Le contexte concurrentiel dans lequel évoluent les filières porcines européennes est aujourd’hui touché par de profonds changements : élargissement, réforme de la Pac, négociations à l’OMC, émergence de nouveaux bassins de production… Celles-ci vivent en outre une crise conjoncturelle et structurelle atypique, qui s’enracine dans l’évolution récente de la demande : la consommation intérieure stagne et les expéditions vers les pays tiers sont plus fortement concurrencées. La demande a ainsi aujourd’hui tendance à ne pas suivre l’évolution de l’offre occasionnant une baisse structurelle des prix. Il en résulte la nécessité de reconsidérer les éléments de la compétitivité d’un secteur de plus en plus exposé à la concurrence. En partenariat avec l’Essec IMIA
Parmi les défis auxquels elles sont confrontées, les filières porcines européennes devraient trouver, à court terme, dans l’élargissement de l’Union européenne une opportunité d’exportation. Les dix nouveaux Etats membres totalisent une population de 75 millions d’habitants dont la consommation de viande de porc devrait augmenter avec l’amélioration de leur niveau de vie alors que leur propre production de viande porcine pourrait avoir des difficultés à satisfaire cette demande. Bien qu’il existe un petit groupe de producteurs très performants, l’ensemble des éleveurs de ces pays devrait souffrir de leur entrée dans l’Union européenne en raison du niveau inférieur des standards de qualité, de la productivité moindre des élevages et de la faible organisation des filières. Néanmoins, un coût de main-d’œuvre plus faible et un prix des céréales inférieur pourraient constituer un avantage concurrentiel important à plus long terme pour ces nouveaux entrants. De même l’absence de certaines contraintes sociétales peuvent constituer une distorsion de concurrence au détriment des pays de l’ancienne UE à Quinze.
Pour ce qui la concerne, l’organisation commune du marché de la viande porcine a été conçue dès le départ sur un modèle libéral, sans soutien de prix.Les aides communautaires, pour l’essentiel des restitutions et des aides au stockage privé, sont par conséquent très faibles puisqu’elles représentent moins de 1 % du montant des dépenses du Feoga- Garantie pour un secteur qui pèse 10 % de la production agricole européenne. Ce faible niveau d’aides publiques donne toute sa place aux règles du marché avec une forte variation des prix en réponse à de faibles variations de production.
Un phénomène cyclique moins perceptible
Ces variations cycliques étaient jusqu’alors « réglées » par un cycle de trois à cinq ans : une diminution des prix entraînant une baisse de la production différée, accompagnée mécaniquement par une remontée des prix incitant les éleveurs à augmenter à nouveau la taille de leur cheptel, et ainsi de suite. Cela étant, le phénomène cyclique serait moins perceptible aujourd’hui. En effet, les volumes de capitaux investis dans une production de plus en plus spécialisée font que les producteurs ne peuvent se retirer facilement de cette activité et doivent répondre à la crise par la recherche d’une meilleure productivité. De plus, une entreprise en difficulté et aux normes réglementaires sera quasi généralement reprise. De ce fait, le volume de l’offre ne sera pas modifié.
Par ailleurs, avec des protections tarifaires élevées pour la viande porcine, les importations ont été faibles jusqu’alors : environ 0,4 % de la consommation intérieure européenne. Cette faible perméabilité à l’entrée dans l’Union européenne s’explique aussi par les normes sanitaires élevées exigées pour les produits importés. CEla étant, on peut craindre qu’un nouvel accord à l’OMC modifie les dispositions aujourd’hui applicables aux échanges de l’UE avec les pays tiers. En effet, ces négociations pourraient aboutir à une baisse de la protection tarifaire et en même temps à un affaiblissement du système des aides à l’exportation, alors même que de nouveaux pays développent leur production, à l’instar de la Chine, du Brésil, du Canada, de la Corée du Sud ou du Mexique. Une partie de cette augmentation de production est destinée au marché mondial ; elle vient ainsi concurrencer les viandes européennes à l’exportation vers les pays tiers. Le Brésil en particulier est devenu le quatrième exportateur mondial : il a augmenté sa production de 50 % en cinq ans et est très compétitif en terme de prix du fait de coûts de main-d’œuvre faibles et des dévaluations successives de sa monnaie.
