L'instauration par Moscou de barrières douanières pour limiter l'exportation de blé a poussé les feux sur le marché, sans risquer toutefois de le faire flamber compte tenu des abondantes disponibilités mondiales en céréales. Une mesure qui s'appliquera à partir du 1er février et représentera au moins 35 euros par tonne, selon le décret publié par le gouvernement.
Le principe de cette taxe a été annoncé le 22 décembre alors que la chute du rouble a entraîné une hausse des prix du blé sur le marché intérieur russe, malgré une récolte historique très abondante à 105 Mt. Moscou espère ainsi décourager les exportations et augmenter l'offre dans le pays, poussant les prix vers le bas.
Cette décision de l'un des principaux fournisseurs de céréales de la planète a aussitôt provoqué une hausse des cours sur les marchés internationaux. « Le marché regagne en tension et en volatilité », a commenté Sébastien Poncelet, consultant-analyste chez Agritel, pour qui les opérateurs avaient cependant « déjà anticipé jeudi (18 décembre) et vendredi (19 décembre) des restrictions informelles ». Une folle séance s'est d'ailleurs déroulée le 18 décembre, avec une ouverture à +10 euros la tonne de blé ramenée finalement à +1 euro/t, proche du seuil psychologique de 200 euros/t encore tutoyé le 30 décembre.
Prix sous surveillance
Le décret, signé le 25 décembre par le Premier ministre Dmitri Medvedev, s'applique du 1er février au 30 juin. La taxe s'élèvera à 15 % du prix plus 7,5 euros par tonne, mais ne pourra être inférieure à 35 euros. Avec la chute du rouble, il est plus intéressant pour un agriculteur russe d'exporter à des prix établis en dollars en fonction des marchés internationaux. Par conséquent, les prix ont augmenté sur le marché russe malgré l'abondance de la récolte. La perspective d'un renchérissement du prix du pain agace les autorités, qui ont promis de surveiller de près les prix alimentaires, dopés par l'embargo décrété par Moscou sur les produits alimentaires européens et américains en réponse aux sanctions liées à la crise ukrainienne.
Dans les faits, les autorités ont déjà mis des freins aux exportations, en n'accordant qu'au compte goutte les certificats sanitaires nécessaires. La société de chemin de fer s'était en outre déclarée dans l'incapacité de transporter les cargaisons de céréales vers les ports. Maintenant que la mesure est formelle, « elle crée une incertitude qui va forcément ajouter une prime de risques » aux achats et donc pousser les prix à la hausse, a assuré un analyste européen. « L'annonce officielle ne fait que confirmer la tendance », a-t-il ajouté.
Pas de panique
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En revanche, tous s'empressent de distinguer la situation présente de celle de 2010, où la panique s'était emparée des marchés : en juillet 2010, Moscou qui avait essuyé une sévère sécheresse et de mauvaises récoltes avait brutalement suspendu ses exportations de blé. Les acheteurs s'étaient alors jetés en masse sur la récolte européenne, provoquant une flambée des cours et de graves difficultés d'approvisionnement, assorties d'émeutes dans certains pays du Moyen-Orient et d'Afrique.
« En 2010, on était en tout début de campagne, ce qui avait provoqué une très forte tension car les acheteurs avaient déjà contractualisé des millions et des millions de tonnes quand les exportations russes ont été suspendues », rappelle Renaud de Kerpoisson, président du cabinet Offre et Demande Agricole (ODA). « Ils s'étaient rués sur les récoltes européennes. Mais aujourd'hui, il y a du blé partout : aux Etats-Unis, au Canada, partout la récolte a été exceptionnellement abondante. De plus, l'australienne est déjà disponible », complète-t-il.
Un impact limité
Selon le ministère américain de l'Agriculture (USDA), la Russie avait 22 Mt de blé disponibles à l'exportation, mais a déjà vendu 15 Mt en décembre : « Il n'y a donc plus grand chose à exporter », souligne M. de Kerpoisson. Qui fait aussi valoir que « les exportations russes sont toujours ralenties en janvier, février, mars compte tenu du climat ». Selon le vice-Premier ministre Arkadi Dvokovitch, dont les statistiques potentielles diffèrent de celles des Américains, la Russie a exporté depuis juillet 21 Mt, sur un potentiel total annuel de 28 M.
Enfin tous les analystes remarquent que si les prix du blé continuaient de grimper, les acheteurs auraient tôt fait de se reporter sur le maïs lui aussi très abondant.
La fédération des producteurs céréaliers a prévenu le 22 décembre que ces limitations pourraient conduire à une baisse des semis et donc de la récolte de l'année prochaine, en rognant sur les revenus des agriculteurs. « C'est un très mauvais signal pour nos producteurs de céréales », a dénoncé Arkadi Zlotchevski, président de l'Union céréalière. La question des financements est cruciale pour les agriculteurs russes alors que les taux d'intérêt des crédits se situent à un niveau très élevé, proches de 20 %, en raison du durcissement monétaire décidé pour défendre le rouble.