des animaux sauvages ou domestiqués ?
Pour Christophe Baticle, ces éleveurs occupent tout de même une place à part au sein de la ferme France, du fait de leurs « liens forts avec la chasse ». Le chercheur insiste sur la dimension territoriale : « Les faisans sont vendus dans une sphère locale, à des clients connus comme des sociétés de chasse, des gestionnaires de territoire de chasse. »
Autre spécificité : « L’animal élevé pour la chasse doit rester sauvage, tout en étant nourri par l’homme », poursuit Christophe Baticle. Car les chasseurs veulent « un gibier qui se défend bien, qui s’acclimate bien », résume M. Chastang. C’est dans l’esprit de ce slogan que le SNPGC a établi des chartes de qualité garantissant des « caractéristiques cynégétiques irréprochables ». Suivis par les adhérents du syndicat, ces cahiers des charges fixent les densités d’élevage, les dimensions des volières, l’âge minimal de sortie des poussinières des animaux afin d’être « le plus proche du naturel », ou encore l’âge maximal de vente (afin de proposer des animaux adultes).
Pour Pierre Rigaux, le fait d’élever des animaux sauvages pose cependant un problème de bien-être animal : « Les conditions en captivité sont contradictoires avec les besoins biologiques de ces animaux ». « Les contrôles vétérinaires sont quasi inexistants », abonde Loïc Dombreval. « Et quand bien même on observerait des conditions conformes à la réglementation, ça ne réglerait pas le problème de fond », analyse le député des Alpes-Maritimes : « On ne peut pas, dans les conditions de domestication, faire en sorte qu’un animal soit sauvage. »
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Polémique autour du repeuplement
Ce paradoxe prend toute sa dimension dans le débat autour du repeuplement. D’après les chiffres avancés par l’Aspas et confirmés par le SNPGC, les 14 millions de faisans relâchés chaque année en France représenteraient l’équivalent de la population européenne sauvage de ces oiseaux. Une confirmation de plus, selon les associations, que les lâchers ont pour vocation principale de satisfaire les chasseurs – et non de repeupler les milieux naturels. « Si s’agissait d’un repeuplement, ce serait un échec sans nom », ironise Pierre Rigaux. Pour le naturaliste, « ce ne serait pas exagéré de parler de chair à canon ». « Des efforts sont faits, reconnaît-il, pour réaliser d’autres types de lâchers au printemps, hors période de chasse, en faisant en sorte que les oiseaux soient mis au contact de la nature dans des volières avant d’être relâchés. » Des pratiques qui « restent très minoritaires ».
Si le SNPGC voit dans ces critiques « un faux procès », l’efficacité du repeuplement représente bien un enjeu pour la filière. « Nous travaillons, en collaboration avec Interprochasse, la CFA et la FNC (chasseurs, NDLR), sur une charte de qualité des remises en nature. » Un projet qui, espère-t-il, « devrait aboutir d’ici fin 2020 ». Via des conseils techniques aux chasseurs, « le but est de donner au gibier un maximum de chances de s’acclimater avant d’être prélevé », explique Jean-Christophe Chastang.
Risques environnementaux et sanitaires
Car le passage en élevages rendrait les animaux sauvages peu adaptés au retour au milieu naturel. Une étude par radiopistage, menée par l’ONCFS sur les lapins de garenne en 2006, a montré un taux de mortalité initial de l’ordre de 60 % dans les dix jours suivant le lâcher. Une observation « pas très surprenante chez des animaux stressés par la capture, le transport et l’arrivée dans un endroit qui leur est totalement inconnu », souligne le rapport. « Quand on remet en nature du gibier en période de chasse, entre 40 et 50 % sont prélevés par la chasse, estime de son côté le président du SNPGC. 10 à 20 % meurent de prédation et 15 à 25 % d’autres causes (maladies, climatologie, collisions avec des véhicules…). » Reste 10 à 25 % qui survivent et « deviennent des animaux reproducteurs et de repeuplement ».
Pour Loïc Dombreval, les lâchers « posent toute une série de problèmes » : « Appauvrissement génétique de la faune sauvage, transmissions de maladies », sans oublier « l’administration d’antibiotiques qui pose la question de l’antibiorésistance ». Un exemple ? Celui de la perdrix choukar, abondamment introduite dans les années soixante-dix. Cette espèce a entraîné, en s’hybridant avec elle, le déclin de la perdrix rouge présente en France. Pour espérer renverser le phénomène, le SNPGC travaille depuis 2005 sur l’amélioration génétique de la perdrix rouge. Les éleveurs peuvent désormais utiliser le protocole validé en 2014 lors de l’assemblée générale de la FNC, et reconnu par l’ONCFS, qui garantit, par des tests ADN, la pureté génétique des perdrix rouges vendues.
La vulnérabilité accrue des populations domestiques, à l’immunité amoindrie, a également été documentée sur les canards colverts. Dans une thèse soutenue en 2011, Jocelyn Champagnon note que les canards d’élevages possèdent « certainement une moindre capacité à faire face aux nombreux pathogènes » rencontrés dans le milieu naturel.
« Aucun retour politique » pour l’instant
Autre risque : les transferts d’agents pathogènes, qu’il s’agisse de parasites ou de virus. Le risque de contamination par certaines grippes aviaires a également été souligné chez les colverts, toujours par Jocelyn Champagnon. Comme l’indique l’ONCFS, ces maladies liées aux conditions d’élevage « sont limitées par des traitements prophylactiques ». Mais les éleveurs sont encore une fois contraints par la nature même de leur activité : l’immunité des animaux une fois relâchés dans le milieu sauvage serait paradoxalement favorisée par des conditions d’élevage les plus naturelles possible, c’est-à-dire par un recours limité à la prophylaxie.
La détection des pathogènes avant la vente est l’une des solutions actuellement retenues par les professionnels. Les éleveurs de lièvres sont ainsi tenus par la charte de qualité du SNPGC de mener des analyses de déjections.
Malgré ces vifs débats, la cynégéculture ne semble visée par aucun projet de durcissement de la réglementation. Le ministère de la Transition écologique indique à Agra Presse que Barbara Pompili « va se concentrer sur les nombreuses annonces » sur le bien-être animal (cirques, delphinariums, etc.), qui « vont demander beaucoup de travail ». Du côté de l’Assemblée, Loïc Dombreval ne planche pas sur le sujet, même s’il « n’est pas favorable à ce type d’élevage ». Idem pour le groupe EDS (dissidents LREM) : la cynégéculture n’était pas concernée par sa récente proposition de loi sur la condition animale, et aucun député EDS ne s’est emparé de ce sujet. Quant à Pierre Rigaux, il confirme n’avoir reçu « aucun retour politique ». Le naturaliste a toutefois « bon espoir que les choses évoluent », constatant « des débats internes dans les milieux cynégétiques ». « Pour l’instant, la fédération des chasseurs fait bloc, en défendant tous les types de chasse, mais cela risque de se fissurer. » Un risque écarté par le SNPGC : « Notre filière a su s’adapter et évoluer pour atteindre le plus haut niveau de technicité en Europe, rappelle Jean-Christophe Chastang. Nous voyons l’avenir avec responsabilité. »
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