Abonné

PUISSANCE AGRICOLE La France, leader sous pression

- - 12 min

Les multiples négociations internationales de libre-échange en cours amènent à s’interroger sur les capacités de la France à s’ouvrir davantage aux marchés mondiaux. Durant la décennie qui vient de s’achever, la France est restée, de loin, le premier producteur agricole européen et son chiffre d’affaires a continué de progresser. Mais derrière elle, l’Europe agricole évolue rapidement. Outre-Rhin, la valeur de la production allemande a progressé deux fois plus vite, et l’Allemagne a ravi à la France la deuxième place des exportateurs européens. Le couple franco-allemand s’est lui-même fait subtiliser le leadership dans deux filières clés : le porc par l’Espagne et la volaille par la Pologne. Et la France est d’autant plus sous pression que la Pac joue de moins en moins son rôle de régulation.

On finirait presque par l’oublier, peut-être par excès de morosité, mais la France a tenu, durant la décennie qui vient de s’écouler, son rang de première puissance agricole européenne, avec un chiffre d’affaires de 75 milliards d’euros en 2015, en progression de 17 % sur dix ans. Globalement, l’agriculture française continue de progresser, et devance toujours, et de loin, l’Allemagne (52 milliards d’euros), l’Espagne (43 milliards d’euros) et l’Italie (54 milliards d’euros). Toutefois, il ne faudrait pas sombrer dans le patriotisme aveugle : l’un des faits marquants de cette décennie n’est pas l’essor de la ferme France, mais bien celui de l’agriculture allemande, dont le chiffre d’affaires agricole a progressé deux fois plus vite (+35 %) que celui de la France. L’inquiétude ambiante, dans beaucoup de campagnes, a des causes bien réelles. « Le vrai sujet en Europe, c’est la progression des parts de marché de l’Allemagne, estime Georges-Pierre Malpel, inspecteur général de l’agriculture (CGAAER - ministère de l’Agriculture). C’est le pays qui a le plus progressé sur cette période. Sa compétitivité lui a permis de prendre des parts de marché, même en céréales, où elle a exporté, alors qu’auparavant elle ne le faisait pas ». En 2006, l’Allemagne a même eu le front de ravir à la France sa deuxième place (derrière les Pays-Bas) dans la hiérarchie des exportateurs agricoles et agroalimentaires européens.

Une France globalement moins robuste

Certains y verront le symptôme d’un mal français, sa compétitivité ; depuis la fin de la décennie 1990, la France subit une dégradation de la compétitivité de son agriculture et de son agroalimentaire, expliquait l’économiste de l’Inra, Hervé Guyomard, lors du dernier Salon de l’agriculture. Il avançait alors plusieurs explications au phénomène : réglementation et fiscalité « excessives » dans une Europe qui permet des distorsions, mise en œuvre des réformes de la Pac « trop conservatrice », spécialisation insuffisamment adaptée aux évolutions des marchés porteurs, pouvoir excessif de la grande distribution. Georges-Pierre Malpel partage le diagnostic : « La France n’a pas profité de la suppression de la gestion des marchés (dans la politique agricole commune, ndlr) pour se mettre en position de compétitivité. Elle a choisi une politique plus traditionnelle ». Pour l’inspecteur général, la France a péché par manque d’anticipation : « J’ai visité une usine allemande, il y a 5-6 ans, qui se préparait déjà à la fin des travailleurs détachés, en changeant leurs modèles d’intégration, en augmentant les tailles d’exploitations, en automatisant les chaînes. En France, on a Gad, Doux, Tilly. On laisse traîner des situations… » De là à dire que l’agriculture allemande est devenue plus compétitive que celle de la France, il y a un pas, estime l’économiste de l’APCA (Assemblée permanente des chambres d’agriculture) Thierry Pouch : « Il faut rappeler que l’Allemagne a un déficit agroalimentaire, et que le solde bilatéral entre les deux pays est favorable à la France ; si l’on ne prend en compte que ces deux indicateurs, on peut considérer que la France est plus performante ». Il rappelle également que « les exportations allemandes ont une très forte teneur en importations, beaucoup plus que la France ».