Une organisation de la filière en question
Le développement de la filière porcine en France depuis les années 1970 a pendant longtemps négligé les avertissements et les critiques de la société concernant l’environnement. Cela a eu pour conséquence de susciter depuis une dizaine d’années une forte hostilité envers la production considérée généralement comme un système hors-sol, source de nombreuses pollutions. Depuis quelques années, la réglementation (directive Nitrates) a pratiquement bloqué le niveau du cheptel, lequel a même régressé particulièrement en Bretagne. Bien que la productivité numérique des truies continue de progresser, ce freinage du développement devrait peser fortement sur l’avenir de la production. Le bien-être animal devient également une composante fortement présente en particulier dans les négociations de la Pac et dans le système de découplage des aides prévu dans le nouveau dispositif de soutien à l’agriculture.
Par ailleurs, le modèle français suscite aujourd’hui des interrogations. En effet, il repose majoritairement sur des exploitations familiales de taille moyenne (170 truies) avec néanmoins une grande diversité de situations. Les processus de concentration et de spécialisation se sont aujourd’hui fortement développés. Un modèle « industriel » se développe un peu partout dans le monde (Etats-Unis, Brésil, Espagne). La production y est concentrée dans de grandes firmes qui contrôlent directement ou par contrats les unités de production et souvent la filière dans sa totalité, de l’alimentation animale à la transformation élaborant des produits destinés aux consommateurs. Il est difficile aujourd’hui d’affirmer que la production porcine intégrée dans une exploitation agricole produisant les matières premières (céréales, sources azotées) nécessaires à l’alimentation des animaux et utilisant par ailleurs les effluents d’élevage comme fertilisants de ses cultures soit globalement moins performante qu’une production industrielle ayant des économies mais aussi des déséconomies d’échelle.
Dispersion
Au-delà des contraintes extérieures, réglementaires et économiques, la filière porcine française manquerait d’une organisation interne efficace et compétitive. Ce point paraît déterminant dans un marché de plus en plus globalisé. L’organisation de la filière porcine a été la clé de la réussite du développement de la production porcine à partir des années 1970. Néanmoins, elle ne s’est pas restructurée assez rapidement ces dernières années par rapport à ses concurrents et à ses clients. En effet, l’industrie porcine française et les groupements de producteurs sont encore trop dispersés pour réussir à s’imposer vétitablement sur les marchés européens et des pays tiers.
En effet, même si entre les années 1970 et aujourd’hui, le nombre de groupements de producteurs est passé de plus de 200 à moins de 90, ces derniers représentent aujourd’hui 90 % de la production porcine française. A titre de comparaison, 90 % de la production danoise sont organisés par une seule structure coopérative. Etant donné les spécificités du territoire français, une solution aussi extrême n’est pas envisageable. Néanmoins, on peut noter les faiblesses liées à l’organisation de la filière française : coûts de structure élevés résultant de moyens utilisés parfois redondants ; coûts techniques supplémentaires en particulier logistiques (par exemple, le manque de rationalisation des circuits de collecte) ; manque de pouvoir de négociation face à la distribution ; économies d’échelle faibles liées à une production très diversifiée et à des volumes limités.
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La restructuration du secteur industriel de l’abattage et de la découpe paraît être la seule alternative par rapport à des schémas industriels intégrés comme en Espagne ou aux Etats-Unis. Enfin, le secteur de la seconde transformation paraît encore excessivement dispersé et à la merci de « prédateurs » étrangers. Faiblesses supplémentaires : la plupart des exportations françaises se font vers des marchés à faible valeur ajoutée. De plus, les industries françaises investissent insuffisamment pour marketer et valoriser leurs produits et apportent moins de valeur ajoutée aux produits que leurs concurrentes européennes.
