Abonné

Société L'agroalimentaire aux prises avec la génération Y

- - 12 min

« La qualité du management joue un rôle primordial dans le succès des sociétés à long terme », affirmait le bureau d'étude Oddo Securities, dans une étude du 27 mars 2014. Accès à la formation, gestion de carrière, actionnariat salarié : tels sont quelques-uns des vingt et un critères utilisés pour « formaliser la mesure de la qualité du management ». Des critères pas si anodins, surtout avec l'arrivé de la génération Y sur le marché de l'emploi. Ces jeunes, âgés de 20 à 35 ans, « têtes en l'air », « nonchalants », déstabilisent les managers au sein des entreprises. Et le secteur de l'agro-alimentaire n'en est pas exclu.

« La génération Y, c'est un fait réel », s'exclame Patrice Colin, directeur de la Brasserie de Champigneulles, qui aborde la question du difficile management, dans l'entreprise, de ces jeunes qui ont entre 20 et 30 ans. « Ils ne sont pas attachés à l'entreprise. Ils manquent de punch. Ils sont plus nonchalants et détachés de leur travail. Nous avons beaucoup recruté ces derniers temps du fait du développement de la Brasserie (60 salariés en 2007, 210 en 2014) et c'est une tendance que je constate vraiment », continue-t-il. Dans l'entreprise, les salariés (10% de cadres seulement) sont amenés à manipuler du verre régulièrement et les accidents sont nombreux. « Il y a un lien de cause à effet entre ce nombre élevé d'accidents et ces jeunes recrutés qui ne sont pas assez vigilants dans leur travail. Nous sommes obligés d'avoir un management beaucoup plus directif avec l'interdiction d'utiliser les téléphones portables, le fait de devoir répéter plusieurs fois les consignes, de surveiller les protocoles de nettoyage, voire de mettre en place des sanctions disciplinaires », reconnaît Patrice Colin. Pour autant, « nous n'avons pas de fort turn-over de ces jeunes. Ils restent car ils sont attachés à leur emploi par crainte du chômage. » Au niveau des cadres, ils regrettent l'utilisation excessive des mails à défaut d'un appel téléphonique ou d'une rencontre en direct. « Ils ne prennent plus le temps d'aller voir quelqu'un ! », relève-t-il. L'expression de « Génération Y » est rentrée dans Le Petit Robert en 2013, signe d'un fait marquant de la société d'aujourd'hui.

UNE RÉALITÉ DANS L'AGROALIMENTAIRE

Raymond Frénot, président de l'Association des industries agroalimentaires de Lorraine, fait le même constat : « On ne peut pas dire que c'est un phénomène qui n'existe pas ! ». Par contre, il préfère parler d'« un conflit de générations », des générations qui ne sont pas sur la même longueur d'onde mais qui doivent travailler ensemble sur les mêmes projets, sur les mêmes lignes de production. Selon Raymond Frénot, ce problème de management « est plus ou moins marqué selon les entreprises. Tout dépend de leur état d'esprit. Dans certaines entreprises, tout se passe bien, dans d'autres l'esprit low-cost ne facilite pas la gestion de ces jeunes. » Il constate avec justesse que « les soucis arrivent très vite dans les métiers qui demandent beaucoup de professionnalisme comme dans l'agroalimentaire. » La transmission d'un savoir-faire, indispensable pour la formation des jeunes, reste parfois difficile. « Les anciens aiment bien être les seuls à avoir la clef de contact ! », observe-t-il. Un « Moi, je sais faire, cela fait trente ans que je le fais ! » que la génération des jeunes d'aujourd'hui n'est pas forcément prête à entendre, surtout si la transmission du savoir s'effectue dans un contexte de « test », mis en place par la génération précédente. « Ce n'est pas nouveau. Cela a déjà existé ces conflits de génération. Dans la charcuterie par exemple, le turn-over était hyper important. Les jeunes étaient déboussolés par les conditions de travail. Les anciens leurs en faisaient baver volontairement. »

LA GÉNÉRATION Y, UN EFFET DE MODE ?

