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Concurrence La filière fruits et légumes à la recherche de sa compétitivité

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Alors que la tension monte chez les producteurs de fruits et légumes dans le Sud-Est, en Languedoc-Roussillon et en Aquitaine, le ministre de l’Alimentation et de l’Agriculture Bruno Le Maire s’est rendu dans le Vaucluse le 27 juillet en abordant les difficultés des producteurs et leur problème de compétitivité. Évoquant « un problème majeur, celui du coût de la main d’œuvre », il a promis aux producteurs. Un rendez-vous sur la compétitivité de la filière début septembre. Il a indiqué deux axes : un abaissement du coût du travail et une meilleure organisation de la filière.

Après la filière laitière, les sylviculteurs et les pêcheurs, le ministre de l’Alimentation et de l’Agriculture Bruno Le Maire doit dialoguer avec les acteurs de la filière fruits et légumes, « touchés de plein fouet » par la crise économique. En visite dans le Vaucluse le 27 juillet pour se rendre compte des difficultés des producteurs, il leur a promis un rendez-vous sur la compétitivité de la filière à la rentrée. Tel est bien le problème central qui mine ce grand secteur agricole français depuis des années et que révèle chaque crise estivale : la lutte contre les importations meilleur marché. C’est bien dans le but d’alerter sur cette situation que les producteurs ont arrêté, le 30 juillet, des camions d’importation de fruits étrangers, sans les détruire toutefois.

Un rendez-vous début septembre
Pour l’instant, cependant, tout le monde cherche à comprendre et à régler le problème. Une table ronde associant tous les professionnels, y compris la distribution, sera organisée début septembre. Objectif : introduire des mesures en faveur de la compétitivité des exploitations maraîchères et arboricoles dans la loi de modernisation qui devrait paraître en 2010. C’est ce qu’ont précisé Angélique Delahaye, présidente des Producteurs de légumes de France, et Bruno Dupont, président de la Fédération nationale des producteurs de fruits (FNPF), à l’issue d’une rencontre avec le ministre.
Les producteurs présents à Cavaillon et à Avignon ont prié Bruno Le Maire de prendre des mesures liées à ce problème : soit la prise en charge de trois euros de l’heure par saisonnier, montant qui correspond au surcoût français par rapport à d’autres pays concurrents, soit d’autres mesures de financement des surcoûts français pesant sur le travail. « Les producteurs sont confrontés à un problème majeur, celui du coût de la main d’œuvre, qui est de 11 à 12 euros de l’heure en France, contre 6 à 7 euros en moyenne en Europe », a reconnu Bruno Le Maire lors de sa visite chez Roux Frères, une exploitation produisant des tomates cerises à Cavaillon. Voici les principaux éléments du dossier.

Coût du travail : une charge en augmentation
En octobre dernier, dans une note sur l’évolution des postes de charges en exploitations maraîchères entre 1998 à 2008, la fédération Producteurs de légumes de France avait déjà alerté : « On constate que la productivité des entreprises (de maraîchage) ne compense plus la hausse des charges, qui augmentent fortement depuis 2005 ». Ce sont notamment les charges liées à l’énergie et à la main d’œuvre qui touchent le plus les entreprises légumières.
L’analyse des charges de main-d’œuvre révèle que les dernières hausses du Smic « n’ont jamais été aussi élevées depuis 2005 (+ 3,20 % en 2008) ». Ainsi, les entreprises légumières ont vu leur poste « main-d’œuvre » augmenter de 8,5 % depuis 2005. Ces hausses « renforcent les distorsions de concurrence observées avec les autres États membres », notamment concernant la main-d’œuvre saisonnière. C’est là que se constatent des différences significatives dans les rémunérations. Une étude comparative avec l’Allemagne, réalisée par la FDSEA du Bas-Rhin, révèle ainsi que le coût de l’emploi saisonnier agricole est entre 1,5 et 2 fois plus élevé en France.
L’évolution des postes de charges entre 1998 à 2008 (cf grapheique page 6) montre que la valeur des charges « augmente de manière quasi-linéaire d’année en année ». La valeur des produits « stagne depuis 2005 », ce qui entraîne très rapidement une diminution du résultat d’exploitation. La fédération des producteurs résume les résultats : « Alors que les produits augmentent de 99 % en dix ans, les charges, elles, augmentent de 126 %, soit 27 points de plus ».