Espagne, nouveau leader du porc

Et puis, note Thierry Pouch, et avec lui les inspecteurs du CGAAER : « Quand on parle de la crise de la France, et qu’on la compare à l’Allemagne, il faut se demander de quel modèle allemand on parle. Il n’y a pas plus de modèle français que de modèle allemand, mais une diversité. » Une diversité de régions et de filières. L’évolution de la hiérarchie européenne, filière par filière, donne un éclairage intéressant sur le ralentissement de l’agriculture française, relativement à certains de ses concurrents : l’un des faits marquants de la décennie, c’est notamment que la France et l’Allemagne, elles-mêmes, se sont fait ravir leur place de leader sur deux productions majeures : la volaille et le porc. Alors que la porcherie française est restée orientée à la baisse en nombre d’animaux, et a perdu des parts de marchés, ses deux principaux concurrents, l’Allemagne et l’Espagne, ont continué de progresser, au prix d’une forte restructuration. Et c’est l’Espagne qui a créé la surprise, à la fin de la décennie, en prenant la place de premier producteur européen à l’Allemagne, après une augmentation vertigineuse de sa production (+5 millions de porcs en deux ans), « alors qu’on l’attendait plutôt sur les fruits et les légumes », note Georges-Pierre Malpel.

La volaille polonaise, reine d’Europe

La filière volaille européenne a été marquée par la « montée en puissance des filières nord-européennes (Allemagne, Belgique et Pays-Bas), note Yves Tregaro, chef de l’unité production animales de FranceAgriMer, mais surtout par l’essor de la Pologne, devenu en 2015, le premier producteur européen. « La Pologne, au-delà du développement agricole, a accru sa capacité d’élaboration et de transformation des produits », remarque-t-il. « La Pologne s’est bien positionnée depuis plusieurs années, à la faveur des aides de la Pac et d’une forte restructuration, note Thierry Pouch. C’est un pays qui n’est plus très loin des grands producteurs européens et revendique une place dans le top 10 ». L’élargissement d’un marché à de nouveaux pays (treize pays intégrés en Union européenne depuis 2004) entraîne toujours un rattrapage, explique l’économiste, puis une contestation des positions des pays en place. La filière ovine est un bel exemple, où la France, qui n’est plus autosuffisante depuis une vingtaine d’années, a continué de décliner, laissant sa place de troisième producteur européen à la Roumanie. Un pays qui exporte certaines années plus de céréales que la France, à destination du Moyen Orient, note Georges-Pierre Malpel.

Une PAC « concurrentielle »

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

« Quand l’environnement se globalise, il n’est pas étonnant que vos positions soient contestées, résume Thierry Pouch. Si vous êtes, comme dans certaines filières, dans l’inertie ou le rapport de force, vous vous mettez en difficultés. » Et la pression des concurrents est d’autant plus forte que la Pac joue de moins en moins son rôle de régulateur, notent l’ensemble des experts interrogés. « L’évolution de la Pac est un continuum, mais cette décennie a été marquée par la diminution de la gestion des marchés, et la montée de la logique du “que le meilleur gagne” », note un autre inspecteur général de l’agriculture, Sylvain Marty. « La Pac a connu une forte évolution de son périmètre, avec l’intégration de nouveaux pays qui n’avaient pas une approche marché, mais plus territoriale, retrace Georges-Pierre Malpel. C’est ainsi par exemple que l’on est passé, pour le premier pilier, d’un système d’orientation de marché à des aides plus socio-territoriales (découplage des aides, NDLR). La Pac a pris une orientation plus déconnectée des marchés ». Et Thierry Pouch de résumer : « On est plus dans une politique agricole commune, mais une politique agricole concurrentielle ». La France en a-t-elle bien pris acte ?

Lait et produits laitiers : une belle résistance mais jusqu’à quand ?

