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Filière lait La relation éleveurs/laiteries est chamboulée

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Si les perspectives de consommation des produits laitiers sont excellentes sur nombre de marchés, tout n’est pas rose pour autant dans le secteur. D’une part, la progression de la consommation n’est pas la même en Europe que dans les pays émergents. D’autre part, les cours du beurre et de la poudre pèsent sur celui du lait, alors que les échanges mondiaux ne pèsent même pas 10 % des volumes. Enfin, l’approche de la fin des quotas européens, en 2015, force entreprises et éleveurs à anticiper pour préparer une éventuelle augmentation des volumes. Sans parler de la contractualisation qui est en train d’être mise en place. Pour débattre sur ces sujets, la Chambre d’agriculture de Normandie a réuni, le 1er juillet, Lactalis, Bongrain et les Maîtres Laitiers du Cotentin pour répondre aux questions des agriculteurs. Compte-rendu.

Les coopératives n’ont pas le choix. Elles devront accepter de collecter davantage de lait si leurs sociétaires décident d’en produire plus. Pour les entreprises privées, il est plus facile de dire que l’on ne souhaite pas voir la production de lait exploser mais il faudra tout de même un accord avec les producteurs.. Car l’enjeu est le même dans chacun des cas : ce lait supplémentaire, il faudra le valoriser.

Fin des quotas : grande prudence des industriels

Dans un contexte de négociation, parfois tendu, avec les éleveurs, les entreprises privées restent prudentes dans leurs prévisions. Elles donnent toutefois les grandes lignes de leur stratégie : « Nous devrons travailler trois axes en parallèle, explique ainsi Daniel Chevreuil, directeur des approvisionnements laitiers du groupe Bongrain. Il faut amener nos produits sur les marchés des pays émergents. Nous ne sommes pas sur des productions low-cost. La France, c’est la production de spécialités laitières à valeur ajoutée forte et c’est ce que nous voulons défendre. Notre laiterie de Condé-sur-Vire travaille sur les matières grasses. Elle exporte 30 % de sa production et ce segment a progressé de 22 % l’an passé.
« En même temps il faut s’internationaliser. Nous avons déjà été en Europe de l’Est, nous commençons à aller en Océanie et en Asie (Chine, Inde) avec des partenariats. Enfin concernant l’augmentation puis la disparition prévue des quotas laitiers, pour produire il faut s’assurer qu’il y a un marché. La bataille va être rude pour défendre nos parts de marché. Cela a déjà commencé. On le voit avec le lait de consommation et l’emmental. »
Cette concurrence européenne est également au cœur des préoccupations des Maîtres Laitiers du Cotentin. S’agissant des besoins des marchés émergents, si les acteurs se félicitent de l’actuelle explosion de la demande en Chine, ils sont tous conscients que ce marché peut aussi se tarir à tout moment.

L’internationalisation profite à l’export

Chez Lactalis, Michel Nalet, le directeur de la communication et des relations extérieures, affiche également une certaine prudence. « Au niveau macroéconomique il y a une forte demande, mais la conduite de nos entreprises demande des réglages plus fins. Demain, nous devrons compter avec des groupes comme Friesland Campina et Arla Foods. En 2010, le premier groupe laitier chinois est passé devant Bongrain. Ces gens ne nous attendent pas. Ils connaissent une croissance de chiffre d’affaires de plus de 15 % par an. Mars 2015 est encore loin. Beaucoup de choses peuvent arriver d’ici là. Certes la demande mondiale est importante mais nous ne sommes pas du tout sur les mêmes produits que Fonterra. Ils ont une collecte quatre fois supérieure à la nôtre pour un chiffre d’affaires équivalent. » Pour autant, le porte-parole du nouveau leader mondial du lait se veut rassurant pour les éleveurs. D’une part, cette position réservée sur « l’après quotas » ne signifie pas que Lactalis n’accompagnera pas de volumes supplémentaires. D’autre part, le groupe réaffirme sa volonté de développer l’export de produits transformés à partir de la France. « 25 % des volumes de camembert sont exportés, a ainsi expliqué Michel Nalet aux agriculteurs normands. Quand Lactalis s’implante dans un pays, cela profite toujours à l’export à partir de France. Avec Parmalat, nous allons pouvoir porter les couleurs de nos produits en Australie, au Canada ou encore au Venezuela. » Il faut dire qu’avec cette acquisition, il ne manque plus que la Chine et l’Inde à Lactalis.
Chez Bongrain, on travaille aussi bien sûr sur le sujet. Avec un atout maître, les partenariats conclus avec les coopératives (mais le groupe refuse de communiquer sur la part d’approvisionnements en direct vs. via des coopératives). « Bien sûr, nous discutons avec les coopératives comme Agrial. S’il faut investir, nous voulons le faire avec elles pour partager les opportunités et les risques », commente Daniel Chevreuil.
Si la taille des Maîtres Laitiers du Cotentin n’est pas la même, la stratégie de valorisation adoptée par cette coopérative, axée sur les PGC, la rapproche des entreprises privées, d’autres coopératives ayant plutôt fait le choix des volumes avec des commodités. « Notre objectif, c’est de valoriser le lait dans la durée au plus haut niveau possible, explique Jean-Yves Duplenne, directeur de la production laitière de la coopérative. Nous voulons nous développer à l’export en Europe. Ce n’est pas le marché où la croissance est la plus forte, mais c’est là qu’il est le plus réaliste de travailler compte tenu de notre taille. » Il rappelle également que des acteurs nord-européens comme Arla Foods investissent pour accueillir des volumes au moins 15 % plus importants. « Ces acteurs sont vraiment dans la culture du volume. Nous, noua avons déjà limité l’entrée à la coopérative depuis 2003 pour mieux valoriser le lait. Après 2015, nous avons l’ambition de continuer à travailler sur les PGC et de répondre aux attentes de nos sociétaires. S’il faut s’ouvrir à d’autres marchés, on avisera en temps voulu. »

