Alors que la volaille devrait représenter la première viande consommée dans le monde en 2020, la filière française, sur le déclin depuis plusieurs années, engage des restructurations industrielles en profondeur. De quoi espérer des jours meilleurs ? Focus à partir d'une étude rétrospective et pleine d'enseignements, publiée en février dans INRA Productions Animales (numéro 5).
Dans une étude intitulée La compétitivité de la filière de chair française : entre doutes et espoirs, les auteurs Vincent Chatellier (INRA), Pascale Magdelaine (ITAVI) et Yves Trégaro (FranceAgriMer) dressent un constat clinique d'une filière qui a perdu 22 % de ses volumes entre 2000 (2,33 millions de tonnes équivalent carcasse) et 2014 (1,82 million tec). Des éleveurs ont disparu, des usines ont fermé. Des territoires ruraux autrefois prospères se sont retrouvés avec un avenir à réécrire. Le recul porte moins sur le poulet dont les volumes ont gagné 3 % sur la période (1,1 million tec) que sur la dinde dont la production a été divisée par deux à 365 000 tec, et accessoirement sur la pintade (-33 % à 40 000 tec). Mais au travers de cette étude très fouillée, à la fois historique et prospective, on observe que la France a perdu sur deux tableaux : l'exportation, que ce soit en Europe ou hors de l'Europe, et sur son propre marché où les produits d'importation n'ont cessé de progresser ces dernières années. Au pays dont le coq est l'emblème, la volaille a perdu de sa superbe, même si sa production s'est désormais stabilisée autour del,8 M tonnes.
UNE FILIÈRE AFFECTÉE PAR LA FIN DES RESTITUTIONS À L'EXPORT
Sur le plan international, la France occupe une place modeste désormais. « Avec 0,9 % de la population mondiale, elle assure 1,7 % de la production mondiale de volaille », dit l'étude. Ses échanges hors de l'Union européenne représentent 3 % des flux mondiaux pour une espèce dont la consommation croît plus vite que toutes les autres espèces et qui devrait devenir la viande numéro 1 dans le monde en 2020, selon l'Organisation de coopération et développement économique (OCDE) et l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), « avec 37 % du total ». Hors d'Europe, la fin des restitutions à l'exportation, en 2013, a porté un coup très dur à une filière spécifique organisée en Bretagne et dans les Pays de la Loire autour de deux opérateurs, Tilly-Sabco et Doux. Le premier a changé son modèle avec de nouveaux actionnaires après sa liquidation judiciaire, le second s'est redressé au prix d'une restructuration en profondeur après un dépôt de bilan. La modification récente de la parité eu-ro-dollar a en grande partie compensé la fin des restitutions à l'exportation. La bonne santé de cette filière spécifique (17 % de la production de poulets en France) qui exporte très majoritairement des petits poulets entiers et congelés conditionne la compétitivité des fournisseurs du métier de la volaille (firmes génétiques, couvoirs, fabricants d'aliments).
DES CONCURRENTS EN EUROPE
La planète volaille a considérablement changé en l'espace de deux décennies. Sur le marché mondial, le Brésil, la Thaïlande, les Etats-Unis et plus récemment la Turquie ou l'Argentine n'ont cessé de renforcer leurs positions, bien souvent au détriment de l'Union européenne. Compte tenu des écarts de compétitivité liés aux matières premières, à la main-d'œuvre ou aux coûts des normes, l'avantage du Brésil à produire de la protéine de volaille est incontestable. L'étude relève que « le coût de production du poulet dans l'UE serait supérieur d'environ 45 % à celui du Brésil ». L'écart se creuse encore lorsqu'on compare le coût d'abattage entre le Brésil (170 euros la tonne), la Pologne (210 euros/t), l'Allemagne (280 euros/t), les Pays-Bas (330 euros/t), la France (380 euros/t). En Europe aussi, la planète volaille a tourné. Pendant que la France réduisait son offre, l'Allemagne triplait sa production, alors que les Pays-Bas, la Belgique et la Pologne affichaient une croissance soutenue. De sorte que « ce n'est pas du Brésil qu'est venu le danger pour la filière française du poulet, mais bien (des pays européens en croissance) ».