Côté jeunes cadres, Raymond Frénot fait le même constat : « Ils arrivent avec des bagages, une formation, du recul, des idées nouvelles et se trouvent confrontés avec des cadres plus âgés qui ont commencé comme simple ouvrier. Parfois, le conflit existe au sein d'une même famille. Pour autant, il faudra bien que la transmission de ces entreprises agroalimentaires se fasse. Les anciens partiront et l'entreprise devra rester ! » De son côté, Didier Bosc, directeur des investissements et du développement chez Unigrains, n'a pas du tout la même impression sur les problèmes de management que peuvent poser la Génération Y. « La génération Y, c'est un non sujet ! Nous sommes dans le monde de la finance et je ne ressens pas du tout cela. Nous avons des jeunes cadres, attachés à leur entreprise, qui ne la quittent pas du jour au lendemain. Ils arrivent avec un certain niveau d'étude et sont éduqués ! » D'autres directeurs généraux se refuseront à tout commentaire, invoquant « un effet de mode ». Emmanuel Baudouin, responsable de la Majeure Management des Ressources Humaines à Télécom Ecole de Management et co-auteur avec Chantal Morley, Marie Bia Figuei-redo et Aline Hrascinec Salierno de La génération Y dans l'entreprise: mythes et réalités remet les pendules à l'heure : « Oui, il y a un effet de mode dans la Génération Y. Le “ça ne va pas, donc c'est un problème de génération” n'est pas nouveau. C'est un effet qui revient très régulièrement. Cela dit, il reste des tendances de fond, comme le rapport au travail qui a changé, l'utilisation des nouvelles technologies ou l'évolution de la situation économique, etc ».

UNE INFIDÉLITÉ LIÉE À L'ÉVOLUTION DU MONDE DU TRAVAIL

Plus globalement, si les jeunes d'aujourd'hui ont changé leur rapport au travail, c'est que le monde du travail et ses contraintes ont également évolué. « Contrairement à ses prédécesseurs, la génération Y s'attache peu à son employeur. […] La vision que ces jeunes ont du monde professionnel est court-termiste ; ce qui prime, c'est leur équilibre personnel. Les chiffres sont, à ce propos, assez éloquents. Selon différentes enquêtes menées entre 2010 et 2011, 39% des Français se sentent détachés de leur travail (surtout chez les moins de 35 ans), 24% déclarent ne pas s'impliquer du tout, 1/3 des salariés songent à quitter leur entreprise (augmentation de 57% de 2007 à 2011) », affiche le groupe Robert Walters, cabinet de recrutement international, sur son site internet (1). « Comment voulez-vous que les jeunes soient fidèles ?! Aujourd'hui personne n'a d'emploi à vie. Beaucoup de gens galèrent et cela même avec des bac+5. Le diplôme ne protège plus du chômage. Les jeunes sont lucides, voire même plus matures qu'avant sur la réalité économique qui les entoure. Ils partent car ils savent que leur carrière n'est pas dans l'entreprise », analyse Emmanuel Baudouin. La génération Y cherche indéfiniment à gagner en compétences en enchaînant les expériences professionnelles. « Il n'y a pas qu'eux qui sont devenus peu fidèles, les entreprises aussi !, relève-t-il. Par ailleurs, il faut également prendre en compte un effet cycle de vie pour comprendre ce phénomène. Entre 25 et 30 ans, célibataires et sans enfants, les jeunes bougent. Cela leur est facile. Paradoxalement, il existe aussi un phénomène d'ancrage très français, voire européen. Certains jeunes sont très attachés à leur région et ne partiront pas, même à 100km de chez eux, pour trouver du travail. »

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

A LA RECHERCHE D'AUTHENTICITÉ

Il constate également que certains très bons profils font peur. « Un recruteur a besoin d'être rassuré comme un banquier. Parfois des jeunes au profil exceptionnel restent sur le carreau pendant longtemps ». Un paradoxe quand l'innovation et la créativité dans une entreprise sont des leviers de développement et de différenciation par rapport à la concurrence. « Il y a des mentalités à faire évoluer. C'est une certitude ! », affirme-t-il. Alors comment gérer ces jeunes au quotidien, quel management adopter ? « Je crois qu'il faut revenir aux fondamentaux du management : donner une reconnaissance, de la sécurité, respecter ses engagements, etc. Aujourd'hui personne n'est capable de prédire le métier qu'il fera demain. Le pari à faire serait de dire au jeune “Ok, tu restes avec moi pendant trois ans et je te forme pour que tu puisses évoluer ailleurs !” », estime Emmanuel Baudouin. Ce dernier revient également sur la demande d'une certaine authenticité de la relation avec l'entreprise : « Aujourd'hui, les gens ont vécu tellement de choses qu'on ne la leur fait plus à l'envers ! Cela ne sert à rien de promettre monts et merveilles à l'embauche. Par contre, respecter un niveau de salaire, être exact sur l'intérêt d'un poste, favoriser l'intégration, savoir dire merci quand on s'approprie le travail d'un autre, proposer de la formation sont des leviers managériaux simples. Je pense que l'on est rentré dans une époque du véridique, du vrai, de l'authentique ! » Des jeunes en quête de sens et d'authenticité, qui explique peut-être l'intérêt de la génération Y, pour le développement du bio.

