Les pôles de compétitivité que le gouvernement a prévu de sélectionner d’ici juillet ont suscité beaucoup de vocations dans les différentes régions et nombre d’entre elles y inscrivent des spécialisations agroalimentaires. Sur les 105 dossiers qui ont été déposés (si certaines régions n’avaient qu’un ou deux pôles candidats, d’autres en ont maintenu une dizaine en lice), une vingtaine au mieux obtiendront le label dans les trois ans que durera l’opération.
Le concept tel qu’il a été lancé en septembre dernier lors d’un Comité interministériel d’aménagement du territoire consiste à promouvoir des partenariats entre entreprises, centres d’enseignement et de recherche en jouant de la proximité géographique et dans le but d’accélérer l’innovation, de rendre plus visibles les compétences d’une région au plan international et d’assurer un meilleur développement local des activités.
L’appel à projets qui se terminait le 28 février débouchera sur un examen et une labellisation des meilleurs dossiers déposés dans les délais par les régions. À la clé : des avantages financiers et fiscaux seront offerts aux parties prenantes aux projets qui auront été retenus.
En juillet prochain, on n’attend qu’une première sélection de quelque 4 ou 5 projets de pôles – dits « pôles d’excellence » car pouvant rayonner au plan international, un nombre qui serait complété d’ici 2007 par une douzaine de pôles d’envergure nationale. Pour 2005, les moyens financiers qui seront affectés au lancement de la stratégie des pôles devraient s’élever à 650 M EUR (dont 80 à 100 M EUR d’exonérations d’impôts), puis à 750 M en 2007, avec une part cofinancée par l’État et pour l’autre moitié par des institutions comme l’Anvar, la Caisse des dépôts, la BDPME ou la Sofaris.
Maintenant que les instances régionales ont fait leurs propositions, il nous est possible de recenser la plupart de celles qui touchent de près ou de loin à l’agroalimentaire. On ne se risquera pas à dire qui a le mieux joué dans cette première étape de la course d’obstacles. Mais il ne fait pas de doute que l’impact économique des différents projets est très inégal : l’émulation aura été telle qu’on n’évitera pas à terme bien des frustrations.
Bretagne : l’aliment de demain
Forte de sa position dominante dans l’industrie agroalimentaire française, la Bretagne est bien sûr la région qui a le plus mis en avant cette spécialité dans ses projets. Elle espère décrocher dans ce domaine un pôle de compétitivité sur la base d’un projet transversal majeur touchant à la nutrition et à la santé.
L’ABEA (association bretonne des IAA) et le conseil régional ont argué de la position déjà très ouverte sur l’international – « sur des marchés fortement concurrentiels » – des IAA bretonnes, au cœur du premier bassin agroalimentaire d’Europe.
Ce pôle, baptisé « l’aliment de demain » doit développer le savoir-faire de la région sur les ingrédients fonctionnels et les technologies innovantes et il devrait être organisé autour de plusieurs grands axes comme la santé, la nutrition, la traçabilité et la sécurité alimentaire, thèmes au centre des préoccupations des consommateurs depuis la crise de la vache folle, et intégrer également les biotechnologies.
« La Bretagne est l’Airbus de l’agroalimentaire de demain », rappelle Michel Pinel, directeur général de l’ADRIA (Association pour le développement et la recherche appliquée dans les IAA) qui attend beaucoup de la dynamique que créerait un tel pôle de compétitivité autour du « bien manger » en Europe. En relançant les recherches et les créations d’entreprise selon les axes les plus porteurs, on devrait générer 10 000 emplois qualifiés et en sauver 20 000 qui sinon seraient menacés par la compétition internationale, avance-t-il. L’ambition est forte et partagée par les chefs d’entreprise d’autant que la région réunit, avec un maillage particulièrement dense, une masse critique industrielle et technologique exceptionnelle.
L’IAA bretonne pèse 13 milliards d’euros réalisés par 200 entreprises du secteur privé et coopératif qui irriguent l’ensemble de la région avec 62 000 emplois directs. Sa production est orientée à 60 % vers les viandes et à près de 75 % vers les produits frais et ultra-frais. Parallèlement à ce tissu industriel, la Bretagne dispose déjà de plusieurs centres de recherche dans le domaine agroalimentaire qui, s’ils ne lui donnent pas toutes les compétences, lui ont donné l’habitude du partenariat y compris à l’échelle internationale. Ses domaines d’excellence sont au nombre de quatre : la technologie alimentaire dans le secteur du lait et des œufs ; la microbiologie alimentaire ; les ingrédients ; la nutrition et la santé.
