En crise, la coopérative argentine Sancor confirme l’intérêt de Lactalis et d’une autre major du lait pour reprendre son parc industriel. Un parc surdimensionné, qui conjugué à une collecte en berne et une créance non recouverte auprès d’un importateur de poudres, a fragilisé la deuxième laiterie du pays. L’État argentin exclut de s’impliquer davantage dans l’affaire.
Le groupe Lactalis a fait savoir à la coopérative Sancor, il y a deux mois, qu'il était prêt à assainir sa situation financière en échange du contrôle de son parc industriel et de l’exploitation de sa marque, selon le quotidien argentin La Nación du 9 mars dernier.
Une source interne, chez Sancor, informe qu’« une autre multinationale, qui n'est pas Nestlé [ni a priori Danone, déjà présent en Argentine avec la laiterie concurrente La Serenísima, (voir encadré)] [les] a également contacté avec le même dessein. « Nous avons besoin d’un associé pour sortir de cette impasse financière, confirme-t-elle. Nous aviserons dans 30 ou 90 jours. »
Avec ses comptes dans le rouge, Sancor a suspendu l’activité, le 6 mars dernier, de quatre de ses quinze usines, celles de Brinkman et Moldes situées dans la province Córdoba, et celles de Coronel Charlone, à Buenos Aires, et Centeno, à Santa Fe. Environ 500 employés sont au chômage technique et invités à démissionner. Leurs protestations ont d’ailleurs fait les gros titres de la presse généraliste argentine. Deux autres usines devraient être mises en pause prolongée sous peu à l’occasion d’un entretien technique. Sancor pourrait ne garder au final que neuf unités de production et réduire son personnel de 3 987 employés actuels, à environ 3 000.
Des lignes de yaourts vendues à Vicentín
Sancor a vendu, l’an dernier, à l'argentin Vicentín, la majorité (90%) de ses lignes de yaourts, flans et desserts, pour une valeur officielle de 92 M€. Malgré cela, les pertes annuelles de Sancor arrêtées au 30 juin 2016 atteignaient 142,4 millions d'euros, pour un chiffre d'affaires pourtant en hausse de 11% à 708,8 milions d'euros. Aucun résultat comptable n’a été publié depuis.
Selon l’Université nationale d’Avellaneda, les exportations de Sancor ont baissé de 58% en 2016 par rapport à l’année précédente, de 415,6 millions à 173,4 millions d'euros. Par ailleurs, le volume de lait qu’elle a transformé a lui aussi chuté de 423,1 Ml à 301,4 Ml. Une baisse de 29% plus brusque encore que celle de la collecte nationale qui, à cause d’importantes inondations, a reculé de 11,31 Mdl en 2015 à 9,71 Mdl en 2016, selon le sous-secrétariat argentin aux Affaires laitières.
La crise de Sancor ne date pas d’hier. En 2006, déjà, l’État vénézuelien d’Hugo Chávez est venu à la rescousse de la coopérative en échange d’approvisionnements en poudre de lait. Ironie de cette histoire latino-américaine, c’est justement l’État du Venezuela qui est devenu la cause du problème de Sancor aujourd'hui. Celui qui était il y a peu son plus gros client à l’export de poudres entières, lui a en effet laissé une ardoise de 60 M€, selon le ministre de l’Agriculture argentin, Ricardo Buryaile.
L'Etat a déjà débloqué 15 millions d'euros
L'Etat argentin a secouru Sancor en 2015 avec une dotation exceptionnelle de 15 millions d'euros, puis lui a accordé un emprunt pour le même montant l’an dernier. Son rôle devrait s’arrêter là, a dit le président de la République argentine, Mauricio Macri.
« Cette créance non recouverte auprès du Venezuela a obligé Sancor à s’endetter sur le marché argentin à des taux élevés auprès du groupe Buenos Aires Factory (organisme privé de refinancement lié au groupe argentin Frávega, NDLR), explique Miguel Paulón, le président du Centre industriel laitier (CIL) argentin et ex-directeur de Sancor. Ces "renfloueurs" ont hypothéqué la marque Sancor ». Or, la marque est massivement reconnue en Argentine.
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De part son statut de coopérative, Sancor ne peut être vendue. Pour vendre ses actifs industriels, elle devrait réformer son statut pour limiter son rôle à celui d’une coopérative d’éleveurs. Une société anonyme ad hoc devrait donc être créée pour exploiter les usines.
Toutes les personnes interrogées par Agra Alimentation désignent comme cause principale de la crise de Sancor le surdimensionnement de son parc industriel, surtout dans le cadre d’une réduction de collecte, du fait des inondations d’avril 2016 et de janvier 2017 dans la province de Santa Fe.
Mais que vaut Sancor ? Selon Miguel Paulón, du CIL, l’opération se limiterait à assainir les comptes de la coopérative et restructurer son outil industriel, ce qui signifierait indemniser le départ anticipé de la moitié du personnel, dont le salaire mensuel moyen tourne autour de 2 500 €. La marque hypothéquée par les renfloueurs de Sancor pourrait aussi faire l’objet de transactions.
Un plan de réduction des effectifs est envisagé
Un plan de licenciement massif incluant non pas 500 mais 1 000 employés a filtré dans un rapport remis par les autorités de Sancor au gouvernement argentin, révélé par le quotidien Clarín du 12 mars dernier.
Sur son marché, Sancor se partage avec La Serenísima le gros des segments beurre, lait en sachet et yaourts liquides. C’est le seul opérateur de cette taille en Argentine qui intervient de l'amont à l'aval et il possède encore de nombreux actifs et des outils de pointe. La logistique distribue tous les jours à 90 000 points de vente. Autant d'élements qui expliquent que la capacité de générer des profits chez Sancor soit convoitée.
L’annonce de son possible rachat par des investisseurs étrangers survient sur un marché intérieur argentin porteur, avec des prix en rayon élevés pour les fromages, à 1,17 € la brique de 100 g de beurre ; une valeur identique pour le litre de lait en sachet ; et la mozzarella de base autour de 2 €/100 g, d’après un relevé sommaire réalisé à Buenos Aires, alors que la valeur du peso se renchérit par rapport au dollar dans un contexte d’inflation.
En 2013, Danone avait repris la Serenísima à sa maison mère en difficulté
Le groupe Danone s'est installé en Argentine en 1996 en rachetant des unités de négoce de Mastellone, le leader national du lait en sachet, connu pour sa marque La Serenísima. En juin 2013, Danone a racheté à son partenaire une usine de lait située à Ranchos, près de Buenos Aires, ainsi que le réseau de collecte de plus de 200 éleveurs de la grande banlieue sud de Buenos Aires, ceci afin de pouvoir mieux contrôler la qualité de ses produits en amont. Comme Sancor, le groupe Mastellone faisait face à une forte dette, laquelle a motivé la vente du groupe à Danone pour 20 M€, y compris la marque de lait pour nourrisson Crecer et les desserts et yaourts La Serenísima.