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Sécurité alimentaire La FAO veut changer les systèmes alimentaires pour mieux nourrir le monde

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Dans son rapport annuel sur l’agriculture et l’alimentation, l’organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) préconise de s’attaquer à l’ensemble des systèmes alimentaires pour lutter contre la malnutrition. Si cela passe d’abord par l’agriculture, l’enjeu concerne aussi le stockage, la commercialisation, jusqu’aux pratiques alimentaires. Alors que la malnutrition coûte très cher à l’économie mondiale, l’obésité y représente une part de plus en plus importante. Samedi 8 juin, le G8 devait se réunir au sujet de l’alimentation, mais des ONG craignent que le champ libre soit laissé à des intérêts purement économiques au détriment de la sécurité alimentaire.

Quelque 868 millions de personnes, soit 12,5% de la population mondiale, souffraient toujours de la faim entre 2010 et 2012, selon le rapport annuel de l’organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture, présenté le 4 juin 2013 à Rome.
Mais « ce n’est là qu’une petite partie des milliards de personnes dont la santé est compromise par la malnutrition » : deux milliards de personnes souffrent d’une ou plusieurs carences en micronutriments, tandis qu’1,4 milliard sont en excès pondéral, dont 500 millions sont obèses. Les enfants de moins de cinq ans sont particulièrement vulnérables : 26 pour cent d’entre eux présentent un retard de croissance et 31 pour cent souffrent d’une carence en vitamine A.
Ces chiffres, qui dressent un bilan social épouvantable, en cachent d’autres: la malnutrition coûte très cher à l’économie mondiale, et pas seulement aux pays pauvres : « Du fait de la perte de productivité et des coûts directs des soins de santé, la malnutrition pourrait représenter jusqu’à 5 pour cent du produit intérieur brut (PIB) mondial, soit 3 500 milliards de dollars par an (2 668 milliards d’euros), ou 500 dollars par personne », calcule la FAO. Les carences en micronutriments représentent 2 à 3 pour cent du PIB mondial, soit 1 400 à 2 100 milliards de dollars par an, alors que les coûts cumulés de toutes les maladies non transmissibles, pour lesquelles l’excès pondéral est le principal facteur de risque, ont été estimés à environ 1 400 milliards d’USD en 2010.
Le coût social de la malnutrition de la mère et de l’enfant reste, de loin, le problème le plus important en particulier dans les pays à faible revenu. Elle entraîne des coûts sociaux pratiquement deux fois plus élevés que ceux de l’excès pondéral de l’adulte. Mais son coût a été pratiquement divisé par deux depuis vingt ans, alors que celui de l’excès pondéral et de l’obésité a presque doublé. « Une bonne nutrition maternelle est la clé pour briser le cycle intergénérationnel de la pauvreté. Elle donne des enfants en meilleure santé, qui deviennent des adultes plus forts, réduit les maladies et augmente la productivité du travail et les revenus, y compris pour les agriculteurs », développe le rapport.

Anticiper les problèmes

L’idée que l’on ne peut plus se cantonner à l’aide alimentaire d’urgence mais qu’une anticipation des problèmes est indispensable a fait son chemin. Mais les politiques, de même que les ONG, restent souvent accaparés par la gestion des situations d’urgence. C’est pour parer à ces manques que la FAO veut « mettre les systèmes alimentaires au service d’une meilleure nutrition » : pour améliorer la nutrition, il faut prendre comme point de départ l’alimentation et l’agriculture, et améliorer les systèmes alimentaires dans leur ensemble, de la production à la consommation, en passant par la transformation, le stockage, le transport et la commercialisation.
« Il est nécessaire d’adopter des mesures intégrées et intersectorielles », estime la FAO : en plus de l’accès à des aliments sûrs, variés et nutritifs, il faut aussi un accès à l’eau potable, à l’assainissement et aux soins de santé. Plus globalement, les causes profondes de la malnutrition englobent « le contexte économique, social, politique, culturel et physique ». L’organisation recommande de mettre en place des « politiques alimentaires et agricoles, une règlementation et une fiscalité aux fins de la promotion de la disponibilité, de l’accessibilité, de la variété et de la qualité » des aliments. Pour la production, la FAO recommande une « intensification durable » : il faut accroître la productivité en focalisant la recherche sur la nutrition, et privilégier les aliments
nutritifs tels que les fruits, les légumes, les légumineuses et les aliments d’origine animale. Une autre piste évoquée est la promotion des jardins familiaux et scolaires. Pour la suite de la chaîne, la FAO préconise plus de stockage des céréales et une réduction du gaspillage, qui représente chaque année un tiers des aliments produits, ainsi que l’enrichissement des aliments lors de la transformation pour combler les carences. Enfin, des mesures visant les consommateurs, avec des campagnes d’information, une éducation nutritionnelle et des incitations par les prix, peuvent améliorer les habitudes alimentaires. Globalement, les systèmes alimentaires doivent privilégier les besoins des mères et des jeunes enfants : la malnutrition pendant les 1 000 premiers jours depuis la conception peut provoquer des handicaps physiques et cognitifs irréversibles chez l’enfant.