Une nécessaire restructuration
Dans ce contexte, le rapport Porry, remis il y a quelques mois au ministre de l’Agriculture, préconisait une série de mesures dont certaines concernaient les procédures administratives et réglementaires. Elles visent en particulier à alléger les démarches des diverses demandes administratives des éleveurs mais également une meilleure appropriation de l’environnement réglementaire par une simplification des normes.
Par ailleurs, le rapport de force dans la filière doit être rendu plus favorable à l’amont. En effet, la grande distribution est concentrée et puissante face à des fournisseurs trop nombreux. Cela nécessite la création d’entités d’une dimension économique suffisante pour peser face à des clients puissants. Les moyens pour y arriver doivent être la restructuration du secteur de l’abattage et de la découpe, et en même temps, une segmentation de l’offre plus adaptée, une meilleure communication et un renforcement de la valeur ajoutée de l’offre, notamment à l’exportation.
Peu d’entreprises françaises d’abattage-découpe ont une dimension économique suffisante pour peser sur le marché national face à des clients puissants ou mener une politique d’exportation soutenue et valorisée. Les entreprises du secteur n’ont pas les moyens d’effectuer seules les rapprochements nécessaires. Une implication financière des pouvoirs publics encouragerait cette restructuration.
Concernant la commercialisation, un certain nombre d’axes d’amélioration ont été déterminés : débanaliser en magasin les rayons de viande porcine en proposant de nouveaux produits élaborés mieux adaptés aux comportements de consommation ; améliorer la lisibilité des signes de qualité ; renforcer les règles d’étiquetage afin de mieux informer le consommateur de l’origine des produits ; promouvoir les qualités gustatives de la viande porcine trop souvent considérée comme un produit basique ; définir une meilleure politique de prix de la viande fraîche et de la charcuterie. Cette question des prix pose celle d’une meilleure répartition des marges dans la filière.
Rompre avec le passé
Dans ce contexte de crise, il conviendrait de réduire les distorsions de concurrence résultant d’exigences réglementaires différentes selon les pays: la réglementation française est parfois plus exigeante que la réglementation communautaire. Par ailleurs, il paraît important que les surcoûts liés au respect des réglementations en matière d’environnement, de bien-être animal et de sécurité alimentaire soient compensés par des aides dans le cadre de la Pac et soient pris en compte dans le cadre des échanges avec les pays tiers.
Il serait souhaitable de restructurer les élevages en permettant à des éleveurs en difficulté de quitter la production porcine dans des conditions acceptables. Parallèlement, des éleveurs ne pouvant aujourd’hui développer leur activité pourraient alors bénéficier d’un transfert de production. Par ailleurs, en raison des fortes variations conjoncturelles des prix à la production et afin d’éviter une trop grande variabilité des revenus des éleveurs, il paraît important d’encourager des systèmes de lissage des recettes: un système de type assurance permettrait de mieux réguler ces revenus. Enfin, l’optimisation des coûts de collecte et de mise en marché des porcs charcutiers devrait être recherchée en encourageant la restructuration ou au moins le regroupement de certaines activités des organisations de producteurs et en rationalisant leur zone de collecte.
La filière porcine française est parvenue à un excellent niveau technique et pourtant elle souffre encore d’un défaut de compétitivité dont les causes sont à la fois externes et internes. L’état des lieux étant dressé et assez largement partagé par les acteurs, il reste aujourd’hui à concrétiser les orientations proposées, au prix de décisions qui pourront être difficiles compte tenu de certaines pratiques, de certaines divisions, de différences de statut, des positions acquises, des hommes…L’Etat a un rôle à jouer, les entreprises aussi. Des fusions et regroupements ont déjà eu lieu. Ils exigent de rompre avec le passé et de s’inscrire dans des projets d’avenir communs, avec des moyens financiers.