La Hongrie, encore marquée par des décennies de communisme, compte sur la Pac pour rattraper son retard de compétitivité. De nombreux défis sont à relever, concernant la structure des exploitations, le renouvellement des générations. Certaines fermes se convertissent aux robots de traite, des investissements sont réalisés en coopérative de fruits et légumes pour monter en gamme. Reportage.
« Avec une rentabilité à l’hectare de 50 % inférieure à la moyenne européenne, la Hongrie affiche un retard considérable », selon le ministre hongrois de l’Agriculture István Nagy. L’objectif du gouvernement est d’améliorer la compétitivité du secteur, a-t-il indiqué le 6 mai lors d'une rencontre avec des journalistes français de la presse spécialisée.
L’agriculture occupe une place traditionnellement importante dans l’économie du pays. Parmi les 27 Etats membres de l’UE, la Hongrie possède le taux le plus élevé de terres à utilisation agricole, d’après la chambre d’agriculture NAK. Sa surface arable atteint 4,3 Mha. La production agricole de 8,4 Mrd€ en 2018 montre une prédominance des cultures (plus de 60 %) par rapport à l’élevage (moins de 40 %). Elle a augmenté d’un tiers en huit ans. « Depuis 2010, la production agricole hongroise a bondi de plus de 3 Mrd€, souligne le vice-président du parlement hongrois István Jakab. Une croissance non pas en volume mais grâce à la transformation. »
Les leçons du passé
Des leçons ont été tirées du passé. Au début des années 90, le retour à l’économie de marché a bouleversé le secteur agricole hongrois. L’industrie a été privatisée, donnant l’occasion aux investisseurs de fermer les usines pour déplacer la transformation à l’étranger. « Notre agriculture est façonnée pour produire et la valeur ajoutée part ailleurs, déplore le ministre István Nagy. On compte sur la Pac pour rattraper ce retard. » Membre de l’UE depuis 2004, la Hongrie a aussi mal négocié ce virage, d’après lui. Les subventions agricoles européennes ont moins été utilisées pour le développement du secteur qu’à des fins «sociales», explique-t-il. Une politique inverse par rapport à d’autres Etats comme la Pologne, dont l’adhésion s’est faite en même temps. Résultat, la Hongrie perd des débouchés : les pommes polonaises arrivent en avril sur le marché national, chose « inimaginable » il y a quelques années, selon István Nagy. « En 2019, l’heure est à la construction », clame-t-il, marquant la volonté d’investir dans les équipements, comme le stockage, la réfrigération.
Accompagnement technique
Exemple avec quelque 1 000 générateurs de vortex mis en service l’an dernier comme arme anti-grêle. La chambre d’agriculture souligne que malgré une hausse de 70 % des impacts de foudre en 2018, les pertes agricoles ont été limitées à seulement 30 % du total sur 2017. « 100 M€ de récoltes pu être préservées contre 5 M€ de dépenses de fonctionnement des vortex », affirme Gergely Papp, DG adjoint de la NAK. Un investissement, financé par des subventions de l’UE, qui semble faire ses preuves. La NAK se trouve face à un autre défi, celui du renouvellement des générations. 35 % des agriculteurs hongrois ont plus de 65 ans et 5 % moins de 35 ans. « Si les jeunes ont des connaissances similaires à celles de leurs homologues occidentaux, il y a globalement peu d’exploitants diplômés de l’enseignement supérieur », reconnaît Gergely Papp. La NAK s’appuie sur un réseau de 1 200 consultants indépendants pour accompagner techniquement les quelque 300 000 producteurs adhérents à la chambre. Il peut s’agir d’experts étrangers, ce qui est d’ailleurs « très souvent le cas » pour les gros élevages.
Pour être compétitifs, les agriculteurs doivent atteindre une taille critique d’exploitation. C’est le message que le ministre István Nagy veut faire passer. Un foncier trop morcelé nuit encore à l’efficacité du secteur. En 1990, la redistribution des terres a abouti à un système agricole mixte où une multitude de parcelles éparses mal équipées et faiblement productives font face à de grandes fermes. Les exploitations familiales de 100 à 1 000 ha ont toutefois progressé depuis une quinzaine d’années et les structures de 1 ou 2 ha sont en voie de disparition, note la NAK. « On a un accord tacite avec le gouvernement », confie le député István Jakab, également à la tête de Magosz, le plus gros syndicat du pays. « La règle est la suivante : 20 % de grosses exploitations, 80 % pour les petites et moyennes qui font souvent 50 ha, 100, jusqu’à 300 ha. »
Restez au courant en temps réel !