Le prix, une question centrale

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La question du prix, évidemment centrale dans les relations commerciales, a bien évidemment été évoquée. « Le producteur veut vendre son lait plus cher. Le consommateur veut payer les produits de moins en moins cher. Entre les deux, nous devons gagner en productivité par rapport à nos voisins d’Europe du Nord. Le problème de la compétitivité de la filière laitière, c’est aussi la compétitivité de la transformation. Chez les Maîtres Laitiers du Cotentin, nous avons investi pour être au niveau », rappelle Jean-Yves Duplenne.
Michel Nalet, dont le groupe a arrêté de livrer ses produits à marque à l’ensemble des magasins Leclerc depuis déjà plusieurs mois, plaide pour un rééquilibrage des relations. « Il faudra prendre en compte le verdissement de la production qui aura un impact sur la compétitivité de nos productions. Il faudra bien que les consommateurs acceptent de payer plus cher pour une production plus coûteuse à mettre en œuvre. Il faudra aussi que les GMS acceptent des hausses de tarif. Il y a une vraie réflexion à mener sur l’impact de l’évolution du prix du lait sur le prix de vente au consommateur. C’est dur pour tout le monde. »

Tendance haussière et « accidents »

Deux données fondamentales caractérisent désormais le prix du lait, une tendance haussière de long terme et une forte volatilité. « Le lait représente 40 % à 70 % du prix de revient de nos produits. Avec la forte volatilité, il y aura toujours des accidents, mais nous sommes sur une tendance de long terme haussière, rappelle Daniel Chevreuil. Le tout sera de réussir à atténuer les périodes de crise. » Pour lui, la contractualisation ne réglera rien aux problèmes liés à la volatilité. « La contractualisation est une bonne chose mais cela n’a rien à voir avec la régulation des marchés. Elle nous oblige à raisonner sur le long terme. Nous pensons ainsi qu’un travail sur la saisonnalité sera nécessaire. Les Allemands sont beaucoup plus réguliers. Ici, certains des outils sont configurés pour les pics de production. »
Pour Jean-Yves Duplenne, « la crise est surtout due à la montée des charges. La notion de prix moyen du lait disparaît et en même temps il faut gérer la volatilité des intrants. Personne n’aime ce manque de visibilité. »

Des contrats, oui mais pour quoi faire ?

Quant à la question brûlante de la contractualisation, après un premier envoi de contrats, contestés pour la plupart, les négociations commencent. Les éleveurs normands, mis à mal par deux années fourragères catastrophiques, plaident pour la pérennité de leurs élevages et craignent que les cultures céréalières ne grignotent peu à peu un partie du bocage. Les industriels se sont voulus rassurants, rappelant l’importance de la Normandie (voir "Focus sur la filière laitière normande"). Mais ils ont aussi tenu à remettre chacun face à ses responsabilités. A la grande distribution d’accepter des hausses de tarifs, comme cela a été évoqué plus haut. Et aux agriculteurs de créer leur valeur ajoutée. « Nous investissons en R&D, en marketing, et sur le plan industriel, c’est normal que nous voulions créer de la valeur ajoutée », a souligné Daniel Chevreuil. Des investissements qui sont aussi la chance de la filière laitière française pour Michel Nalet. « La chance de la France, c’est d’avoir su construire des marques fortes, y compris à l’export. C’est moins le cas des fromages allemands par exemple », a-t-il souligné. Les négociations promettent d’être ardues.