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Produits laitiers La nouvelle Pac adaptée aux enjeux mondiaux des produits laitiers ?

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En perte de terrain sur le marché mondial des produits laitiers, l’Union européenne est aujourd’hui dominée par l’Océanie pour les exportations de beurre et de poudre, et se retrouve au coude à coude avec elle pour les ventes de fromages aux pays tiers. Les conséquences de la réforme de la Pac, les contraintes du Gatt, et la tenue du marché mondial ne prêtent guère à l’optimisme pour les fabrications de produits industriels dans l’Ouest du vieux continent. Quant aux fromages à valeur ajoutée, exportés sans restitution, il leur faudra mieux s’adapter à la demande mondiale.

L’Union européenne doit-elle abaisser ses quotas ? Alors que la réforme de la Pac a entériné leur maintien et même prévu une hausse de 0,5 % par an entre 2006 et 2008, l’idée fait son chemin. Certains industriels s’interrogent, et jusqu’au ministre de l’Agriculture, Hervé Gaymard, qui, dernièrement, lors d’un conseil agricole des Quinze, a plaidé en faveur de leur diminution de 1 %… à la grande surprise de ses homologues européens et des producteurs. Beaucoup redoutent qu’à moyen terme, l’Union soit confrontée à un excédent de la production, qui oscillerait entre 5 à 7 % selon les estimations françaises, soit l’équivalent lait des exportations soutenues aujourd’hui par les restitutions. Il pourrait même atteindre 20 % du point de vue allemand.

Depuis l’instauration des quotas en 1984, jusqu’en 2002, la production mondiale de lait s’est accrue de 95 millions de tonnes, selon la FAO, mais elle a reflué de 14 millions dans l’Union à quinze, et de 18 millions dans la version de l’UE élargie à vingt-cinq. A l’inverse, elle a progressé dans toutes les autres régions du globe, à raison de 70 millions de tonnes en Asie du Sud, 20 millions en Amérique du Sud, 17 millions dans l’Alena et 12 millions en Océanie. Pour autant, comme le souligne l’Agence française pour le développement international des entreprises, Ubifrance (ex CFCE), dans un récent bilan du commerce extérieur des produits laitiers, l’Europe continentale, CEI incluse, demeure le premier producteur de lait mondial, avec 40 % des volumes alors qu’elle en fournissait plus de 55 % au milieu des années quatre-vingt.

Deux blocs

Si, avec le recul, le bien-fondé de la maîtrise de la production ne prête plus guère à discussion, la médaille a eu son revers. Alors que la Communauté européenne endiguait la production de sa matière première, la consommation mondiale des produits laitiers se développait. La Nouvelle-Zélande et l’Australie ont eu ainsi beau jeu de s’engouffrer dans la brèche pour constituer aujourd’hui le deuxième pôle exportateur dans le monde, qui n’a de cesse, depuis quelques années, de grignoter du terrain sur sa concurrente.

A eux deux, ces pays océaniens supplantent « très largement » l’Union sur le marché des pays tiers par leurs ventes de beurre et de poudre de lait, et font jeu égal avec elle pour les fromages. Ce faisant, l’Australie exporte plus de la moitié de sa production en équivalent lait, et la Nouvelle-Zélande la presque totalité (90 %). Oakland peut aussi se targuer de dégager le premier solde commercial sur le marché mondial des produits laitiers, soit 3 milliards d’euros en 2002, devant la France, premier exportateur mondial, mais qui enregistre un solde de 2,2 milliards, échanges intra-communautaires inclus.

Quadrature du cercle

La dépendance de l’Union européenne face à l’exportation est moindre, puisqu’elle commercialise 11 % de sa production laitière dans les pays tiers, dont 4 % — pour l’essentiel des fromages à valeur ajoutée — sans aides européennes, et 7 % avec soutiens. La disparition des restitutions, programmée à terme par les accords du Gatt, fait craindre pour les exportations qui bénéficient des aides. Faute d’être compétitives sur le marché mondial, celles-ci pourraient bien venir élargir l’offre sur le marché intérieur de l’Union. Or, remarquent les transformateurs, les accords de Berlin et de Luxembourg reposaient sur l’hypothèse d’une progression de 2 % de la consommation européenne, qui est loin d’être une réalité. Depuis deux ans, l’évolution s’inscrit, en effet, dans un rythme de 1 % seulement.