Le premier est le socle de la candidature bretonne et se justifie par l’expérience acquise par l’ensemble Rennes-Agro-campus, où sont notamment implantés l’INRA (Institut national de la recherche agronomique) et un centre de recherche spécialisé dans le fractionnement des protéines du lait, ou par le zoopôle de Ploufragan, près de Saint-Brieuc, qui jouit d’une reconnaissance internationale en matière d’alimentation et de santé animale et d’hygiène alimentaire.
Le second pôle est centré sur Quimper avec l’ADRIA, et le pôle ingrédients est constitué de centres techniques disséminés à travers la région, le CEVA à Lorient sur l’élaboration d’ingrédients à base d’algues et d’arômes tirés des produits de la mer, sans oublier le savoir-faire d’Archimex à Vannes en extraction de vitamines, de protéines et d’anti-oxydants à partir des produits végétaux.
Enfin, en dehors de l’agroalimentaire, la Bretagne a déposé deux autres candidatures pour les pôles de compétitivité, dont un – baptisé Mer (océanographie, ressources naturelles, sécurité maritime, etc..) – serait installé à Brest, lieu où est implanté déjà l’Ifremer (Institut français de recherche et d’exploitation de la mer).
Nord-Pas-de-Calais : halieutique et Eurasanté
Sur la petite dizaine de dossiers de candidature déposés dans le Nord-Pas-de-Calais, pour les pôles de compétitivité, le tiers est porté, de près ou de loin par le secteur agroalimentaire ! Ce dynamisme est d’abord à rechercher sur la Côte d’Opale.
Boulogne-sur-Mer a déposé un projet autour de son pôle halieutique. Déjà le plus puissant centre de transformation des produits de la mer, le premier port de pêche français en tonnage espère conforter sa position en Europe, accroître le niveau de transformation de ses produits. Et dynamiser l’extension de sa zone de transformation du poisson, Capécure — de l’espace s’étant libéré suite à la fermeture d’un important complexe métallurgique, la Comilog.
Autre dossier à s’être constitué sur la base d’une structure déjà existante : le pôle Eurasanté souhaite acquérir une stature internationale dans le domaine de la nutrition, de la santé et de la longévité. Il s’organise autour d’un poids lourd en matière de recherche, l’Institut Pasteur et ses 600 chercheurs. L’industrie agroalimentaire apporte sa pierre à ce pôle avec des noms comme Roquette ou encore Lesaffre, un leader mondial des levures de boulangerie.
Deux autres projets voient intervenir la filière agroalimentaire du Nord-Pas-de-Calais. D’une part, la région s’est associée à un dossier porté par la Champagne-Ardenne et la Picardie visant à optimiser l’utilisation des ressources agricoles en utilisant tous les débouchés possibles, alimentaires ou non (voir ci-dessous). D’autre part, Roquette s’est, sur le même type de projet, associé à Arc International et à Arcelor dans le secteur de la chimie et de la transformation des matériaux à usage domestique.
Champagne-Ardenne et Picardie : agro-ressources
Originalité de cette démarche, les deux régions voisines qui disposent du plus gros gisement agricole dans le domaine végétal, Champagne-Ardenne et Picardie ont voulu unir leurs efforts pour proposer avec la taille critique nécessaire un puissant pôle de compétitivité birégional sur la « valorisation totale de la plante » : céréales, betteraves et plantes textiles ont en commun de pouvoir trouver des débouchés non conventionnels tels que bio-métériaux, agro-solvants, biocarburants et biocombustibles et toutes autres déclinaisons de la « chimie verte » dont les emplois vont de l’emballage, au bâtiment ou à la pharmacie. À cela s’ajoute l’opportunité pour le secteur de l’énergie du nouveau plan gouvernemental qui prévoit de doubler les agréments en faveur du bioéthanol (320 000 tonnes supplémentaires d’ici 2007).
Intitulé « agroressources et industries », le programme présenté entre autres par l’université de technologie de Compiègne (UTC) implique des centres de formation et de transfert de technologie propres au secteur alimentaire traditionnel (CTCPA, Inra, Ineris, Isab) mais aussi le CRITT matériaux de Charleville, le CRITT Polymères de Verneuil-en-Halatte, le CGV (centre de valorisation des glucides) d’Amiens, ou Alternoval (Alternatives pour de nouveaux débouchés agro-industriels) qui réunit depuis longtemps AlternatecH en Picardie et Europol’Agro à Reims où doit aussi se construire une technopole baptisée Nova.
Enfin, le projet associe également les compétences de deux régions voisines, le Nord-Pas de Calais et la Wallonie où des problématiques communes sont développées sur l’agrobiopole de Gembloux près de Namur.
