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Lobbying La représentation des IAA en pleine crise

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Les industries du secteur agroalimentaire ont claqué la porte du Medef à l’issue d’un vote très attendu au sein de l’Ania la semaine dernière. Comme dans le même temps, une de ses principales fédérations, l’Adepale, décidait de sortir de son giron, ce qui est apparu comme très négatif bien sûr pour la cohérence et la visibilité de la représentation du secteur aura peut-être eu ceci du bon : faire parler de la première industrie française à la une des journaux pendant quelque temps.

Mais surtout inaugurer une remise à plat des moyens collectifs mis par les entreprises et des dividendes qu’elles en tirent. Un travail essentiel qui risque d’occuper tout le premier semestre 2010.

La crise qui couvait entre l’Ania et le Medef, et entre Jean-René Buisson et Laurence Parisot, respectivement président des deux fédérations patronales, s’est muée en rupture lors d’un vote des 33 fédérations adhérentes de l’Ania, le 17 décembre. « La raison essentielle de cette sortie est la question qui se pose sur le rapport entre les prestations et les cotisations », a indiqué Jean-René Buisson à l’issue de cette décision.  

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Lors d’un vote à bulletins secrets du conseil d’administration de l’Ania, « 18 se sont prononcés pour la sortie, 12 contre et trois administrateurs se sont abstenus », a-t-il précisé. Le montant de la cotisation de l’Ania au Medef représente un peu plus de 623 000 euros, soit 16% de son budget. Cette défection fragilise le Medef, dont le budget s’élève à 38 millions d’euros.


Manque de reconnaissance
Première industrie de France en chiffre d’affaires, l’industrie alimentaire s’estime mal reconnue, tant au niveau du Medef que des pouvoirs publics. En témoigne l’absence quasi-totale de fonds alloués à ce secteur d’activité dans le cadre du plan de relance, ainsi qu’à partir du grand emprunt.
Les entreprises adhérentes de la plupart des fédérations alimentaires réfléchissent par ailleurs à des réductions de budget en raison de la crise, ce qui a même conduit une de ses plus grosses fédérations, l’Adepale, à sortir de l’Ania la veille du jour où celle-ci quittait le Medef.
Pareils remous peuvent sans doute être relativisés car le secteur agroalimentaire n’a pas toujours été rattaché à l’instance patronale, ce n’est que sous la présidence de Victor Scherrer que l’Ania a rejoint le CNPF. Et si aujourd’hui elle claque la porte du Medef, ce n’est pas sans l’arrière-pensée d’y revenir – une provision a d’ailleurs été faite pour cela dans le budget 2010 de l’association. En tout cas, la filière agroalimentaire n’a pas été sensible aux efforts de l’organisation patronale qui, face à la menace d’un départ, venait d’octroyer une « remise exceptionnelle » de 6% à tous ses adhérents pour 2010.
Cela dit, malgré la forte minorité qui s’est prononcée pour demeurer au Medef – et le président Buisson na pas voulu dire dans quel sens il avait lui-même voté – les administrateurs de l’Ania veulent rester « solidaires » et estiment qu’il leur faut défendre seuls désormais – et mieux à coup sûr – « les valeurs de l’industrie agroalimentaire et du modèle alimentaire français ». Le chantier est immense mais s’y atteler est préférable à cette position de contributeur passif dans laquelle beaucoup d’entreprises, petites ou grandes, se sentaient piégées tout comme, au plan proprement politique, du fait de la tutelle d’un ministère de l’Agriculture où prédominent trop souvent les problèmes agricoles.
Du côté du patronat, ce départ ne devrait pas plomber les comptes du Medef puisque l’agroalimentaire n’est que son 11e contributeur financier, avec 2,6% des cotisations totales, loin derrière la métallurgie (10,1%) ou la banque (8,2%). Mais la décision de l’Ania est symbolique à la veille d’une année électorale au sein du patronat, d’autant que Jean-René Buisson avait milité pour l’élection de Laurence Parisot en 2005 et qu’il était devenu un membre de poids du Medef, assumant la présidence de sa commission protection sociale et sa représentation au Conseil économique et social.
La décision de l’Ania relance aussi le débat sur la stratégie de la patronne des patrons, qui a développé des thématiques sociétales comme la diversité ou l’environnement. Autant de sujets « éloignés des préoccupations de crise des entreprises », selon Jean-René Buisson.

