L’obésité a des causes complexes et multifactorielles, ce qui interdit de rechercher des solutions simplistes pour en stopper le développement inquiétant en France. Le consensus dégagé en ce sens au dernier forum Agrosanté n’empêche pas que les professions médicales dénoncent la cacophonie réglementaire autour des « aliments-santé ».
Le 3e forum Agrosanté, qui s’est déroulé à Beauvais au début avril sur le thème « Produits alimentaires et restauration de demain face à l’épidémie d’obésité » n’a pu éviter ce constat alarmant : pratiquement un enfant sur cinq est en surpoids ou obèse en France ! Le sujet mobilise au plus haut niveau puisqu’une réunion des ministres européens devrait se tenir sur ce thème en septembre tandis qu’une prochaine réglementation européenne sur les allégations nutritionnelles et de santé est en pleine négociation.
A Beauvais, nutritionnistes, pédiatres, sociologues mais aussi entreprises agroalimentaires et de grande distribution ont en tout cas dressé un constat assez unanime de la situation actuelle. Les causes de l’obésité sont multifactorielles et souvent complexes. Pour le docteur Lecerf, chef du service nutrition de l’Institut Pasteur de Lille, « lutter contre l’obésité passe avant tout par une alimentation variée, équilibrée et de qualité ».
Cri d’alarme
Le Français grossit de plus en plus et le phénomène touche particulièrement sa jeunesse : 18% des enfants des 25 pays européens présentent désormais un excès pondéral. Et 4% d’entre eux sont obèses ! Trop de gras, trop de sucre, trop de sel : les coupables sont là ! Mais on pointe également du doigt l’augmentation de la taille des portions et de leur densité énergétique. « La taille du hamburger a explosé de 1950 à 2002 tout comme la taille des bouteilles de soda. Même le petit suisse très français a vu sa taille augmenter de 30g en 1950 à 60 g en 1980 pour devenir en 2000 “un petit encas” de 150 g », explique Jean-Michel Lecerf.
Pédiatres et nutritionnistes lancent donc un cri d’alarme en pointant du doigt les répercussions sur la multiplication de pathologies comme le diabète, l’hypercholestérolémie ou les maladies cardiovasculaires. Le 3e forum Agrosanté, organisé conjointement par le groupe ISAB de Beauvais et l’Institut Pasteur de Lille a consacré le 6 avril une journée entière à l’obésité et invité tous les acteurs, dont les nutritionnistes et les pédiatres, à s’exprimer. A l’image des interventions du professeur Jean-Michel Lecerf ou de Marie-Laure Frelut, pédiatre à l’hôpital Saint-Vincent de Paul de Paris.
Il n’y a pas d’aliment parfait
Si les prédestinations génétiques jouent un rôle, elles ne permettent pas toutefois d’expliquer l’extraordinaire progression de la prévalence de cette maladie qui est avant tout environnementale et comportementale. « Nous pensions que le modèle était relativement simple, or il s’avère extraordinairement complexe », explique Marie-Laure Frelut.
« La nutrition reste basée sur trois notions fondamentales », rappelle Jean Michel Lecerf : « Il n’y a pas de mauvais aliment, il n’y a pas d’aliment parfait (excepté le lait maternel) et il n’y a pas d’aliment indispensable ». Et le nutritionniste de rappeler la trilogie qu’il ne cesse de défendre : la variété, la modération et la qualité. Pour lui, c’est l’alimentation qu’il faut remettre en cause, pas les aliments. Et il préconise des batailles plus difficiles à mener auprès du consommateur : son éducation, la lutte contre la sédentarité, le respect intrinsèque des aliments…
L’offre alimentaire est devenue de plus en plus énergétique et notre style de vie de plus en plus sédentaire. « Les mangeurs sont-ils prêts à changer leurs habitudes ?», s’interroge Jean-Louis Lambert, professeur et sociologue à Nantes. Pas sûr, car pour lui, « on change moins vite de mode alimentaire que de mode vestimentaire ». La question de l’obésité renvoie donc bien à celle des choix de vie.
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Modification de l’offre
Mais on ne peut pas aborder le phénomène de l’obésité sans compter avec la formidable force de frappe de l’industrie alimentaire qui met en avant ses arguments santé. Entreprises agroalimentaires et de restauration rapide sont considérées par certains consommateurs comme responsables des phénomènes d’obésité : à tort ou à raison ? Des procès ont eu lieu mettant en cause des entreprises comme McDo, Kellogg’s ou Kraft Foods
Les arguments nutritionnels fleurissent sur les emballages, la grande distribution emboîte le pas des industriels. Pour Eric Birlouez, sociologue au cabinet Epistème de Paris, l’offre alimentaire s’est modifiée face à cette épidémie d’obésité. Les grandes industries agroalimentaires et la restauration rapide ont réagi « car elles ont été mises en cause par la population ». C’est également l’avis d’Edouard Casala, d’Alcimed qui explique : les entreprises ont reformulé des produits existants et lancé de nouveaux produits positionnés « santé », voire racheté des entreprises ayant un positionnement clair « nutrition-santé ».
Le consultant d’Alcimed regroupe d’ailleurs les stratégies des grands groupes alimentaires autour de cinq axes : l’amélioration de la valeur nutritionnelle de leurs produits, le développement d’un meilleur étiquetage des valeurs nutritionnelles, la mise en place de pratiques marketing responsables, la promotion de l’activité physique auprès des consommateurs et l’établissement de partenariats avec les professionnels de santé (Institut, scientifiques, nutritionnistes…).
Nouvelles opportunités
D’abord ressentie comme une menace, l’obésité a permis à certains groupes de saisir de nouvelles opportunités. Ils développent de nouveaux produits souvent allégés en sucre et en matières grasses ou déclinent leurs produits phares en version light pour capitaliser sur la notoriété de la marque. Ils modifient parfois les recettes existantes afin de diminuer la densité énergétique, réduisent la taille des portions (sans toujours réduire le prix de vente), créent des aliments fonctionnels (santé+minceur)… Parallèlement, ces groupes ont investi de manière importante dans le domaine de la communication publicitaire et institutionnelle (financement d’études scientifiques sur la nutrition, création de sites internet et de numéros d’appel gratuit qui délivrent des « conseils de bonne alimentation »).
Côté réglementation, « nous sommes dans une cacophonie et un chaos terminologique, sans aucune définition consensuelle », souligne Loïc Bureau, docteur en pharmacie et consultant.
Comment s’y retrouver entre la nutrithérapie, les alicaments, les aliments santé, la cosméceutique, les aliments fonctionnels, la diététique…Comment passe-t-on d’une approche « agroalimentaire » à une approche pharmaceutique, où sont les frontières entre aliments courants et médicaments ?
La situation actuelle est propice à certaines dérives, rappelle Loïc Bureau, même s’il existe une réglementation spécifique notamment pour les produits de régime et diététiques. Et Eric Birlouez, sociologue, d’affirmer que le risque juridique ne fait que s’accroître en France. Pour preuve : le jugement du tribunal de Nanterre le 16 décembre 2005 contre « l’eau de Vittel au goût de pêche et riche en calcium ! ». De ce côté-là, un compromis semble se dégager à Bruxelles sur le règlement des allégations nutritionnelles et de santé pour les denrées alimentaires.