Alors que Cristal Union finalise la création de son alliance avec Nordzücker et ED&F Man au sein d’Eurosugar, Alain Commissaire revient pour Agra alimentation sur la réforme de l’OCM sucre. Il juge durement la réforme et notamment la mise en place d’un prix minimum de la betterave. Favorable à un système plus libre, le directeur général de Cristal Union souhaiterait un assouplissement de la réglementation, notamment sur l’existence des quotas. Les industriels français, pourtant performants, se trouvent en difficulté face à la concurrence de leurs homologues européens. Cristal Union arrive néanmoins à sortir son épingle du jeu grâce notamment à sa diversification dans l’éthanol et l’alcool, domaines qui devraient prendre de plus en plus de poids dans le chiffre d’affaires du groupe coopératif.
Vous avez récemment reçu le feu vert pour la création d’Eurosugar Eurosugar est né de l’alliance entre l’allemand Nordzucker, le français Cristal Union et le britannique ED&F Man. Regroupant 21 000 producteurs de betteraves à travers l’Europe, leur nouvelle filiale commune devrait totaliser près de 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Eurosugar se positionne ainsi en numéro deux européen derrière Südzucker et devant Tereos (Cf Agra alimentation n°1927 du 04/05/2006 page 13).. Où en êtes-vous dans sa mise en place ?
Eurosugar fonctionne bien. Dès que nous avons senti que nous allions pouvoir lancer Eurosugar, nos clients en ont été avertis et tous les efforts nécessaires ont été engagés. Officiellement, Eurosugar a commencé sa fonction commerciale au 1 er octobre 2007. Cette alliance a été très bien accueillie par nos grandes sociétés clientes car Eurosugar est capable de répondre à deux de leurs besoins : les livraisons vont pouvoir se faire partout en Europe à travers la signature d’un contrat cadre, permettant ainsi d’optimiser la logistique. De plus, en ayant intégré deux fabricants de sucre de betterave et le plus grand trader mondial de sucre (ED&F Man ndlr), Eurosugar pourra aussi bien livrer du sucre de canne venant des ACP, des PMA et de toute autre provenance autorisée, que du sucre de betterave. Ces entreprises seront assurées dans les années à venir de s’approvisionner au meilleur coût.
C’est un projet ambitieux puisqu’il a fallu marier des cultures et des méthodes de travail différentes. D’ici fin décembre, notre outil informatique sera optimisé dans l’ensemble des pays et la logistique mise en place en fonction des spécificités de chacun des pays concernés (Allemagne, Pologne, Serbie, Slovaquie, Hongrie, Italie, Espagne…).
Nous allons développer Eurosugar dans sa composante commerciale mais aussi industrielle. Je vous rappelle que le projet Eurosugar est constitué également d’un volet industriel de manière à optimiser nos ventes et nos transformations de sucre dans l’Europe entière. Des investissements industriels seront menés prochainement dès que nous en saurons davantage sur la mise en œuvre de l’OCM sucre et des accords complémentaires sur les APE (Accords de partenariat économique).
Alléger la réglementation
Après avoir acquis la part de Saint-Louis dans les sucreries de Bourgogne, vous comptez fermer cette usine. Peut-on s’attendre à d’autres fermetures ? Pensez-vous utiliser le fonds de restructuration?
Le projet de fermeture est évidemment lié aux décisions qui ont été prises à Bruxelles. Alors que l’Europe produisait entre 20 et 21 millions de tonnes de sucre, elle doit désormais produire 12 millions de tonnes de sucre alimentaire et un million de tonnes de sucre industriel sans pouvoir exporter. Aucune entreprise ne peut réduire autant sa production sans avoir à reconsidérer son organisation industrielle.
La première version de la réforme était orientée en faveur des Etats membres les plus compétitifs, ce qui était économiquement normal. Malheureusement, il y a eu une deuxième réorientation. Le syndicalisme agricole a souhaité maintenir un prix minimum de la betterave, enlevant aux filières de l’Europe de l’ouest une grande partie de leur avantage compétitif. A partir du moment où les marchés ne sont plus déterminés par nos performances industrielles, nous nous devons d’être les meilleurs pour garder nos parts de marché. Dans ce contexte, nous avons réfléchi à la manière de baisser notre production pour répondre à l’obligation réglementaire, et nos coûts pour rester compétitif, et ce dans les régions agricoles les plus performantes. Le passage obligé pour Cristal Union est d’envisager la fermeture des Sucreries de Bourgogne, situées à Aiserey, en Côte-d’Or. Nous avons joué le jeu le plus clairement possible en expliquant aux salariés d’Aiserey et de Cristal Union que des solutions en interne seront proposées à chacun. Quant aux planteurs, ils reçoivent de Bruxelles une indemnité incitative représentant environ dix années de marges de culture de la betterave. Nous ne souhaitions pas en arriver là puisque nous avions encore investi, en 2007, sur le site d’Aiserey. Mais le choix du syndicalisme agricole qui a soutenu la mise en place d’un prix minimum de la betterave nous oblige à nous adapter.