La France a toujours figuré parmi les champions de l’exportation des produits laitiers, davantage axée sur des fromages et produits spécifiques que sur des produits standards. En 2003, selon l’Institut de l’élevage et Eurostat, les Français importaient pour environ 2 milliards d’euros et exportaient pour un peu plus de 4 milliards d’euros soit un excédent de plus de 2 milliards. En 2014, un record a été atteint : les exportations françaises ont représenté plus de 7 milliards d’euros pour un excédent frôlant les 4 milliards. En 2015, c’est la contre-performance. L’excédent commercial régresse de 2 % à 3,7 milliards d’euros. Une des raisons est la chute des cours mondiaux des produits laitiers. Mais les importations « bondissent », selon le terme de l’Institut de l’élevage, de 11 % pour les fromages et de 9 % pour les laits liquides. Le phénomène pourrait bien perdurer. Déjà, entre 2005 et 2014, l’Allemagne a amplifié son avance de collecte par rapport à la France, de 4 millions de tonnes à 6 millions de tonnes. Tandis que la collecte laitière a été quasiment stagnante en 2015 en France, elle a progressé de 2,2 % dans l’Union européenne. Elle ne s’annonce en hausse que de 1-2 % pour 2016 chez les Français alors que les premiers mois voient plusieurs pays européens accélérer leurs collectes. Un phénomène qui rejaillira sur les ventes de produits transformés. À moins que ces producteurs européens turbo n’acceptent de ralentir leur croissance laitière. En tout cas, le cheptel français de vaches laitières stagne depuis 2014 tandis que plusieurs pays européens (Irlande, Pays-Bas, Royaume Uni, Danemark), étoffent les leurs. La place de la France laitière dans l’Europe se joue aujourd’hui.

Céréales : le point fort de la France

Avec 70 millions de tonnes produites environ, la France continue de faire la course en tête dans le domaine des grandes cultures vis-à-vis de ses voisins européens. Elle devance l’Allemagne d’une vingtaine de millions de tonnes depuis 2007. En colza, la France a même accentué son avance sur l’Allemagne depuis 2007. L’exportation constitue une part considérable de cette production : 50 % du blé tendre, 70 % du blé dur, 60 % du maïs et 70 % de l’orge, rappelle Business France dans son document sur l’exportation des produits agroalimentaires. C’est dire à quel point les céréales, de même que la production de betteraves sucrières (l’industrie sucrière contribuait, en 2015, pour 788 millions d’euros au solde positif de la balance commerciale française), constituent le point fort des exportations agricoles françaises. La performance est également celle des semences, la France étant classée au premier rang des exportateurs mondiaux de semences agricoles de grandes cultures, maïs en tête, devant les Pays-Bas et les Etats-Unis, selon les chiffres du groupement corporatiste mondial International Seed Federation. Deux problèmes pourraient néanmoins gêner la position française. D’une part, l’émergence des pays producteurs de la région Mer Noire et, d’autre part, la relative faiblesse du taux de protéine du blé. Une faiblesse qui pourrait être accentuée par une limitation éventuelle de la fertilisation azotée.

Vin et spiritueux : exportations en hausse, mais parts de marché en forte baisse

Les exportations françaises de vin et spiritueux ont augmenté en valeur depuis 2000, mais les parts de marché de la France sont en forte baisse. Ainsi, le chiffre d’affaires à l’export, d’environ 12,5 milliards d’euros (Mrd €) en 2000, a atteint 25 Mrd € en 2014, indique l’Organisation internationale de la vigne et du vin (OIV). Mais malgré ces performances indéniables, la France n’a pas profité de la croissance du marché en proportion. La part de marché des deux filières vin et spiritueux est ainsi passée de 45 % à 30 %. Les raisons de ces occasions manquées, ce sont d’une part les années de petites vendanges, qui ont fait perdre des marchés aux exportateurs français, indique-t-on à la Fédération des exportateurs de vins et spiritueux (FEVS) ; d’autre part la montée en puissance de vignobles dans le monde (États-Unis, Chine, Chili, Australie, Nouvelle-Zélande) ; enfin, le fait que des exportateurs récemment arrivés sur le marché, comme le Chili, ont passé des accords commerciaux avec la Chine et le Japon, faisant tomber les droits de douane à zéro à l’entrée dans ces deux pays.