Manque d’eau, faibles ressources naturelles, contexte géopolitique tendu, Israël est confronté à de nombreuses difficultés pour développer son agriculture. Pourtant le pays est à l’origine de grandes innovations, comme l’irrigation au goutte-à-goutte. Petit tour d’horizon de l’agriculture israélienne lors d’un voyage d’étude organisée par l’Association française des journalistes agricoles (AFJA).
C’est bien le terme de « miracle » qu’a employé Itzhak Ben David, directeur général adjoint au commerce extérieur du ministère de l’Agriculture, le 5 juin, pour qualifier l’évolution de l’agriculture en Israël depuis la création de l’État. Bien qu’étant en Terre Sainte, ce miracle est bien l’apanage des hommes. À l’origine, comme le rappelleront bon nombre d’intervenants lors du voyage de découverte agricole organisé par l’Association française des journalistes agricoles (AFJA) du 5 au 8 juin, la population juive venue s’installer après la deuxième guerre mondiale, d’un niveau d’étude élevée, ne connaissait bien souvent rien à la terre. « L’agriculture n’était pas une profession que les juifs pratiquaient », souligne Dan Catarivas, directeur du Manufacturers’association of Israël (1). Aussi sont-ils partis de zéro, développant de nouvelles techniques, se reposant des questions et n’ayant pas « le poids de générations de paysans sur une même terre ». « Toute l’agriculture israélienne est basée sur la recherche et le développement. L’agriculture, ici, c’est de la science », appuie encore Dan Catarivas. « Le secteur agricole israélien est le plus productif au monde », relève Itzhak Ben David. L’éducation, la gestion de l’eau, l’investissement en R & D ont eu aussi un impact crucial, selon lui. De fait, les start-up israéliennes sont réputées. « Israël, c’est la plus grande densité de start-up au km2 au monde. Il y a près d’une start-up pour 2 000 habitants », observe Jérémy Kletzine, vice-président de Start-up nation central. La stratégie est sans détour : créer une technologie de rupture, la vendre cher sur le marché mondial et réinvestir.
Des start-up pour créer de la richesse
L’écosystème start-up israélien, « c’est 22 incubateurs, 78 accélérateurs, 9 universités publiques, 350 multinationales, etc », selon Jérémy Kletzine. Protéines d’insectes dans l’alimentation, viande sans élevage ni abattage, imprimante alimentaire 3D, les idées ne manquent pas à l’incubateur semi-public The Kitchen à titre d’exemple. Dans un pays où plus de 55 % de la superficie est un désert, Israël a basé une partie de son économie sur la vente de matière grise plutôt que de produits agricoles, certainement plus rémunératrice. « Israël est importateur net de produits alimentaires. 95 % des céréales sont importées et 70 % de la viande bovine », déclare Itzhak Ben David. Les chiffres varient quelque peu selon les sources, mais une chose est sûre, le niveau des importations est conséquent. En tensions géopolitiques avec les pays voisins, Israël échange directement avec la Russie, l’Amérique du Sud ou l’Europe. Concernant les produits laitiers, le gouvernement israélien a voulu garder son indépendance en favorisant la création de fermes de plusieurs centaines de vaches, selon Yossi Brami, directeur des ventes chez J & J Dairy Technologies. Pourquoi cette volonté d’autonomie ? L’alimentation reste chère pour certaines populations et la politique du gouvernement permet de maintenir une forme de paix sociale. Les vaches prim’holstein israéliennes, podomètre au pied, produisent jusqu’à 12 000 kg/vache/an. Il s’agit des plus productives au monde, ventilateurs et douches à l’appui.
Une gestion de l’eau unique au monde
Israël se caractérise aussi par sa gestion de l’eau, unique au monde. 86 % des eaux usées sont recyclées en Israël pour être ensuite destinées à l’agriculture, selon Itzhak Ben-David, du ministère de l’Agriculture israélien. Le Shafdan’s wastewater treatment system en est un bon exemple. Ce centre retraite les eaux usées en utilisant les spécificités du climat et de la géologie du pays. Il traite 370 000 m3 d’eau usée en provenance de 2,5 millions d’habitants de Tel-Aviv et de ses environs, soit près d’un tiers de la population israëlienne. Ce centre utilise des techniques de recyclage des eaux usées classiques (filtrage des grosses particules, bassins de décantation, digesteurs, etc) mais également un système de filtrage sur un an à travers le sable. Le sable sera labouré régulièrement, mettant à nu les ultimes résidus, dégradés par le soleil. L’eau rejoindra les eaux souterraines (aquifères). Par la suite, l’eau sera reprise dans la nappe phréatique, pour desservir les terres agricoles du sud du pays à l’aide d’un réseau de canalisations de plus de cent kilomètres. Le prix de l’eau en Israël est déterminé par le gouvernement et l’agriculteur ne paye qu’un tiers du prix (de 0, 55 à 0,75 €/m2, selon les sources). Selon Itzhak Ben David, « Israël distribue aussi de l’eau aux Palestiniens »… et parfois la coupe, faute de paiement de leur part. Dans tous les cas, les nappes phréatiques ne connaissent pas les frontières humaines et s’étendent sous plusieurs pays. C’est également en Israël qu’a été inventée la diffusion de l’eau au goutte-à-goutte, système utilisé partout, même dans les plates-bandes publiques de Tel-Aviv.
