Avec ses 1 800 salariés et ses 800 millions d'euros de chiffre d'affaires, la Laiterie de Saint-Denis-de-l'Hôtel continue à innover en visant les laits d'origine végétale (avoine, soja, riz, etc.) et autres boissons réhydratantes à base de thés ou infusions.
Le hangar de stockage de la Laiterie Saint-Denis-de-l'Hôtel (LSDH) sur le site de Varennes-sur-Fouzon (36) pourrait ressembler à une grosse araignée, autonome et bien vivante avec sept longues pattes effilées. Un robot gère et place à lui seul 30 000 palettes de lait, jus d'orange et autres boissons dans un hangar de 38 m de haut, 55 m de large et 80 m de long. À l'image du robot CARL de 2001, l'Odyssée de l'Espace, ce hangar semble sortir du futur. Cela tombe bien car Emmanuel Vasseneix, président-directeur général de LSDH, prône l'innovation pour son entreprise. « L'innovation est une posture de tous les instants », disait-il déjà en 2012, lors de la quatrième édition des Trophées de l'Entreprise (Prix spécial du jury), organisés par le quotidien La République du Centre (1). « Innover pour moi, c'est le moteur de l'entreprise », continuait-il en 2015 (2). Il tiendra toujours le même discours lors de l'ouverture de son usine à la presse le 19 mai. Pour ses 100 ans en 2011, le groupe avait édité pour l'occasion « 100 ans, 100 façons d'innover ». Les recettes de la réussite du groupe sont regroupées dans ce recueil : « Oser », « Se jeter à l'eau », « Surprendre », « Résoudre des équations », « Inverser la tendance », etc. Innover donc « pour se différencier de nos concurrents », souligne le p.-d.g. « Après 100 années d'innovations, LSDH est devenue le premier conditionneur français de jus de fruits et l'un des derniers producteurs indépendants de lait de consommation », est-il aussi écrit explicitement sur le site internet de l'entreprise.
800 MILLIONS D'EUROS DE CHIFFRE D'AFFAIRES
LSDH affiche aujourd'hui un chiffre d'affaires de près de 800 millions d'euros et emploi 1800 personnes sur trois sites. « Nous paraissons gros, mais nous sommes des nains » poursuit Emmanuel Vasseneix, surtout face à d'autres grands groupes de boissons comme Tropicana (groupe PepsiCo) ou Joker (groupe Eckes Granini). Le lait représente 25 % du chiffre d'affaires total du groupe (50 % à la laiterie de Varennes-sur-Fouzon), les jus de fruit et boissons 45 %, les boissons gazeuses 15 % et les boissons réhydratantes ou végétales 15 %. Dix millions d'euros sont budgétés par an pour la R&D (produit, embal-lage, technologie) et 35 personnes travaillent à temps plein sur ce secteur. À l'avenir, Emmanuel Vasseneix explique qu'« innover » pour l'entreprise signifie « innovation d'origine végétale » ! Les « boissons alternatives à base de soja, d'avoine, de riz, d'amande » sont à l'honneur, tout comme « les boissons réhydratantes à base de thés, d'infusions, de fruits », explique-t-il. « Il s'agit de suivre les nouvelles tendances » venues des pays anglo-saxons. Par contre, « nous voulons rester dans le naturel », souligne-t-il. Il justifie cet intérêt par la nécessité de « rééquilibrer l'alimentation » des pays développés, trop riche en produit animal. Il rappelle qu'il faut plusieurs kilos de protéines végétales pour faire un kilo de protéine animale.
Face à ce marché qu'il évalue comme prometteur, « on sent que ces fi lières [des boissons alternatives végétales, ndlr] ne sont pas encore très organisées. Aussi n'exclut-on pas d'investir… », relève-t-il. Côté investissements, 150 millions d'euros sont prévus de 2017 à 2022 pour l'ensemble du groupe, dans du matériel, des outils d'extraction, de la recherche, quitte à agrandir les sites industriels déjà existants, mais tout en conservant « une gestion humaine des choses », selon le président.
GARDER UN LAIT DE PROXIMITÉ
Innovation et différenciation, une stratégie qui se retrouve également dans le lait de consommation, surtout dans un marché en baisse depuis plusieurs années. Emmanuel Vasseneix estimait dans une conférence de presse, le 17 mai, qu'il fallait « se battre » pour mettre en avant un « lait produit à proximité, par des gens du terroir ». De plus, selon lui, « les entreprises [de transformation, ndlr] se lancent dans l'innovation comme jamais. D'autres pays ont des productions beaucoup plus standards ». Ces produits laitiers à haute valeur ajoutée font déjà la différence de la ferme France au niveau international. Le directeur de LSDH s'avoue « très à l'aise avec la différenciation ». Son entreprise propose, sous diverses marques de distributeur (MDD) comme Aldi, Auchan, Super U, Monoprix, du lait bio, du lait produit par des éleveurs de la région Centre, du lait estampillé bleu-blanc-cœur, du lait produit par des éleveurs sous charte de bien-être animal, du lait en bouteille sans opercule, etc. C'est d'ailleurs pour cette dernière innovation que LSDH a reçu le prix spécial du Jury des Trophées de l'entreprise en 2012. En 2015, l'entreprise élargissait le concept pour les crèmes (prix des Trophées des savoir-faire innovants du Salon MDD Expo).
