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À la frontière irlandaise, le Brexit ravive le souvenir des « bad old days »

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Le retour d’une frontière physique entre l’Irlande et l’Irlande du Nord fait craindre sérieusement aux habitants de la zone transfrontalière, majoritairement des agriculteurs, une recrudescence des tensions et la mise à mal du processus de paix.

À l’inverse du reste de l’Europe, la principale inquiétude des Irlandais, quand ils évoquent le Brexit, n’est pas le commerce, mais la frontière internationale qui pourrait réapparaître si le Royaume-Uni sortait de l’UE ! Des deux côtés de la frontière qui sépare l’Irlande du Nord (R-U) de l’Irlande du Sud, les habitants redoutent sérieusement le retour d’une frontière physique au centre de l’île. Selon les élus, entrepreneurs et simples habitants rencontrés lors d’un voyage de presse organisée par l’Irlande du Sud les 16 et 17 février, la moindre manifestation physique d’une frontière, un panneau ou un cabanon, pourrait remettre en cause le processus de paix, entamé il y a une quinzaine d’années. « Notre plus grande crainte, c’est la frontière physique, et la montée des tensions », estime Justin Lawless, p.-d.g. d’une société de logiciels, située à quelques kms au sud de la frontière.

3 500 morts, plus de 16 000 attentats

De la fin des années 60 jusqu’à l’accord du Vendredi Saint de 1999 et le désarmement qui s’en suivi, l’Irlande du Nord a connu un affrontement violent entre républicains nationalistes (principalement catholiques) d’un côté, et loyalistes unionistes (principalement protestants) de l’autre. Les chiffres de cette période sont glaçants : 36 923 fusillades, 16 209 attentats ou tentatives d’attentats à la bombe, 2 225 incendies ou tentatives d’incendies volontaires, 3 500 morts, selon une université britannique.
Quinze ans plus tard, les militaires britanniques ont disparu de la zone transfrontalière. Les bords de route sont parsemés de monuments aux morts, qui rappellent autant d’histoires terribles : trois catholiques tués par des unionistes ici, un bus de protestants tués par des nationalistes du sud quelques kilomètres plus loin. Difficile d’imaginer que cette région aujourd’hui paisible, qui ressemble à s’y méprendre à la Bretagne, fut une région ultra-militarisée il y a une vingtaine d’années.

« Ils attaqueront »

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Sans que l’on puisse la distinguer, la frontière s’étend toujours sur près de 500 kilomètres de bocage au nord du pays. Elle sépare principalement des exploitations agricoles, d’éleveurs laitiers, ovins ou bovins. Eugène, un éleveur catholique du nord de la frontière, a perdu trois frères dans ce conflit, tués dans des conditions encore non élucidées : « S’il y a une matérialisation de la frontière, ils l’attaqueront. Ils diront que les Britanniques continuent d’imposer leur loi, et que rien ne change », dit-il. « Ils », ce sont ceux que l’on appelle aujourd’hui les « dissidents », depuis que l’Ira s’est dissoute pour devenir un parti politique, le Sinn Féin. Et qui verraient le retour de la frontière comme une provocation des Britanniques.
Pour la transfrontaliers, au nord comme au sud, la situation est vécue comme une double injustice. La région risque non seulement une remontée des heurts, mais également un coup d’arrêt de sa renaissance économique. Les acteurs économiques estiment qu’elle fut longtemps oubliée de Belfast comme de Dublin, et que seuls les financements américains et européens (Interreg) en faveur de la paix sont parvenus à la remettre d’aplomb.

Une coopérative catholique et protestante

Symbole de cette renaissance économique et de la réussite du processus de pacification, la laiterie LacPatrick, issue de la fusion de deux coopératives il y a deux ans : l’une du nord, l’autre du sud. La sortie du Royaume-Uni du marché commun et le retour d’une frontière douanière entre les Irlandes du Sud et du Nord serait une catastrophe économique, estime le p.-d.g. de la laiterie. Or, l’économie est l’un des facteurs qui a permis la fusion des deux coopératives, explique-t-il.

Le vœu de l’Irlande, c’est d’éviter le retour d’une frontière physique. Mais cela constitue un véritable casse-tête dans le scénario d’une sortie du Royaume Uni de l’union douanière européenne. S’ils n’ont pas encore de solution technique à présenter, les ministres des affaires étrangères et de l’agriculture plaident pour de l’innovation, de la créativité, évoquent des pistes électroniques. Ils se disent prêts à déplacer des montagnes pour éviter le retour aux « bad old days ».