Déjà, en 2008

Les prescriptions de la FAO s’inscrivent dans une évolution majeure de la perception du développement. En 2008, les conclusions de l’Evaluation internationale des sciences et technologies agricoles au service du développement (EISTAD) avaient ouvert la voie à l’idée que la paysannerie africaine aurait un rôle majeur à jouer pour réduire la malnutrition. Cette réflexion multidisciplinaire, initiée par la Banque mondiale, a impliqué 57 gouvernements et de nombreux acteurs du développement et de l’agroalimentaire. « Elle entérine un changement de paradigme important », analysait alors le ministère de l’Agriculture français : celui que l’agriculture est multifonctionnelle, multifactorielle, nécessite des approches tenant compte des contextes spécifiques dans lesquels elle se pratique, associant l’ensemble des acteurs de la chaîne et prenant en considération les savoirs locaux, avec comme objectif de réduire la pauvreté des communautés rurales, les plus touchées par la malnutrition.
Ces orientations stratégiques, qui manifestent un certain retour de l’État et des politiques publiques, marquent la fin du consensus de Washington, une série de principes libéraux imposés dans les pays en voie de développement sous la forme des plans d’ajustement structurels depuis les années 1980, basés notamment sur le recul de l’intervention de l’État, la libéralisation économique et la prééminence du marché.
Olivier de Schutter, rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, va encore plus loin, demandant que les pays de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest puissent «  rétablir des droits de douanes sur les principaux produits agricoles et alimentaires importés à des taux assez protecteurs et assez flexibles pour maintenir les prix intérieurs aux niveaux rémunérateurs et stables requis » pour développer leur agriculture, écrit-il dans une tribune publiée dans le journal Le Monde du 17 mai 2013.

Le G8 et les multinationales prennent possession du sujet

Plusieurs années après ce « changement de paradigme », les recommandations de la FAO peuvent paraître bien timorées. D’autant que d’autres acteurs se sont engouffrés sur le sujet : les pays les plus puissants du monde. Samedi 8 juin devait se tenir à Londres une journée d’action internationale réunissant les pays du G8 et des pays du Sud. Objectif : accélérer la mobilisation contre la sous-nutrition, dont la « Nouvelle alliance pour la sécurité alimentaire et la nutrition », un partenariat entre les pays du G8, l’Union africaine et près d’une centaine d’entreprises, lancée en 2012 pour promouvoir la sécurité alimentaire en encourageant les investissements de multinationales.
Plusieurs ONG, dont Action contre la faim, le CCFD-Terre Solidaire et Oxfam France « s’interrogent sur le véritable objectif des membres du G8 et craignent que les intérêts économiques prennent le pas sur une véritable lutte contre l’insécurité alimentaire ». Pour eux, derrière l’objectif affiché de sortir 50 millions de personnes de la pauvreté en 10 ans, « cette initiative sonne comme une aubaine pour les entreprises des pays du Nord et des pays émergents, qui peuvent ainsi avoir accès à des marchés prometteurs et très faiblement régulés ». Ils craignent que soient mises en place des législations « pour sécuriser les investissements des multinationales et libéraliser les marchés au détriment des populations locales et des premiers investisseurs dans l’agriculture, les paysans eux-mêmes ».
Pascal Canfin, ministre délégué chargé du Développement a admis que « la vision défendue par certains acteurs de cette Alliance, en particulier les grandes entreprises de l’agro-alimentaire, n’est pas la nôtre », dans le magazine Faim et Développement Magazine de mai 2013. Pourtant, « la France assure aujourd’hui un rôle central dans la Nouvelle Alliance : des entreprises françaises figurent dans le premier contingent d’entreprises », souligne Benoît Miribel, le président d’ACF. Il demande à la France de « faire coïncider sa parole avec des actes concrets en engageant bien plus que 2% de son aide publique au développement au service de programmes de lutte contre la sous-nutrition ».
José Graziano da Silva, directeur de la FAO, a bien résumé la situation : « Nous devons nous battre pour éradiquer la faim et la malnutrition, rien de moins », a-t-il déclaré lors de la publication du rapport. « Le chemin à parcourir est encore long », a t-il ajouté.

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