Au vue de nos connaissances actuelles sur la réforme, même en sachant que l’Europe est encore en train de discuter des accords de partenariat économique avec les zones ACP, Cristal Union ne devrait pas avoir à fermer d’autres usines prochainement. Nous souhaitons, par contre, un assouplissement de la réglementation, notamment sur l’existence des quotas. Avoir fixé un prix minimum de la betterave est une erreur : nous ne sommes plus à armes égales pour lutter avec les importations et nous sommes condamnés à une adaptation industrielle permanente. De restructuration en restructuration, on perd sans arrêt des globules rouges. Il aurait été préférable de trouver, dès cette année, une solution qui nous permette d’envisager 2015, et de réaliser la mutation le plus vite possible. Ce n’est malheureusement pas ce qui a été choisi. Le règlement qui s’applique aujourd’hui est largement dénaturé par rapport au texte initial qui avait été réfléchi de manière à garder un certain équilibre entre l’Europe et les autres continents. Par petits glissements progressifs de négociations, le texte aboutit aujourd’hui à un compromis politique qui a perdu ses racines économiques.
Quel sera l’impact sur le prix du sucre ?
Le prix du sucre est d’abord lié au prix de la matière première. Ce dernier diminuant, le prix du sucre suivra cette tendance. Toutefois, il est aussi lié à d’autres composantes : l’énergie, les contraintes de sécurité et environnementales notamment, qui elles poussent à la hausse des prix. Le prix du sucre a fortement baissé sur le marché européen au cours des deux dernières années. La réforme est tellement drastique pour les industriels qu’un certain nombre d’entre eux ont annoncé de sombres perspectives.
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Développement de l’éthanol
Cristal Union restera-t-il bénéficiaire ?
Nous enregistrons une année bénéficiaire, notamment grâce à notre choix de nous lancer dans l’éthanol. C’était un pari. Finalement, nous avons eu raison de nous diriger sur cette voie. Au même moment, le contexte sucrier nécessitait de prendre des mesures de restructuration. Nous avons donc été conduit à fermer trois usines sur la période 2000-2006. La restructuration est déjà un peu derrière nous, hormis la fermeture envisagée des Sucreries de Bourgogne, à l’inverse de certains autres industriels qui sont obligés de se préoccuper de ce problème maintenant. Nous ne subissons pas ce contre-coup de la même manière.
Quelles sont vos futurs projets en France et en Europe ?
Depuis 2000, nous sommes liés à une réflexion de développement durable. Nous croyions profondément au développement de l’éthanol. Nous avons réalisé la distillerie d’Arcis-sur-Aube (1,5 million d’hectolitres) et lancé le projet Cristanol, à présent opérationnel. Dans le même temps, nous avons mis en place un système d’Agriculture Raisonnée. C’était facile à faire parce que nos fournisseurs sont nos actionnaires. Une charte à l’intérieur de Cristal Union a d’ailleurs été signée en 2001. Le problème de l’énergie reste central, nous avons répondu à des appels d’offre de la commission de régulation de l’énergie, pour réaliser des unités de méthanisation et de gazéification, à partir de notre biomasse. Les dossiers ont été déposés cet été. Et d’autres projets sont en cours. Le sucre reste également un de nos axes de développement, via notamment notre marque Daddy, ainsi que l’alcool de très haute qualité.
Que prévoyez-vous sur la marque Daddy ? Il était question à la création d’Eurosugar de revoir la stratégie marketing de votre marque pour qu’elle n’entre pas en conflit avec Sweet family en Europe du Nord, est-ce toujours le cas ?
Le consommateur de l’Europe du Nord n’a pas la même sensibilité que le consommateur de l’Europe du Sud. Les codes ne sont pas les mêmes. Aucun projet de refonte n’est envisagé. Nos marques, Daddy, Ernstein, ainsi que celles dédiées au Hard Discount, vont ainsi continuer leur vie. Daddy reste fortement soutenue. Le lancement de nouveaux produits très innovants est prévu dans les prochains mois. En outre, Daddy a été renforcé par l’absorption d’Erstein Cf Agra alimentation n°1939 du 31/08/2006 page 9 et par la création d’Eurosugar. Les ventes notamment du profil pack ont dépassé nos attentes. Notre chiffre d’affaires s’améliore principalement par l’intégration d’Erstein.
La France reste-t-elle encore compétitive?
La France n’a pas les moyens de mettre en avant sa compétitivité agricole alors que les industriels français ont des outils extrêmement performants. Trois usines de Cristal Union se positionnent dans les cinq premiers outils français en terme de capacité de production, transformant respectivement 23 000 tonnes de betteraves pour Arcis, 22 000 tonnes pour Bazancourt et 17 000 tonnes pour Sillery, contre une moyenne française aux alentours de 13 à 14 000 tonnes. L’effet d’échelle reste un avantage et peut permettre d’accepter des coûts de logistique plus élevés.
La concentration va se poursuivre. Arriverons-nous à un duopole au sein de la filière sucrière ?
Il existe aujourd’hui un marché européen. Le sucre est devenu une commodité. Dans ce contexte, nous pouvons imaginer que seuls cinq ou six groupes opéreront sur ce marché.