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légumes La plongée des cours enflamme les maraîchers bretons

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Baisse des prix, augmentation des charges, embargo russe … Après avoir mis le feu à une perception et à une caisse de la MSA, les producteurs de légumes du Finistère ont donné de la voix depuis le 19 septembre. Si l'action a été condamnée par le gouvernement et la profession, elle a eu le mérite de débloquer certaines mesures favorables aux maraîchers français.

EN cette fin septembre, pas un jour ne s'est passé sans qu'on entende parler des « légumiers bretons ». Tout a commencé par un incendie allumé le 19 septembre à la Mutualité sociale agricole (MSA) et au centre des impôts de Morlaix. Une action rarement vue ces dernières années qui a propulsé la crise des légumes au centre de toutes les attentions médiatiques.

Pour calmer le jeu, Stéphane Le Foll a proposé un arsenal de mesures le 24 septembre à la sortie d'un rendez-vous avec la Sica Saint-Pol-de-Léon, la coopérative UCPT et Terre de Saint-Malo, les trois groupements de producteurs frondeurs.

Certaines dispositions seront mises en place « très rapidement » a assuré le ministre de l'Agriculture rappelant que le rendez-vous avec les Bretons était pris depuis le 22 août. Ainsi, le préfet régional de Bretagne devra évaluer le nombre d'exploitations en difficulté. Celui-ci accordera ensuite, selon les cas, un soutien à la trésorerie via le fonds d'allègement des charges, une prise en charge des cotisations sociales de la MSA ou encore une exonération de la taxe sur le foncier non bâti. « Dès la semaine prochaine, les exploitations en difficulté seront aidées », a promis Stéphane Le Foll sur le perron de la rue de Varenne.

Soutien européen

L'Europe sera également mise à contribution. Dans un contexte international d'embargo russe, Stéphane Le Foll devait demander en conseil des ministres de l'agriculture, le 30 septembre à Milan, que soient réintégrés les choux fleurs, les artichauts et les brocolis à la liste des produits éligibles aux aides exceptionnelles.

Il souhaite aussi prendre des mesures de soutien au marché en utilisant les programmes opérationnels des organisations de producteurs. Cela permettrait le retrait de légumes du marché, les dons aux associations caritatives ainsi que la promotion et la recherche de nouveaux marchés. Dans une interview donnée à France Inter le 23 septembre, il reconnaît « qu'il faut se coordonner » face à l'embargo russe car « il y a un risque de chutes de prix, toutes filières confondues ».

De façon plus structurelle, le ministre va créer un groupe de travail dédié à la fiscalité au sein des filières fruits et légumes.

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Ces mesures ont apaisé les contestataires bretons. A la sortie du rendez-vous ministériel, le président de la Sica Saint-Pol, Jean-François Jacob, a appelé « tout le monde à se calmer dans les campagnes » car « des points d'accord » ont été trouvés. « Oui, nous avons peur que les campagnes s'embrasent, il y a de la révolte, de la détresse dans le monde rural », assure le leader paysan. Pour les syndicalistes de la FRSEA Bretagne, il existe « un vrai décalage » entre le discours des pouvoirs publics et la réalité du terrain. « La filière souffre : nous travaillons plus, pour gagner moins », fait valoir Fabienne Com-bot-Madec, la directrice de la FRSEA Bretagne.

La crise n'est pas finie

L'action des Bretons a été unanimement condamnée par les responsables professionnels et le gouvernement. Néanmoins, dans le milieu agricole, on reconnaît que les Finistériens ont permis de révéler la crise au grand jour. « À chaque fois que les Bretons ont mené une bataille, ils l'ont gagnée. Par exemple, pour l'écotaxe, ils ont fait profiter de leur victoire tous les producteurs français », se rappelle-t-on dans l'entourage des légumiers. Pour faire suite aux revendications bretonnes, une journée nationale d'action est prévue le 5 novembre par la FNSEA et les JA avec pour thème : « nous voulons produire pour nous nourrir ». Le vendredi 26 septembre devait également se tenir une nouvelle réunion au ministère de l'Agriculture entre les différents représentants de la filière fruits et légumes. Légumes de France devait y porter ses revendications. L'association spécialisée de la FNSEA demande, entre autres, l'extension de l'obligation de contractualisation à l'ensemble des échelons de la filière et une enveloppe France AgriMer plus conséquente pour les serres maraîchères. Les professionnels disent « non au péage transit » et revendiquent une augmentation du taux du Crédit d'impôt compétitivité emploi (CICE) pour leur secteur. Enfin, ils aspirent à une « année blanche réglementaire » concernant les nouvelles interdictions de molécules des produits phytosanitaires et l'application du compte pénibilité pour la retraite. « La consommation n'est pas au rendez-vous et les prix sont en baisse » assure Jacques Rouchaussé, le président de Légumes de France qui en appelle à « un acte de patriotisme » pour sauver les légumes. « Quand on voit notre rémunération par rapport aux horaires effectués, ce n'est plus possible. Il faut remettre de l'origine France dans les magasins », ajoute-t-il.