(1)http: //www.robertwalte rs.fr/ressourceshumaines/actualites-ressources-humaines/la-generation-yprometteuse.html

UNE GÉNÉRATION BAIGNÉE DANS LES NOUVELLES TECHNOLOGIES.

Si l'utilisation du téléphone portable pose parfois problème dans les entreprises, « ce n'est pas une question de génération », affirme Emmanuel Baudouin, responsable de la Majeure Management des Ressources Humaines à Télécom Ecole de Management. « Qui n'est pas en train de regarder ses mails sur son téléphone aujourd'hui ? Il s'agit plus d'un effet sociétal qui montre un besoin de régulation par la société elle-même », analyse-t-il. De son côté, le groupe Robert Walters, cabinet de recrutement international, aborde le lien entre génération Y et réseaux sociaux sur son site internet : « Face à ce monde en pleine mutation, les jeunes de la génération Y se montrent sceptiques : ils n'hésitent pas à questionner le monde qui les entoure, à soulever ses incohérences et à revendiquer leurs droits. Leur modus operandi : se servir des réseaux sociaux pour communiquer entre eux, partager des informations » au risque de laisser échapper des informations confidentielles, comme le soulève Emmanuel Baudouin. « Nous sommes dans une société de la communication. A force de montrer paillettes et success-story, les jeunes oublient que les choses ne se font pas du jour au lendemain. C'est un peu le risque des nouvelles technologies », conclut-il

Le chômage de masse, un marqueur de génération.

« L'avènement du chômage de masse concentré sur les jeunes est un événement historique moins visible que mai 1968, mais il pourrait être en revanche plus massif, démographiquement voire culturellement », constate Louis Chauvel, chercheur à l'Observatoire sociologique du changement (Sciences-Po - CNRS), dans une étude de 2006, intitulée « Les nouvelles générations devant la panne prolongée de l'ascenseur social ». « Alors que les générations qui sont sorties de l'école autour de 1973 et avant ont connu 6 % de taux de chômage dans les 12 mois de leur entrée dans le monde du travail, ceux sortis en 1985 ont fait face à un taux moyen de 33% au cours de la même période, et encore de 29 % pour ceux de 2002, alors que la bulle Internet avait suscité de nombreux discours sur les risques de pénurie de main-d'œuvre », ajoute-t-il.

Des salaires en berne pour les jeunes par rapport à leurs aînés.

« En 1975, les salariés de cinquante ans gagnaient en moyenne 15 % de plus que les salariés de trente ans, les classes d'âge adultes vivant alors sur un pied d'égalité. Aujourd'hui, l'écart est de 40 % […].Les fruits de la croissance économique, ralentie depuis 1975, ont été réservés aux plus de 45 ans. La lecture générationnelle permet de comprendre que les jeunes valorisés d'hier sont devenus les seniors favorisés d'aujourd'hui. […] Les générations nées dans les années quarante apparaissent ainsi comme situées systématiquement au sommet d'une vague qui s'écroule pour les puînés. » Dans son étude, intitulée « Les nouvelles générations devant la panne prolongée de l'ascenseur social » datant de 2006, Louis Chauvel, chercheur associé à l'Observatoire sociologique du changement (Sciences-Po - CNRS), fait le point sur les difficultés économiques des jeunes d'aujourd'hui. « Au global, la difficulté est que, pour la première fois en période de paix, les enfants connaissent à leur entrée dans le monde du travail une situation moins favorable que celle de leurs parents », observe-t-il.

« LA GÉNÉRATION Y », UNE GÉNÉRATION DIFFICILE À « ENCADRER »

« Âgés de 20 à 30 ans, ils sont nés dans un monde marqué par un contexte économique changeant, la conscience que le diplôme ne protège plus de la crise, un consumérisme effréné, une liberté d'expression illimitée et une prégnance des nouvelles technologies de l'information », définit sur son site internet le groupe Robert Walters, cabinet de recrutement international. Si le terme de Génération Y est bien rentré dans le dictionnaire, sa définition reste cependant confuse, comme le confirme Emmanuel Baudouin, responsable de la Majeure Management des Ressources Humaines à Télécom Ecole de Management. « Personne n'est vraiment d'accord sur la définition ! ». Les bornes temporelles de cette génération sont effectivement fluctuantes selon les sources : nés après 1975, nés entre 1980 et 2000 ou nés entre 1990 et 2000 !