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Comment résoudre ce problème de quadrature du cercle ? La réforme de la Pac, qui, outre le maintien des quotas, prévoit une baisse des prix d’intervention de 25 % pour le beurre et 15 % pour la poudre de lait écrémé, ne semble pas en mesure de le faire, souligne Ubifrance. Dans les conditions actuelles de marché, une diminution des prix intérieurs du beurre et de la poudre, proportionnelle à la baisse prévue des prix d’intervention, ne ramènerait pas les cours intérieurs au niveau des cours mondiaux. Pour le beurre, par exemple, le calcul effectué sur la base des cours de décembre 2003, aboutirait à un prix sortie usine de 2 280 euros la tonne (3 040 euros diminués des 25 % correspondants à la baisse des prix d’intervention), quand le cours mondial fluctue entre 1 230 et 1 350 euros. « Les produits industriels dans l’Ouest de l’UE à 25 sont dans une situation inextricable, qui incite (presque) tous les opérateurs à fuir autant que possible ce type de valorisation, sachant que les voies de substitution ne sont pas légion… », avertit Ubifrance.

Pas de terrain conquis

Dans une autre étude, présentée récemment à la Commission des marchés de l’Office du lait, l’Agence attire l’attention des industriels, exportateurs de fromages, sur le caractère « typiquement occidental » de cette famille de produits. En 2001, 75 % des fabrications mondiales, hors fondus, étaient assurées en Europe de l’Ouest (8,4 millions de tonnes) et dans l’Alena (4,5 millions), contre 3,9 millions dans le reste du monde. Il faut dire que, en dehors de ces deux zones qui tirent la croissance, la consommation dépasse rarement 5 kg par an et par habitant, sauf en Argentine et en Australie. Rien d’étonnant donc à ce que seuls deux pays tiers, les Etats-Unis et la Suisse, consomment annuellement plus de 10 000 tonnes de fromages français. Deux autres, le Japon et l’Arabie saoudite, se situent dans une fourchette de 5 000 à 10 000 tonnes, tandis que, au bas de l’échelle, la grande majorité – 79 pays – absorbent à peine de une à cent tonnes de spécialités hexagonales, selon les chiffres des douanes pour 2003.

En dépit de sa richesse, le plateau de fromages français n’a pas l’heur de répondre forcément aux attentes des marchés étrangers. Ceux-là sont souvent des spécialités « exotiques », éloignées du cœur de marché, constate Ubifrance. A quelques exceptions près, comme la pointe de brie, les exportations françaises sont constituées d’une mosaïque d’offres attirant de petits volumes de vente, alors que trois fromages néerlandais suffisent à faire aussi bien. S’ils n’arrivent donc pas en terrain conquis, fort d’une aura qu’on leur prête parfois à tort sur les marchés étrangers, les fromages français doivent éviter le syndrome de la « niche dorée » et adopter le positionnement d’un « exotisme accessible », conseillent les auteurs de l’étude. Et de rappeler que cette stratégie d’adaptation aux marchés pose en filigrane le problème de la rentabilité des investissements industriels nécessaires à la fabrication de produits pour l’exportation, parfois sans grands débouchés sur le marché intérieur.

Le commerce mondial des produits laitiers en 2002* * Total monde : 26,7 milliards de dollars, 73,6 millions de tonnes équivalent lait liquide (pour une production mondiale de 600 millions de tonnes). * Extra UE : 13 milliards, 43,9 millions équivalent lait liquide, soit un prix unitaire des produits échangés de 0,30 dollar par litre de lait transformé. * Intra UE : 13,7 milliards de dollars, 29,7 millions de tonnes équivalent lait liquide, soit un prix unitaire de 0,46 dollar. Chiffres Ubifrance/FAO, hors lactose et lait infantile.