Auvergne : toute la viande
La région Auvergne a mis en avant la spécialisation très forte de Clermont-Ferrand sur les industries de la viande et des produits carnés. C’est en effet l’un des trois pôles de compétence mondiaux en ce domaine avec la concentration de 80 % des moyens nationaux en R&D et formation pour tous les types de viande, comme le rappelle Michel Saudan, délégué général de l’ADIV
Les axes stratégiques soutenus par les 350 entreprises concernées par ce pôle à travers toute la France visent à renforcer le rayonnement international de Clermont-Ferrand en matière de mécanisation, robotisation, automatisation des procédés, qualité nutritionnelle et environnementale, mais aussi la formation (Enita, Inra,…). L’ambition de cette candidature est de renforcer l’implication des entreprises, en grande partie des PME, dans l’effort de R&D et à développer les positions à l’international du pôle de Clermont-Ferrand.
Bourgogne : le goût du pain et du vin
Dans la région Bourgogne, la mobilisation pour les pôles de compétitivité s’est faite sous l’égide de l’association du Grand Dijon, que préside une personnalité du secteur agroalimentaire, Thomas Derville, l’ancien patron d’Amora Maille.
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Sous le label « Vitagora », inventé pour la circonstance, c’est un grand projet qui cherche à naître autour d’une vision partagée par les élus, les industriels de l’alimentaire et de la santé, les chercheurs et les universitaires. Un travail exceptionnel de mise en commun entre des équipes qui parfois s’ignoraient a mobilisé 130 personnes sur une quarantaine de réunions pour déboucher sur plusieurs projets filières et quelques projets transversaux. Le tout pourrait, selon Thomas Derville, créer des synergies porteuses d’activités supplémentaires de l’ordre de 350 M EUR d’ici 2009, avance-t-il. Une série d’associations va naître dans la foulée et permettre un réel suivi des projets quel que soit le sort que Paris fera au dossier de la région.
Les compétences que regroupe Vitagora se veulent une réponse originale au défi de l’alimentation d’aujourd’hui : « face à la montée navrante des désordres alimentaires dans le monde », la France a un rôle à jouer car, à côté des aspects nutritionnels, le goût au sens large, avec ses dimensions sensorielles mais aussi culturelles, est une partie de la solution ». À Dijon, 110 chercheurs travaillent déjà sur le goût, les arômes, la nutrition, la toxicologie, les procédés de la microbiologie,… depuis le CNRS, l’Inra, l’ENESAD ou l’Ensbana et les facultés de médecine et de sciences pour certains aspects. Des regroupements et des réseaux fonctionnent : le Centre européen des sciences du goût, l’Institut fédératif Buffon, qui a un potentiel de plus de 300 chercheurs en agronomie-biodiversité-sciences de l’environnement, la plateforme Ensbana/Critt AB2I pour le génie des biotech’ et des procédés. Des « jeunes pousses » et des sociétés bien assises développent les mêmes axes au stade de l’application : Biosystèmes, Sediag, Spiral, Alphamap, mais aussi TetraPak et bien sûr Unilever Bestfood qui a choisi Dijon pour installer les 65 personnes de son centre européen d’innovation sur les sauces et les condiments.
De là, plusieurs projets de filière sont confirmés ou mis sur pied, blé-farine-panification (avec des sociétés comme Eurogerm, Panidor ou Dijon Céréales), vigne et vin, condiments (oignons, relance de la graine de moutarde avec un projet d’IGP Bourgogne sur 5 000 hectares à terme) et compléments nutritionnels (laboratoires Urgo, Fournier, Merck, Frutarom), pâtisserie, …
Aquitaine : alliance IAA/professions de santé
Le choix a été fait en Aquitaine de rapprocher deux professions, l’industrie alimentaire et les industries de la santé pour porter une candidature de la région aux pôles de compétitivité.
Sous le nom de Prod’Innov, il s’agit de renforcer la compétitivité des entreprises des deux secteurs dans le sens des attentes nouvelles des consommateurs. À l’heure où les politiques de santé donnent une place plus importante à la prévention dans laquelle l’équilibre alimentaire joue un rôle déterminant, la frontière entre aliment et médicament se redessine. Un partenariat entre industrie alimentaire et industrie pharmaceutique est nécessaire et il repose d’ailleurs sur un socle scientifique commun.
La candidature de la région sur ce thème s’appuie sur le programme de recherche Qualis qui réunit Inra, université de Bordeaux, Istab, Enita et Uppa et qui est centré sur les contaminants végétaux (mycotoxines des céréales, métaux lourds). Un volet nutrition est porté par l’Institut de recherche en nutrition humaine d’Aquitaine dont l’expertise porte sur les neurosciences et le vieillissement cérébral, ainsi que sur les travaux du Centre d’investigation clinique du CHU en matière d’expérimentation sur l’homme des aliments-santé.
