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La stratégie bien rôdée d'Adecoagro sur le marché laitier

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La multinationale argentine, cotée à la Bourse de New York, a racheté deux des usines les plus performantes, ainsi que deux marques, à la laiterie Sancor. Adecoagro conforte ainsi ses positions sur le marché argentin, où elle occupe déjà une position importante sur le segment du lait frais, tout en exportant des poudres et du fromage Danbo au-delà de l’Amérique du Sud.

Avec 9 400 vaches laitières réparties sur quatre élevages en Argentine, au Brésil et en Uruguay (1), qui lui fournissent 370 000 litres de lait par jour, Adecoagro est ce qu’on appelle un poids lourd de l’agro-industrie sud-américaine. L’entreprise, couramment appelée Adeco, a été fondée en 2002 par des hommes d’affaires pampéens qui ont réussi le tour de force d’obtenir du financier George Soros une levée de fonds de 54 millions de dollars contre 90% des parts de l’entreprise. L’intéressé a revendu ses parts en 2017, après l’introduction au New-York Stock Exchange d’Adeco en 2011. Le groupe a utilisé cet apport financier initial conséquent pour acquérir du foncier agricole à grande échelle, se lancer dans la production d’éthanol de canne à sucre au Brésil et se spécialiser dans la production de riz et de lait, en Argentine, où elle occupe déjà la première place. Et son directeur exécutif, Mariano Bosch, ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Il y a peu, il a déclaré viser une production de 550 000 litres de lait/jour dès 2023, avec 14 500 vaches.

Dans une recherche permanente d’accroissement de l’activité, les dirigeants d’Adeco ont voulu se faire une place en aval de l’industrie laitière. C’est pourquoi ils ont racheté il y a un peu plus d’an deux usines, ainsi que deux marques laitières, à la coopérative Sancor. Des actifs qui étaient aussi dans le viseur de Lactalis et, selon les rumeurs, de Coca-Cola également.

Une entreprise à part

Adeco s’était intéressé à Sancor dès 2005, mais à l’époque, Hugo Chávez et ses pétrodollars lui furent préférés comme repreneur par feu le président argentin Néstor Kirchner. L’opération tourna au fiasco avec son lot de livraisons de poudres de lait impayées par le gouvernement du Venezuela, qui a d’ailleurs précipité la chute de Sancor. Le deuxième essai aura donc été le bon. Adeco a ainsi repris une usine de lait pasteurisé (UHT) à Chivilcoy, dans la province de Buenos Aires, et une usine de poudre de lait à Morteros, dans la province de Córdoba, où est également fabriqué le fromage Danbo pour l’export. Ce rachat, qui a inclus les marques Las Tres Niñas et Angelita, connues et appréciées par les Argentins, lui aurait coûté 45 millions de dollars, selon la presse argentine. Quant à la marque Sancor, le joyau de la coopérative du même nom aujourd’hui à demi démantelée, elle est restée à son propriétaire. 

« Adecoagro est une entreprise singulière, fait remarquer Miguel Paulón, le président du Centre industriel laitier argentin. Ses dirigeants agissent de manière unilatérale », assure-t-il, voulant dire par là que cette firme multinationale qui siège au Grand-Duché du Luxembourg ne fait partie d'aucune association interprofessionnelle en Argentine, ni syndicale, ni d'autre nature. « Leur stratégie sur le marché du lait en brique, lequel est peu rentable, a pris un premier élan avec l’acquisition de la marque Apóstoles [les apôtres], en 2008, à la laiterie Pilagá. À partir de 2012, les briques de lait UHT Apóstoles ont intégré la liste des aliments de base dont le prix en rayon est contrôlé par le gouvernement argentin. Ce programme s’appelle Precios Cuidados (prix soignés ou contenus, ndlr) et il existe toujours », informe Miguel Paulón.