L’agriculture, source d’occupation du territoire
Dans ce pays, où plusieurs communautés se déchirent pour la même terre, le foncier est bien entendu un enjeu majeur, tout comme la main-d’œuvre. La terre (environ 3 hectares par famille) est mise à la disposition des agriculteurs (kibboutz, mochav) pour des baux de 99 ans, avec obligation de la mettre en valeur. Vu le manque de rentabilité du secteur agricole, les enfants des colons sont partis faire des études supérieures et les terres ont été louées à quelques agriculteurs encore en place. En ville, le prix du foncier a explosé, tout comme les loyers, impliquant une émigration et un élargissement des centres urbains comme Tel-Aviv ou Jérusalem. « La valeur aujourd’hui, c’est l’immobilier », souligne Jacob Jacobi, agriculteur de 67 ans dans un mochav, un type de communauté agricole coopérative associant plusieurs fermes individuelles. « L’agriculteur avait un statut particulier. Il faisait partie de l’idéologie sioniste. […] Aujourd’hui, il n’y a pas assez de terres pour vivre dans le mochav ».
L’armée, facteur de cohésion nationale et d’innovation
La main-d’œuvre manque aussi, un sujet qui reviendra plusieurs fois durant les visites, au point que le pays accueille des immigrés asiatiques pour des contrats de quelques années. Pour autant, le gouvernement ne délaisse pas complètement son agriculture, principalement basée sur les fruits et légumes, car en travaillant la terre, « le territoire est occupé », surtout aux frontières, relève Jacob Jacobi. Il a cependant incité sa fille à devenir ingénieur. Elle a fait l’armée durant trois ans, comme l’ensemble des jeunes du pays. « Ils n’ont peut-être pas de diplôme, mais des responsabilités ! L’armée permet de créer des liens forts qu’ils garderont toute leur vie, notamment lors de la création de start-up », analyse Jérémy Kletzine. Il cite d’ailleurs les innovations issues du génie militaire appliquées au civil et à l’agriculture. Après l’armée, les jeunes entameront leurs études, plus mûrs, dans des universités où l’entreprise a toute sa place. Un parcours unique que mettra également en avant Dan Catarivas, cynique sur « l’erreur stratégique d’avoir supprimé le service militaire en France ».
(1) : « Pourquoi les juifs sont-ils plus souvent médecins que paysans ? » Catherine Golliau, Le Point 06/04/2016
Le secteur agricole israélien est le plus productif au monde
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86 % des eaux usées sont recyclées en Israël pour être ensuite destinées à l’agriculture
Israël, un pays encore sous quota laitier et autonome quant à sa production
En Israël, 98 % du lait produit dans le pays est consommé par ses habitants, a expliqué Yossi Brami, manager de J & J Dairy Technologies. La production laitière israélienne est encore sous quota, fixé chaque année par le gouvernement. Le prix est lui aussi fixé, tous les trois mois, en fonction notamment des coûts de production, lors d’une commission du Dairy Board où se regroupent des représentants des éleveurs, des industriels et du gouvernement, selon Yossi Brami. Actuellement, le prix payé à l’éleveur serait proche de 490 €/1 000 l, d’après lui. « Il manque actuellement 0,05 €/l pour rembourser les dettes et investir sur une exploitation de type familiale », a lancé Yossi Brami pour qui seul l’avenir est dans les fermes de 1 000 vaches. « Je ne crois pas au modèle des fermes familiales français. Il n’a aucune chance de survie […] Quelqu’un d’autre produira le lait à votre place ! », a-t-il continué. Il existe 800 fermes laitières en Israël dont 150 sont des kibboutz. Trois industriels dirigent la collecte dont Nova qui récupère 65 % de toute la production du pays (1,5 milliard de litres de lait).
Israël réfléchit à un régime de soutien direct aux agriculteurs à l’image de la Pac
Le 5 juin, Itzhak Ben-David, directeur général adjoint au commerce extérieur du ministère de l’Agriculture d’Israël a confirmé que le gouvernement réfléchissait « à un régime de soutien direct à l’agriculture » à l’image de celui de la Pac. D’après lui, « le niveau de soutien aux agriculteurs en Israël est bas par rapport à d’autres pays développés ». Il est constitué principalement par « des droits de douane relativement élevés ». À l’image de la France, les agriculteurs israéliens ont des difficultés à maintenir leur marge, « faute de concurrence » entre distributeurs, selon Itzhak Ben-David. Face à cela, « des marchés de producteurs se mettent en place peu à peu dans les villes », a-t-il expliqué.
Chiffres clefs
Superficie : 22 000 km2
Population : 388 hab/km2 (113 hab/km2 pour la France)
PIB : 339 Md $ (7,9 Md $ pour l’agriculture)
PIB par hab : 39 000 $ (34 300 €)