Départ de l’Adepale
Par ailleurs, avant même de connaître l’issue du vote des administrateurs de l’Ania sur la question de l’adhésion au Medef, une de ses plus grosses fédérations lui a elle-même fait défection. Le 16 décembre, en effet, le conseil d’administration de l’Adepale (Association des produits alimentaires élaborés) a décidé, à l’unanimité, de quitter l’Ania à compter du 1er janvier 2010, entérinant ainsi une décision provisoire prise il y a 6 mois.
L’Adepale est le 3e contributeur au budget de l’Ania, dont elle supporte plus de 10 % du total, et elle représente 200 entreprises, essentiellement des PME de la conserve, du traiteur, du saumon, etc, à travers 7 syndicats professionnels, soit 45000 salariés et près de 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires.
Même s’il y a coïncidence de calendrier et si certains à l’Adepale étaient effectivement hostiles à l’adhésion au Medef, cette décision est objectivement « sans rapport aucun », précise Francis Pètre, président de l’Adepale, « puisque nous avions déjà démissionné à titre conservatoire de l’Ania six mois plus tôt ». En fait, explique-t-il, « nous ne nous sommes plus reconnus ces dernières années dans l’Ania et considérons que nos demandes ne sont pas prises en considération, en particulier sur la priorisation des missions de l’Ania et son fonctionnement. Le montant élevé des cotisations à l’Ania dans un contexte économique particulièrement difficile pour les entreprises et donc pour leurs fédérations, a renforcé cette décision ».
En juin dernier, l’Adepale avait obtenu la création, au sein de l’Ania, d’une « commission cotisations » destinée à réactualiser des bases de calcul jugées trop anciennes mais ses travaux n’ont pas abouti, déplore Francis Pètre, alors qu’à l’Adepale les cotisations tiennent compte des chiffres de valeur ajoutée les plus récents. Les entreprises de la conserve et autres produits élaborés, dont l’association a elle-même un budget en baisse, refusent désormais d’en affecter plus de 20 % à une instance qui ne les écoute pas assez ou dont les modes de gouvernance leur posent problème. Du coup, l’offre de Jean-René Buisson de réduire de 10 % les dépenses de l’Ania en 2010 ne leur a pas suffi.

Revoir les priorités
Quand les temps sont difficiles, chacun est donc plus que jamais regardant sur l’emploi de ses ressources financières, même s’il le fait à contre-coeur. Là aussi, c’est un moyen pour obtenir une réorientation des priorités auxquelles se consacre une organisation comme l’Ania. Dans un environnement de plus en plus complexe pour les entreprises de l’agroalimentaire et en particulier les PME, l’Adepale réaffirme pourtant une « volonté de participer à la modernisation d’une organisation unie et représentative de l’ensemble de l’industrie alimentaire, mais elle la souhaite vraiment à l’écoute de ses fédérations sectorielles adhérentes. Le renforcement de la compétitivité et de l’attractivité des entreprises de l’agroalimentaire nécessite en effet plus que jamais une démarche proactive et collective », indique un communiqué d’Adepale. A l’avenir, il va falloir s’organiser différemment, reconnaît Francis Pètre, en se structurant à l’intérieur de l’Adepale, voire en étudiant l’hypothèse de rapprochements avec d’autres fédérations non adhérentes de l’Ania. En effet, l’unité de représentation de l’industrie alimentaire n’a jamais été complète et nombre de branches vivent leur vie de leur côté. C’est le cas d’un secteur majeur comme les vins et spiritueux, ou les surgelés et glaces qui ont pourtant fait un moment partie de l’Ania, mais aussi de la viande et de la volaille, et de quelques autres.