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UNE VALEUR AJOUTÉE RETRANSMISE AU PRODUCTEUR
Qui dit « différenciation et marché de niche », dit aussi « meilleure valorisation » ! Pour autant, comme le précisera le 17 mai Christophe Perrot, chargé de mission économie et territoire à l'Institut de l'élevage (Idele), lors du colloque « Attractivité des métiers de l'élevage » : « Le prix payé au producteur français reste peu supérieur à celui des autres producteurs européens alors que globalement la fi lière laitière française dégage plus de valeur ajoutée qu'ailleurs ». Il note les lourdes charges des entreprises car transformation rime aussi avec salariés, outils, R & D. Chez LSDH, le prix payé au producteur est légèrement supérieur à la moyenne nationale, de l'ordre de 0,30 €/ litre, observe Philippe Leseure, directeur administratif et filières chez LSDH. L'entreprise propose depuis deux ans une « Start box » aux jeunes éleveurs qui s'installent sur des exploitations dont le lait est déjà récolté par LSDH (380 fermes et 300 millions de litres récoltés par an pour le site de Varennes-sur-Fouzon). Pour Emmanuel Vasseneix, cette « Start box » fait partie de « la pédagogie », qu'il aime à développer dans l'entreprise. Composée d'un prix du lait garanti à 320 €/1 000 l sur cinq ans, une avance de trésorerie de 5 000 € à taux 0, une augmentation de la production et une formation de 2 jours, « dix jeunes en ont profi té en 2015 et déjà 20 à la mi 2016 », selon Philippe Leseure.
DES « DRAMES HUMAINS » DANS LA PRODUCTION LAITIÈRE
Face à la crise du lait, Emmanuel Vasseneix, s'insurge : « La France est en limite de traiter le lait qu'elle produit. Ce n'est pas du boulot ! ». Trop de lait sur le marché français, trop de lait en Europe. Selon lui, la crise laitière actuelle est liée à « une vo-lonté politique de l'Europe. Quand on a besoin, on produit, quand on n'a pas besoin, on ne produit pas et entre les deux, c'est la jungle ! […] On a menti aux gens. On leur a dit pendant des années : “ne vous affolez pas, la Politique agricole commune (PAC) est là”. Or, la Pac avait forcément une fi n. On est en train de vivre des drames humains. Il n'y a jamais eu autant de dépôts de bilan qu'en ce moment surtout dans l'élevage ». En 1984, avec l'instauration des quotas laitiers, l'entreprise avait fait le choix de la diversification. La laiterie n'était plus seulement une laiterie. Elle devenait surtout une entreprise de conditionnement de liquides alimentaires. Un choix véritablement stratégique qui explique pourquoi elle reste aujourd'hui une des rares laiteries indépendantes. Elle se diversifie au point de racheter en 2013 une entreprise appartenant à Pomona, spécialisée dans la production de salade en sachet, « Les Cru-dettes » (100 millions d'euros de CA, 600 salariés aujourd'hui), damant ainsi le pion à Bonduelle. Même sur les salades, Emmanuel Vasseneix, imagine « faire des choses différenciantes ».
En 2015, « la balance commerciale s'est légèrement dégradée », reconnaît Giampaolo Schiratti, président de Syndilait, organisation professionnelle regroupant la majeure partie des fabricants de lait de consommation dont LSDH, le 17 mai en conférence de presse. De fait, la hausse des importations de lait liquide sur le marché français a été de 12,8 % par rapport à 2014 alors que le niveau des exportations a reculé de 3 %. 10 % de la production de lait liquide (339 906 tonnes) ont été exportés en 2015 par les laiteries françaises notamment vers l'Espagne, l'Italie et le Portugal. Pour Giampaolo Schiratti, « la France a perdu des parts de marché à l'export. Mais elle risque d'en gagner en 2016 en Chine », vu les derniers accords économiques trouvés avec certaines entreprises chinoises. Il avoue que le niveau des importations reste élevé, dans un cadre « de guerre économique » comme le dénomme Emmanuel Vasseneix, vice-président de Syndilait, surtout sur le marché des « premiers prix ». Il se veut positif car ces importations « n'ont finalement pas explosé » comme les acteurs le craignaient. Il évoque même « une stabilisation » de ces dernières.
Avec les laiteries Les Fayes (87), Saint-Père (44) ou Lactinov (02), sans parler de Candia (groupe Sodiaal), LSDH fait partie des laiteries qui ouvriront leurs portes pour la journée mondiale du lait, le 1er juin prochain. À cette occasion, des journées portes ouvertes du 21 mai au 10 juin pour favoriser la communication autour du lait et relancer la consommation sont également organisées.