Énergie : des distorsions avec le Sud, mais aussi avec le Nord
Le poste « énergie » est lui aussi fortement marqué par les distorsions de concurence. Il concerne les serristes. Les distorsions sont aisément compréhensibles avec les pays ensoleillés. Ainsi, comme la facture énergétique moyenne d’un serriste français est de 10 à 15 euros /mètre carré, selon Producteurs de légumes de France, l’avantage pour les entreprises légumières au Maroc et en Espagne où le coût énergétique est nul, est évident. Mais les distorsions existent aussi avec les Pays-Bas, où le gaz naturel est moins cher : en moyenne de 5 à 10 euros /mètre carré pour les serres bataves. Enfin, la fédération des maraîchers indique un autre facteur à prendre en compte : les tarifs d’achats de l’électricité produite par cogénération dans les serres sont plus avantageux au Bénélux qu’en France.

Un marché unique, mais des réglementations phyto différentes
Un autre phénomène qui constitue une source de distorsions est celui des produits de traitement. L’interdiction de molécules phytosanitaires peut conduire à une impasse technique quand aucune dérogation pour un produit analogue n’est accordée. « Même avec une impasse technique vous pouvez dans certains cas sauver 30 à 40% de la récolte ; mais si vous avez une attaque de pucerons sur votre parcelle de salades, vous n’avez qu’à tout broyer », témoigne Gérard Roche, maraîcher dans le Vaucluse et secrétaire général adjoint de Producteurs de légumes de France.
Bernard Guillard, président du Siléban (1) (Société d’investissement et de développement pour les cultures légumières et horticoles en Basse-Normandie) cite le cas d’une culture, la carotte, dont la protection n’est pas assurée de façon certaine. Les pays du nord de l’UE utilisent une molécule pour empêcher les mouches de piquer les carottes et d’y pondre des vers, les pays du Sud de l’UE en utilisent une autre, mais en France la molécule n’est pas autorisée et aucune dérogation n’est accordée, en raison d’un soupçon d’effet négatif sur les abeilles.
Résultat : « Les consommateurs risquent de se détourner des carottes françaises et acheter des carottes produites dans les autres pays avec les intrants incriminés pour leurs effets sur les abeilles », note Bernard Guillard. Celui-ci fustige non pas les interdictions, mais les distorsions : « Nous ne sommes pas contre l’interdiction des molécules. Au contraire si ces molécules présentent un danger, interdisons les partout. On ne peut pas à la fois vouloir une grande zone de libre-échange européenne et avoir des traitements différents d’un pays à l’autre ».

Taille des exploitations : plus grande pour les fruits, plus petite pour les légumes
Autre facteur jouant sur la compétitivité des productions de fruits et légumes, l’effet de taille. En France la taille moyenne des exploitations est plus grande que chez les concurrents pour les fruits, mais plus petite pour les légumes, indique une étude publiée en mars 2009 par Agreste sur les structures d’exploitation. La surface moyenne des exploitations arboricoles est de neuf hectares en France, contre 5,9 hectares en Allemagne et 4,6 en Espagne. Cette plus grande surface moyenne des exploitations en France laisse supposer un effet de taille favorable à la compétitivité en France. Mais « compte tenu de l’importance des surfaces fruitières en Espagne, le nombre total de saisonniers employés dans les exploitations espagnoles sera sans doute important », ajoute Agreste, suggérant que la compétitivité espagnole reprend le dessus grâce aux effets d’échelle et aux économies dans la gestion de la main d’œuvre.
La surface moyenne des exploitations légumières de plein air est de trois hectares en France, contre 4,6 en Espagne, 7,5 en Allemagne et 8,6 aux Pays-Bas. Sous serre, la moyenne française ressort à un hectare, contre 1,9 aux Pays-Bas et autant en Espagne. Commentaire d’Agreste : la plus grande taille des exploitations aux Pays-Bas et en Espagne « laisse penser que la production repose plus sur de la main d’œuvre salariée qu’en France ». Dans l’Hexagone, la main d’œuvre est plus familiale dans les productions sous serre.
Tous les leviers de la compétitivité cités ci-dessus ne sont pas exhaustifs. Le rapport du député Jacques Remiller sur les pistes d’amélioration des facteurs de compétitivité des filières françaises, demandé par le Premier ministre, mentionne la qualité de l’organisation des marchés ainsi que tous les moyens permettant d’augmenter la valeur des produits : les appellations d’origine et la segmentation plus fine des marchés, qui consiste à répondre de façon plus précise aux demandes spécifiques des consommateurs. En tout cas, la multiplicité de ces facteurs montre que le chemin de la compétitivité des fruits et légumes français sera long et complexe.

(1) Le Siléban est une station d’expérimentation de cultures maraîchères, connue pour ses travaux de cultures à bas niveaux d’intrants dès les années 1990.

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