Des schémas multiformes
Que peut-il sortir en tout cas de cette double crise ? Certainement une remise à plat des schémas parfois anciens sur lesquels reposent les organisations professionnelles. Les évolutions de l’économie française ont déjà bousculé la structure du patronat et l’on a vu la montée du tertiaire faire contrepoids à l’industrie jusqu’à placer une de ses représentantes, Laurence Parisot (dirigeante de l’IFOP), à la tête du Medef. Dans l’agroalimentaire, on est habitué aux disparités de structures avec l’existence des coopératives d’un côté et de l’industrie privée de l’autre : les frontières se sont estompées et aujourd’hui Coop de France est présent, à travers son président, au conseil d’administration de l’Ania.
Les syndicats de produits ont adopté des schémas d’organisation très variés et qui se font concurrence parfois : certains restent isolés, d’autres se rattachent à l’Ania, d’autres enfin se sont regroupés dans des ensembles intermédiaires comme Alliance 7, les sept syndicats membres d’Adepale et ceux, également au nombre de sept, de Fedalim (cette dernière restant une structure ultra-légère). Pendant longtemps, l’industrie laitière avait préservé l’identité de certaines familles de produits comme le lait de consommation, les produits frais ou les pâtes pressées, mais la crise a obligé peu à peu à mettre davantage en commun les moyens.
Plusieurs questions seront nécessairement posées : à quel échelon se traitent le plus efficacement des dossiers comme le social, le droit alimentaire et la réglementation, la promotion des produits, la négociation avec l’amont agricole, les questions interprofessionnelles ou liées à la politique agricole commune, la défense des intérêts de l’industrie face à la grande distribution, ou les questions de nutrition et santé ou d’environnement ? Il est clair qu’il y a beaucoup de chantiers – mais pas tous – qui intéressent l’ensemble des IAA et l’on devine que les structures indépendantes profitent de loin du travail fait par l’Ania. Il en est d’autres – y compris d’assez techniques comme la logistique, la traçabilité ou l’EDI (échanges de données informatisées), et bien sûr le droit des marques dans leur face à face avec les MDD – qui concernent aussi bien les PGC alimentaires que non alimentaires, ce qui fait l’intérêt de l’ILEC, et d’autres enfin que traitent pour les PME des organisations comme la FEEF, créée à l’origine par Gérard Bourgoin, alors …un des leaders de la volaille !

Arrivée de la boulangerie industrielle
Toute défection d’une fédération, pour dommageable qu’elle soit si l’Ania se veut vraiment représentative de l’industrie alimentaire, n’exclut pas un éventuel retour pour peu que les problèmes ainsi mis au jour trouvent des solutions dans un avenir plus ou moins proche. En tout cas le départ de l’Adepale se trouve en partie compensé par une arrivée nouvelle, celle de la boulangerie industrielle. La Fédération des entreprises de la boulangerie-pâtisserie française a précisément décidé d’entrer à l’Ania pour ce début 2010. Présidée par André Barreteau, fondateur de la Mie Câline, la Fédération a regroupé en 2008 les fabricants industriels de pain, de viennoiserie, de pâtisserie et d’avant-produits de boulangerie, ainsi que les magasins dotés de terminaux de cuisson. Elle compte 90 adhérents tels que Cantenot, Sicard, Limagrain, Lesaffre, Atlantique Alimentaire, etc dans un secteur riche de 110 entreprises et pesant 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires.
Cette organisation professionnelle a longtemps vécu autonome – sur les questions sociales, elle a d’ailleurs sa propre convention collective – mais la décision aujourd’hui de ses adhérents de rejoindre l’Ania traduit une attente forte, supérieure au coût de l’adhésion, celle d’être mieux représentés au niveau politique et de bénéficier de services élargis.