Prod’Innov doit permettre de lever des verrous technologiques en matière de conservation des aliments en particulier pour la préserver leurs propriétés nutritionnelles.
Provence-Alpes Côte d’Azur : fruits et légumes
La première région française de vergers, Provence-Alpes-Côte d’Azur est aussi la cinquième productrice de légumes et entend à ce titre voir labelliser son pôle européen d’innovation fruits et légumes autour de l’Agroparc d’Avignon.
Sous l’impulsion de son maire Marie-Josée Roig, ministre déléguée à l’Intérieur, la « Capitale européenne du fruit » a reçu pour soutien à sa candidature de pôle de compétitivité celui du président de l’ANIA qui a estimé, en se rendant sur place le 1er mars, que « les synergies proposées dans le projet sont de nature à satisfaire aux critères d’éligibilité définis par le gouvernement ».
L’enjeu est de taille, selon le président de la Fédération régionale des IAA, Henri Grange : sauvegarder la production et la transformation fruitière et légumière, menacée par les concurrences de pays à bas coûts de production. À lui seul, l’Agroparc réunit une centaine d’entreprises transformatrices de fruits et légumes et six centres de recherche (Inra, CTCPA, Inserm, …), onze centres de formation (1 800 étudiants) ainsi qu’une pépinière de 70 entreprises (Créativa).
Le CRITT IAA de Provence s’est impliqué au premier chef sur ce dossier, mais aussi de façon moins directe dans un projet commun aux secteurs santé et biotechnologie (BioMéditerranée) qui vise des innovations thérapeutiques liées aux compléments alimentaires. Et également dans le projet porté par la profession des arômes et des parfums autour de Grasse dans la mesure où se multiplient aujourd’hui les applications de l’aromatique alimentaire.
Poitou-Charentes : plaisir et santé
Appuyée sur des ressources naturelles (terrestres et maritimes), un tissu industriel riche et diversifié (350 entreprises, 1er employeur industriel régional), un réseau régional de compétences scientifiques (100 chercheurs des universités de La Rochelle et de Poitiers, 300 ingénieurs et techniciens R&D des entreprises adhérentes), une offre de formations initiales et continues variée, l’industrie agro-alimentaire de Poitou-Charentes est engagée de longue date dans une démarche de qualité et d’innovation.
Le CRITT Agro-Alimentaire de La Rochelle a développé depuis quinze ans le champ de ses collaborations à l’échelle nationale et européenne, notamment dans le domaine de la Nutrition –Santé avec un impact significatif en terme de projets et d’innovations soutenus, en particulier des « Journées Aliments & Santé », la mobilisation dès 2000 d’un programme d’appui aux entreprises régionales soutenu par l’Etat et les collectivités et son implication au sein du réseau ACTIA - dont il a été choisi pour être tête de réseau au niveau national sur la thématique « Nutrition ».
Le projet de pôle vise à valoriser des acquis et savoir-faire du Poitou-Charentes dans le domaine de l’innovation « Aliments & Santé », à fédérer des industriels, des chercheurs et des formations sous l’égide du CRITT Agro-Alimentaire, renforcer la capacité d’animation de ce CRITT au sein d’un réseau thématique Nutrition structurant au plan national et européen. Il s'agit de faire émerger un environnement de compétences techniques et scientifiques contribuant à la valeur ajoutée de l’agro-alimentaire régional et à la préservation des ressources, d’affirmer la stratégie régionale d’innovation agro-alimentaire, de développement durable et de valorisation du modèle « Plaisir, Santé et Bien-être ». Le pôle s'inscrit dans la démarche interrégionale « WEST » (l’Ouest territoire du bien manger de l’Europe) qui réunit Pays de Loire, Poitou-Charentes et Bretagne.
Le Pôle développera 4 axes stratégiques sur la thématique « Aliments et Santé » : Nouveaux produits et nutriments, Innovations éco-technologiques et nouveaux procédés, Pratiques culinaires et consommateurs, Alimentation et société (étude des comportements, information des consommateurs, relations avec la santé pour des populations spécifiques).
Quelques autres candidatures n'ont pu être exposées ici. Ce sont :
Charente-Maritime : NutriValley
Loire-Atlantique : WEST (well eating sustainable territory)
Maine-et-Loire : Pôle du végétal spécialisé
Vienne : Agroalimentaire
Puy-de-Dôme : Innovation dans les céréales
La Réunion : Pôle agro-nutrition en milieu tropical