Sur son marché (1,74 million tec consommées en 2014), la France importe 30 % de ses besoins, « soit le double de ce qui prévalait en 2000 ». Les viandes de volaille d'importation dominent la viande française en restauration hors domicile (60 % de l'offre), et plus encore sur le segment du poulet standard (80 %). Elles sont principalement européennes. Même le rempart d'une forte segmentation de l'offre de la volaille française en GMS, souvent certifiée ou sous Label Rouge ou sous cahiers des charges, a peu à peu été fragilisé par des importations de poulet standard, créneau en croissance que la France a délaissé. « Les filières nord-européennes, (elles), se sont tournées vers un modèle économique à bas coûts. Cette hyper-standardisation et la massification de l'offre ont fait la différence sur le poulet standard en France ». Bâtiments d'élevage et abattoirs plus grands, gammes de produits plus restreintes, relations partenariales plus étroites avec la distribution... L'herbe est forcément plus verte chez les voisins de la France.
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DES RAISONS D'ESPERER
S'il paraît loin le temps d'une France leader européen incontesté de la production de viande de volaille, il n'en reste pas moins des raisons d'espérer en la remise en ligne de l'écosystème de la volaille made in France, disent les auteurs de l'étude. Ils estiment, en effet, que « la segmentation du marché français est une originalité par rapport à la concurrence ». La consommation de volaille est plus diverse dans l'Hexagone avec une part du poulet à 62 % contre 75 % dans l'UE, « un poids important des produits sous signe officiel de qualité (environ 25 à 30 % du marché global) ». Des spécificités qui pourraient constituer un atout en Europe pour répondre « à l'émergence de nouvelles attentes sociétales (poulet élevé selon les exigences "bienêtre animal" aux Pays-Bas ou au Royaume-Uni par exemple) ». Les écarts de compétitivité avec les concurrents de la France ne sont pas non plus rédhibitoires. « L'écart de compétitivité avec (...) le Brésil est plutôt en réduction sur le long terme et les importations françaises en provenance des pays tiers ne progressent que modérément. »
LE DEBUT DES GRANDES MANOEUVRES
Enfin, les acteurs de la filière commencent à s'adapter. Dans le secteur de la production caractérisé par un parc de bâtiments vieillissants, l'institut technique de l'aviculture (ITAVI) observe « une reprise timide des constructions de bâtiments d'élevage neufs » (+ 2 % en 2013). Surtout, les grandes manœuvres dans l'industrie ont commencé. LDC s'est allié avec Glon et Sofiprotéol dans le but « de reconquérir une partie du marché aujourd'hui approvisionnée par des viandes importées (RHF, industrie, et entrée de gamme des GMS) ». Et LDC a également investi en Pologne. Terrena et Sofiprotéol sont depuis plusieurs mois en négociation exclusive pour prendre la majorité des parts de Doux. On voit clairement deux opérateurs majeurs sortir du marché français : LDC et le Gastronome (Terrena). Le début d'une nouvelle histoire ?
La filière volaille-chair réussira-t-elle un jour à constituer une interpro-fession commune à toutes les familles existantes ? Les quatre familles du secteur en France (poulet, dinde, canard à rôtir, pintade) réunissant l'ensemble des opérateurs français poursuivent leurs travaux pour construire une structure à même de traiter des dossiers transversaux aux quatre métiers (sanitaire, communication, entre autres). L'Autorité de la concurrence avait condamné en avril dernier vingt et un industriels et deux fédérations professionnelles du secteur pour entente sur les prix entre 2001 et 2007. Tenant non seulement compte des difficultés rencontrées par la filière, les sages qui avaient réduit le montant global de l'amende, avaient en effet considéré que l'engagement collectif de mettre en place une interprofession « est susceptible d'avoir, pour le respect durable des règles de la concurrence dans le secteur de la viande de volaille, une plus grande efficacité que des sanctions pécuniaires calculées selon la méthode habituelle ». Si les opérateurs ont été ralentis ces derniers mois en raison de l'influenza aviaire, les travaux pour mettre sur pied l'interprofession reprennent depuis quelques jours, explique la directrice de l'ITAVI, Anne Richard. Objectif : définir son architecture avant la fin de l'année. Reste à conduire en parallèle les discussions avec les enseignes de la distribution pour les intégrer à l'interprofession avant de demander aux autorités son agrément.