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Production porcine La situation de la filière porcine française est-elle irrémédiablement bloquée ?

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L’initiative des ministres belges intervient au moment où le gouvernement français devrait réunir une grande table ronde dédiée à la filière porcine, en grande difficulté, d’ici à mi-avril. L’une des raisons le plus fréquemment invoquées par les professionnels français est la concurrence déloyale induite par les politiques salariales allemandes. Alain Berger, délégué interministériel aux industries agroalimentaires et à l'agro-industrie, a rendu le rapport qui lui avait été commandé cet automne par Stéphane Le Foll et Guillaume Garot. Le temps des décisions politiques est donc arrivé. Si un consensus semble se dessiner sur la nécessité de refaire partir la production de porcs à la hausse, au niveau de l’abattage-découpe – touché de plein fouet comme en témoigne la mise en redressement judiciaire de Gad fin février –, la situation est, semble-t-il, bloqué. Confrontée à une situation très difficile, la filière peine à trouver des solutions partenariales et à se projeter durablement dans l’avenir.

S’il est un point qui fait consensus dans la filière porcine, c’est la nécessité de voir repartir à la hausse la production animale, ou du moins d’enrayer son déclin. En 2012, elle a baissé de 2,5 % (on a produit environ 25 M de porcs) et le recul attendu pour 2013 est supérieur à 3 %, avec une amplification en 2014. Des propositions pour enrayer le déclin sont préconisées par le rapport d’Alain Berger qui pointe notamment les verrous environnementaux (la réglementation française est beaucoup plus contraignante que ce qu’exige l’Europe en la matière, notamment sur le sujet des installations classées). « Le statu quo ne résout pas le problème environnemental. Mieux vaut faire en sorte d’avoir des exploitations à même de traiter le problème environnemental », explique-t-il.
Pour Guillaume Roué, président d’Inaporc, le retour à la croissance de la production est indispensable. « Il faut a minima 2 % de croissance par an pour écraser les charges de structure. On peut gommer en partie les choses avec un gain de productivité de 1 % par an, mais il manque tout de même 1 % de croissance à multiplier par 17 années. Il y a donc environ 20 % de surcapacité d’abattage », explique-t-il.

Des éleveurs français plus touchés que d’autres par la hausse des matières premières

Refaire partir les volumes de production à la hausse donnerait donc du répit aux outils d’abattage-découpe. Mais la situation est aussi difficile pour les éleveurs. Au-delà des difficultés administratives qui freinent leurs projets de développement, la hausse des matières premières, et donc du coût de l’aliment, les frappe de plein fouet. Sur les 6 000 et quelques éleveurs de porc en France, la moitié élève aussi des vaches laitières, une production qui a également vu ses charges augmenter. « Bien sûr, nos concurrents aussi sont confrontés à la hausse du prix de l’aliment. Mais on ne vit pas ces difficultés conjoncturelles de la même façon dans un secteur en croissance et dans un secteur touché par des difficultés structurelles », commente Michel Rieu. Et si les éleveurs français restent bien placés en terme de coût de production grâce à leur performance technique (le déficit de compétitivité venant surtout de l’abattage-découpe), le sous-investissement commence petit à petit à se faire ressentir, estime Michel Rieu. D’autant que les éleveurs allemands par exemple profitent pour certains de revenus complémentaires liés à la méthanisation ou aux panneaux photovoltaïques (un inconvénient de la méthanisation étant de mettre sous pression les prix du maïs).