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
Pénurie de main d’oeuvre
La ferme de Nikoletta Gadja donne un bon aperçu de la taille « classique », selon elle, des élevages en Hongrie. Localisée à Fábiánsebestyén (sud-est), l’exploitation compte 800 vaches laitières. Egalement 3 500 ha, soit un beau total qui semble plutôt la ranger dans la catégorie des gros acteurs. Mais là-dessus, Nikoletta Gadja paraît discrète, tout comme elle se garde bien d’annoncer son statut de chef d’exploitation : le mari Sandor Farkas tient véritablement les rênes, sauf qu’il est officiellement ministre adjoint à l’Agriculture. Leur élevage est pionnier dans l’utilisation du robot de traite en Hongrie. Un virage pris en 2013. Aujourd’hui, six robots sont répartis dans les deux étables. De plus en plus d’exploitations s’y mettent. « Une vingtaine d’élevages investissent dans un ou deux robots », observe Nikoletta Gadja. « A l’automne, une ferme d’Etat en aura installé huit. Dans une autre ferme, quatre robots. Ça prend bien ! » Le phénomène est lié à une pénurie de main d’œuvre, selon elle. La Hongrie affiche un taux de chômage de seulement 3,6 %.
Les difficultés d’embauche touchent de nombreux secteurs. « Depuis trois ou quatre ans, on est confronté à une grave pénurie de main d’œuvre, tant en nombre qu’en qualité », déclare Ferenc Ledó, président de Fruitveb, l’interprofession des fruits et légumes. D’importants besoins existent dans la filière, handicapée par une pénibilité du travail. « Une modernisation est lancée avec de plus en plus d’automatisation, précise-t-il. Mais cela concerne trop peu de surfaces. » Et de pointer le nombre de « petits producteurs beaucoup trop nombreux, surtout en en légumes qui réclament pas mal de main d’œuvre au moment de la récolte ». Résultat, la Hongrie accuse « un retard technologique dans à peu près toutes les cultures ». S’y ajoute un manque de structuration en amont de la filière. D’après lui, le niveau d’organisation des producteurs reste insuffisant, sous les 20 %.
A la conquête de la valeur ajoutée
Chez Délkertész, à Szentes (centre-est), les ouvriers s’activent sur la chaîne d’emballage. C’est la plus grosse coopérative hongroise en fruits et légumes. Elle pèse 31,8 M€ de chiffre d’affaires, une production de 52 145 t avec 525 adhérents. Les installations s’étendent sur un hectare, dont 3 000 m2 pour la réfrigération, 2 000 m2 pour l’unité d’emballage. Produit phare de Délkertész, le poivron représente 58 % du chiffre d’affaires. Une vraie star dans le pays, qui s’invite à toutes les tables. Les Hongrois consomment des variétés de poivrons bien différentes de celles présentes en France. Ils l’apprécient notamment dans une sorte de ratatouille, le lecsó (prononcer létcho). Un plat traditionnel composé aussi de tomates, autre grande production de la coopérative (28 % des ventes). Les cultures sont menées à 90 % sous serre (127 ha) ou sous abris. 1 443 ha au total. « On a réussi à doubler notre chiffre d’affaires en gardant les mêmes surfaces », annonce tout sourire le président Sándor Nagypéter. Lors des cinq dernières années, Délkertész a augmenté de 50 % sa production emballée. Avec à la clé une valeur ajoutée qui permet de mieux rémunérer les agriculteurs. Pas moins de 180 salariés travaillent à l’emballage, effectif auquel s’ajoutent des saisonniers : 110 à 150 personnes en plus, sans compter 50 à 60 étudiants. La préoccupation du moment concerne l’utilisation d’un emballage biodégradable. Délkertész est équipé pour. Reste à convaincre les clients distributeurs, qui ne veulent pas payer les 20 à 50 % de surcoût par rapport au plastique. En Hongrie comme en France, les soucis sont parfois les mêmes.
« Notre agriculture est façonnée pour produire et la valeur ajoutée part ailleurs »
Hausse des exploitations familiales de 100 à 1 000 ha depuis une quinzaine d’années