Un rachat stratégique dans le lait

Ceci explique donc tout l’intérêt qu’a eu Adeco à s’offrir une marque de lait alternative comme Las Tres Niñas. Elle lui permet en effet de contourner cet encadrement étatique des prix, vivement critiqué par toute la profession, dans lequel il s’est impliqué par pression et calcul politique bien davantage que par conviction. De fait, la brique de lait Las Tres Niñas, dans les GMS du distributeur Día, à Buenos Aires, au 16 février dernier, est proposée au prix de 56 pesos, soit 0,78 €[1], tandis que le litre de lait Apóstoles, chez la même enseigne, s’écoule à 45 pesos, soit 0,63 €, valeur plancher du marché. Selon Miguel Paulón, l’entreprise devrait bientôt lancer sa propre ligne de yaourts et aussi inaugurer une ligne de production de lait UHT en sachet, le tout dans son usine située à Chivilcoy.

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Avec ses trois marques (Apóstoles, Las Tres Niñas et Angelita), Adeco cherche avant tout à gagner de la place en rayon. Quitte à perdre, ou gagner moins, avec la marque Apóstoles, sachant que ce manque à gagner est compensé par l’avantage pris en termes d’image. « Notre priorité est de renforcer le placement de nos produits sur le marché interne, a confirmé Pilar Lacoste, directrice de la consommation de masse d’Adecoagro, à Agra Alimentation. Le seul fromage que nous produisons actuellement est destiné à l’export, du Danbo, y compris hors d’Amérique du Sud. Nous ne comptons pas diversifier notre offre de fromages à court terme. Notre intégration verticale nous permet d’obtenir du lait de grande qualité. Nous cultivons nous-mêmes les aliments de nos vaches laitières et nous faisons un suivi permanent des indicateurs de nutrition, santé et bien-être des animaux ». Cette dernière précise que la capacité cumulée des deux usines de lait de l’entreprise, celles rachetées à Sancor donc, s’élève à 1,7 million de litres de lait par jour.

TTE">(1) Le groupe cultive plus de 400 000 hectares chaque année en Argentine, au Brésil et en Uruguay, dont 225 631 hectares en propriété (sources: médias argentins).

 

Adecoagro s’estime bien armé pour affronter la crise actuelle

A l’occasion, mi-mars, de la publication des comptes d’Adecoagro pour 2019, les dirigeants ont donné, lors d’une conférence téléphonique avec les analystes, quelques éléments concernant l’impact du Covid-19 sur l’activité en cours. Evoquant « la période difficile que traverse le monde » et rappelant les mesures de précaution mises en place en interne pour protéger les salariés, Mariano Bosch, le CEO, a également souligné les efforts constants de l’entreprise visant à l'amélioration de l'efficacité opérationnelle, ajoutés à de faibles coûts de production étaient définitivement payants. « Et permettez-moi de le souligner une fois de plus. C'est le seul moyen de réaliser des bénéfices durables même dans les circonstances actuelles, a-t-il précisé. Ainsi, mais sans sous-estimer les défis à venir, nous sommes convaincus que nous surmonterons cette situation ». Et ce dernier de rester confiant tant au niveau opérationnel, que financier, grâce à « un bilan très solide » a-t-il précisé. De fait, mi-mars, le groupe anticipait une baisse de 5% à 8% de son objectif d'Ebitda 2020.

Sur son dernier exercice, Adecoagro, qui compte également une division sucre, ethanol et énergie, a réalisé un chiffre d’affaires consolidé de 848 millions de dollars, en hausse de 10,1% par rapport à 2018. Une évolution qu’il explique notamment par une hausse des volumes et également un effet prix. L’Ebitda ajusté s’élève quant à lui 305 millions de dollars (-3%) au niveau consolidé toujours. Le groupe explique que « le bon résultat de nos activités laiterie, riz et sucre, éthanol et énergie a été entièrement compensé par la performance financière de nos activités cultures et transformation des terres ». Enfin, au niveau du bilan, au 31 décembre 2019, l’endettement net s'élevait à 678 millions de dollars, en baisse de 10% (ou 75 millions de dollars) par rapport au trimestre précédent.

PDf