Dossier Gad : la résignation

De fait, une partie des acteurs du secteur semblent résignés : au moins un des deux abattoirs de Gad fermera. « Le contexte est très difficile pour les abattoirs. Un ou deux sont condamnés dans le grand Ouest. Aucun autre acteur n’est en mesure de prendre le risque de la reprise des outils de Gad », semble se résigner Gérard Viel, président de la section porcine du pôle animal de Coop de France (et vice-président de Cooperl). « Gad est en redressement judiciaire mais personne ne va bien. Au niveau industriel, il y a eu concentration mais pas restructuration », commente Guillaume Roué. Même constat pour Paul Rouche, qui regrette que les discussions qui ont abouti à la reprise de Socopa par Bigard n’aient abouti qu’à cela. « Je ne pense pas qu’il y ait trop d’abattoirs mais les restructurations en cours vont certainement aboutir à une ou deux fermetures. Nous manquons d’un leader plus compétitif et plus performant. On ne fait plus de bénéfices avec l’abattage découpe. La discussion entamée il y a quatre ans n’a pas été jusqu’au bout, c’est dommage. Je pensais que le dépôt de bilan de Gad allait être le catalyseur d’une prise de conscience. Le secteur de l’abattage découpe a accumulé 100 M de pertes en 2011 et encore plus en 2012. »

Les acteurs de l’abattage découpe très attentistes sur le dossier Gad

Le souci, c’est que la seule fermeture de ces abattoirs ne résoudra pas le problème. Pour l’heure, tout laisse penser que les acteurs de l’abattage découpe attendent une réduction des capacités d’abattage – et c’est Gad qui est tombé à terre le premier – en espérant s’en sortir.
Alain Berger appelle les industriels de l’abattage-découpe à se concerter pour trouver ensemble une solution à une situation d’urgence. Au Sniv-SNCP, Paul Rouche, directeur délégué, explique attendre un engagement fort de la part des pouvoirs publics pour aider une filière au bord du gouffre. La situation semble donc bloquée.

La problématique du coût de la main d’œuvre

Il faut dire que l’abattage-découpe est confronté à une situation difficile. L’essor sans précédent de l’Allemagne a été alimenté par une main d’œuvre à bas prix venue d’Europe de l’Est (il n’y a pas de salaire minimum dans le secteur de la viande en Allemagne), et les investissements réalisés par des coopératives nord-européennes comme Danish Crown et Vion (qui a d’ailleurs du mal à gérer sa croissance et cède toutes ses activités au Royaume Uni pour se recentrer sur les Pays Bas et l’Allemagne). Tout cela a donné naissance à des géants européens de la viande. Qui continuent d’employer une main d’œuvre peu chère – dans des conditions dont des pays dits développés devraient rougir – et qui investissent massivement dans l’automatisation de leurs sites, dont certains ont été regroupés pour traiter des volumes suffisants pour justifier de tels investissements. L’Espagne aussi a connu un fort développement soutenu par une main d’œuvre meilleur marché qu’en France (le salaire minimum y est moins élevé). Selon une modélisation de l’Ifip, le coût de la main-d’oeuvre pour abattre et élaborer un kilo de porc est de 0,05 € en Allemagne, 0,07 € en Espagne et 0,085 € en France, toutes choses égales par ailleurs. Les Pays-Bas, avec 0,09 €/kg, la Belgique, avec 0,11 €/kg et surtout le Danemark (0,15 €/kg) ont tous un coût de main d’œuvre supérieur à celui de la France, en raison de coût horaire élevé (allant jusqu’à 30 EUR / h au Danemark)

Valorisation et positionnement à l’export

Mais la main d’œuvre à bas coût utilisée par certains de nos voisins européens n’est pas la seule raison des difficultés de la filière en France. Les produits que nos exportons (un tiers de la production environ) sont peu valorisés et l’on peut sans doute progresser sur la valorisation des co-produits. C’est le fruit d’un fonctionnement historique qui n’a pas peut être pas été remis en cause suffisamment tôt. Le fruit aussi d’un modèle d’un modèle alimentaire où l’on ne valorise peut être pas au mieux toutes les pièces (en Allemagne, la charcuterie du type saucisse de Francfort par exemple permet d’adapter les achats en fonction des prix).
« Depuis 2000, la production stagne voire décline légèrement. Le solde commercial se traduit par un déficit de 150 M EUR au total et un déficit de 600 M EUR avec les pays de l’Union européenne. Alors qu’en volume, la situation est proche de l’équilibre. Le problème c’est que l’on exporte des produits peu valorisés : des porcs vivants, des carcasses, des pièces avec os. Et on importe des produits désossés destinés aux industries de transformation ou des produits transformés de charcuterie », explique Michel Rieu. « Les arguments du type “on a besoin de plus de jambon que de longe donc il faut importer du jambon”, pour prendre un exemple simple, sont un peu simplistes, estime-t-il. On pourrait aussi décider de produire ce dont on a besoin et chercher des débouchés pour le reste, dans un marché mondial en croissance. Pourquoi ne pas avoir l’ambition de reconquérir notre marché intérieur ? »