La FNSEA prévoit une journée nationale d'action le 5 novembre

La FNSEA a prévu une journée d'action le 5 novembre, suite à un « ras-le-bol » généralisé dans les campagnes et à « Une exaspération par rapport à la réglementation », a-t-on appris auprès du syndicat, le 25 septembre. « La crise n'est plus seulement économique, elle est aussi morale : il n'y a pas une semaine où l'on ne vient pas remettre en question les pratiques des paysans », explique Xavier Beulin, président du syndicat. Le thème de la journée du 5 novembre, à laquelle s'associent les Jeunes agriculteurs, sera « nous voulons produire pour nous nourrir ». Huit revendications sont mises en avant. La première concernera les mesures prises face à l'embargo russe qui ne doivent pas être financées que par le budget de la Pac. Figureront aussi parmi les thèmes évoqués : le refus du péage de transit, du compte pénibilité pour la retraite, du nouveau zonage environnemental ; l'obligation qu'au moins deux repas sur trois soient préparés à partir de produits issus de l'agriculture française dans la restauration collective ou encore la levée des contrôles liés au verdissement de la Pac tant que toutes les règles pour son application en France ne sont pas arrêtées. Par ailleurs, Xavier Beulin a demandé à rencontrer Manuel Valls pour lui présenter les huit propositions. Près de 300 dirigeants des antennes départementales, régionales et des filières de la FNSEA étaient réunis à Paris le 25 septembre.

Condamnation générale du coup de force contre la MSA et le centre des impôts de Morlaix

LE coup de force qui a conduit à incendier le 19 septembre au soir les centres de MSA et des impôts de Morlaix a été quasi-unanimement condamné par les politiques et les professionnels. Le Premier ministre Manuel Valls a averti que des poursuites judiciaires auront lieu. Stéphane Le Foll a condamné les violences et rappelé qu'il recevait cette semaine la président de la Sica Saint-Pol et les représentants des producteurs de fruits et légumes. La MSA de même que les syndicats de salariés des finances publiques ont condamné ces actions. Pour sa part, Xavier Beulin, président de la FNSEA a estimé que « si l'on ne peut cautionner les dégradations commises tant à la MSA qu'au centre des impôts de Morlaix, notre devoir et notre responsabilité sont d'abord d'analyser et de comprendre les causes de cette colère qui traduit le profond désarroi des agriculteurs et de leurs familles. » S'adressant au pouvoir politique, Xavier Beulin affirme qu'il « y a urgence sur les actes, par exemple en exigeant de sa propre administration qu'elle lève les contrôles incessants qui stressent et empêchent les agriculteurs de faire leur métier de manière responsable, ou en supprimant telle ou telle obligation qui ne fait que complexifier et renchérir nos coûts de revient. » S'adressant aux militants syndicalistes, il leur a demandé de « garder leur sang-froid ».

De son côté, la Confédération paysanne qualifie ces actions d'« inacceptables », estimant qu'elles « contribuent à dégrader l'image du monde agricole » : pour elle, les incendiaires « se trompent de cible » en s'attaquant aux outils collectifs. Pour la Coordination rurale, ils ne sont « que le révélateur du désespoir des agriculteurs bretons ». La CR pointe « la réaction méprisante et dégoulinante de mauvaise foi de certains acteurs syndicaux », visant « le responsable de la FDSEA du Finistère », Thierry Merret, qui a félicité les incendiaires alors que « ce même responsable, via son syndicat qui gère entre autres la MSA depuis des dizaines d'années, a contribué pleinement à la mise en place de l'assiette et du système de calcul des cotisations sociales, contraintes notamment dénoncées par les agriculteurs ». Le syndicat de salariés FGA-CFDT dénonce les "actions violentes" des légumiers du Nord-Finistère, qui « n'ont pas seulement détruit un bâtiment mais aussi l'outil de travail des salariés et un lieu d'accueil et de services de proximité destiné à la population agricole ». Par ailleurs, « ce saccage a fait disparaître des dossiers adhérents exploitants comme salariés, parfois sensibles touchant à la santé, la retraite, la famille, l'aide sociale », regrette la FGA-CFDT.

De son côté, l'interprofession des fruits et légumes frais (Interfel) a renouvelé sa demande de soutien public pour la communication et la promotion. « Il faut que l'Etat nous aide sur la communication, on ne peut pas redemander des efforts aux producteurs. Il est déjà difficile de faire cotiser des gens en difficulté », commente Bruno Dupont, le président d'Interfel. Reste à savoir d'où proviendront les fonds alors que les « restrictions budgétaires » marquent depuis des années l'action gouvernementale.