L’implantation à l’étranger

Outre l’export se pose la question de l’implantation à l’étranger, choix qui a été celui, avec plus ou moins de succès, de Danish Crown et de Vion. En France, les acteurs de la filière répondent qu’ils ont fait le choix de préserver l’emploi sur le territoire. Mais c’est justement pour sauver leur filière que les coopératives d’Europe de Nord ont décidé de profiter des facilités de l’Allemagne. Certes, les bassins de production sont plus proches et la complémentarité géographique semble naturelle. Mais c’est aussi et surtout un problème culturel, estime Guillaume Roué, qui souligne notamment l’insuffisante pratique au moins de l’anglais. Quant à utiliser de la main d’œuvre à bas prix venue d’Europe de l’Est, toute la filière affirme vouloir refuser de faire travailler des employés dans de telles conditions. Mais, au lieu d’avoir choisi le seul terrain juridique de la directive Bolkenstein pour lutter contre les distorsions de concurrence, pourquoi ne pas avoir utilisé aussi celui des droits de l’Homme ? « Le choix de la France a été de maintenir l’emploi mais ce n’est qu’un sursis. Inévitablement d’autres outils ne pourront pas compenser le manque d’automatisation et d’investissement », prévoit Gérard Viel.

Une logique partenariale insuffisante dans la filière

Se pose aussi la question des relations au sein de la filière. Des manœuvres court-termistes sont pointées du doigt par l’abattage quand les éleveurs exportent du vif pour soutenir les prix en France. Une évolution et des comportements qui pénalisent doublement l’abattage avec des prix élevés et des volumes moindres.
La distribution fait, elle, peser une forte pression sur les, prix, qui se répercute jusqu’à l’amont. Tous les acteurs amont réclament l’indication de l’origine de la viande, afin de laisser le choix au consommateur d’acheter de la viande française s’ils le désirent. « Il ne faut pas croire que la protectionnisme est la solution, estime Michel Rieu. En revanche, il faut substituer des logiques de partenariat au comportement opportunistes. Dans ce sens la distribution a un rôle important à jouer car c’est elle qui peut apporter la visibilité nécessaire.»
Rien n’empêche cependant l’amont d’avancer main dans la main face à la distribution, plutôt que de toujours dire que rien n’est possible sans elle. Car dans un contexte de forte pression sur le pouvoir d’achat, le prix restera forcément le nerf de la guerre. La question de l’harmonisation des cahiers de charge pourrait ainsi être abordée sous l’angle de la réduction des coûts et donc de la défense du pouvoir d’achat du consommateur.

Une position défensive et un manque de projection durable

Quant à une stratégie commune à moyen terme, il semble malheureusement qu’on en soit loin. « Aller sur des marchés plus lointains est sans doute la porte de sortie à moyen terme, mais il faut déjà régler nos problèmes sur le marché français. Aujourd’hui, nos entreprises n’ont pas la taille pour cela. Et il faut des réflexions stratégiques d’une autre ampleur que celles que nous avons actuellement. Aujourd’hui on doit retrouver notre compétitivité par rapport à nos concurrents européens », explique Gérard Viel. Quant on lui rappelle que ces concurrents, justement, se mettent en ordre de marche pour affronter des concurrents d’autres continents, il reconnaît que les difficultés extrêmes de la filière française l’ont malheureusement conduit à adopter une position très défensive.

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