Les filière s agroalimentaires irlandaises, en lien avec leur gouvernement, ont défini une stratégie globale et ambitieuse de développement intitulée Food Wise 2025, qui prend la suite de Food Harvest 2020. Karl Walsh, premier secrétaire aux affaires agricoles et à la pêche à l'ambassade d'Irlande, explique les objectifs de cette stratégie, en pleine crise du lait.
Food Wise 2025 est une stratégie nationale de développement du secteur agroalimentaire, pouvez-vous nous en dire plus ?
Depuis l'an 2000, l'Irlande a mis en place plusieurs stratégies dans le secteur agroalimentaire dont l'échéance est sur dix ans et qui sont révisées tous les cinq ans. Food Harvest 2020 a été la stratégie mise en place en 2010, suivie l'an dernier par la stratégie Food Wise 2025. Celle-ci a été pensée et acceptée par les parties prenantes que sont les organisations agricoles, l'industrie alimentaire, l'industrie de vente au détail, les ONG environnementales et les universités, avec l'appui des ministères et des organismes gouvernementaux.
Food Wise 2025 constitue une feuille de route dédiée au développement du secteur agroalimentaire pour la décennie à venir. Elle a permis d'identifier les opportunités qui vont découler d'une importante croissance démographique et d'un meilleur accès aux marchés internationaux. Un engagement quant à la durabilité de l'environnement est au cœur de la stratégie Food Wise, qui stipule que « la viabilité économique et la durabilité environnementale sont sur un pied d'égalité. Elles sont des notions complémentaires – l'une ne peut pas être développée au détriment de l'autre ».
Quels sont alors les objectifs de Food Wise 2025 ?
Notre objectif, c'est une augmentation de 85 % de la valeur des exportations agroalimentaires pour atteindre un montant de 19 milliards d'euros, une hausse de la valeur ajoutée dans le secteur agroalimentaire, pêches et produits de la filière sylvicole à hauteur de 70 % pour atteindre plus de 13 milliards d'euros, une progression de 65 % de la valeur de la production primaire à hauteur de près de 10 milliards d'euros et la création de 23 000 emplois directs supplémentaires dans le secteur agroalimentaire ! Food Wise 2025 a identifié plus de 400 recommandations qui contribuent à permettre d'atteindre les objectifs souhaités.
Comment les producteurs de lait irlandais perçoivent-ils la crise européenne ?
Les producteurs de lait souffrent de manière évidente d'un marché des produits laitiers déprimé. Le prix moyen du lait irlandais (actuellement de 23,4 centimes du litre, y compris la TVA et les primes) est le troisième plus bas dans l'UE et a chuté de 25 % par rapport à l'année dernière. Il est de presque 0,03€/l au-dessous du coût moyen de production. Il s'agit de la baisse de prix la plus importante observée parmi les États membres. Les revenus des producteurs ont fortement chuté, dans un contexte où l'on sait la crise va durer encore. Pour autant, nous savons que les marchés du lait sont cycliques. Les difficultés actuelles ne sont donc pas destinées à perdurer. Aussi, pour nous au niveau européen, une crise des prix n'est pas le bon moment pour prendre des décisions structurelles à long terme qui auront des incidences sur les marchés, tout particulièrement si ces décisions nous conduisent à réduire notre production, tandis que d'autres partenaires se positionnent sur le marché mondial de façon à bénéficier d'une future hausse des tarifs. En tout cas, pour l'Irlande, la suppression des quotas laitiers dans l'UE a été le facteur le plus bénéfique au développement du secteur laitier au cours de ces dernières années
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La France, qui défend une politique de réduction de la production laitière européenne, accuse l'Irlande de produire pour l'intervention, que répondez-vous ?
L'Irlande réfute cette affirmation. Nous sommes une petite économie ouverte, tirée par les exportations, et dire que nous produisons pour l'intervention est injuste et inexact. Nous exportons 90 % de notre production laitière, et par conséquent nous sommes plus exposés à la volatilité du marché international que tout autre pays de l'UE ! En Irlande, la production de 2015 a dépassé celle de 2014 de 13,3 %. Cependant nous devons situer cette augmentation dans un contexte européen et mondial. De ce point de vue, l'Irlande continue de représenter une faible proportion de la production européenne totale, estimée à 4,65 % en 2015 contre 3,92 % en 2014. Sur le plan mondial, nous produisons moins de 1 % de la production. Bien que l'abolition des quotas ait conduit à une augmentation inévitable de l'offre, nous devons également nous rappeler que la production de lait n'est pas seulement un problème européen et qu'en réalité, au cours des cinq dernières années tous les producteurs mondiaux de lait ont aug-menté leur production. De plus, les exportations de produits laitiers irlandais qui résultent de cette augmentation de production quittent en grande partie l'UE, et ont ainsi un impact minimal sur le marché européen. Nos exports laitiers vers la Chine, par exemple, ont augmenté de 300 % en seulement cinq ans. Nous devons nous rappeler que les marchés de matières premières sont cycliques. Toute réponse à ces problèmes doit donc être proportionnée. L'accent devrait être mis sur une aide efficace aux agriculteurs, pour les faire sortir des difficultés temporaires du marché sans restreindre leur possibilité de tirer parti d'opportunités futures.
Existe-t-il des contrats entre producteurs, transformateurs et éleveurs dans le secteur laitier ?
Non. En Irlande, certains transformateurs ont introduit des accords d'approvisionnement en lait (MSA) après la fin des quotas laitiers mais ceux-ci ne sont pas la même chose que les contrats qui existent ici en France. La plupart des coopératives, mais pas toutes, exigent dans leur MSA que l'agriculteur ait des parts dans la coopérative. La coopérative accepte d'acheter tout le lait de l'agriculteur et l'agriculteur accepte de ne pas approvisionner un autre transformateur. La plupart n'ont pas de restriction de vo-lume mais demandent une prévision de l'offre. S'il y a une restriction sur le volume, c'est un « volume annuel convenu », avec des conditions. La plupart n'offrent pas de garantie de prix – le prix est fixé par le comité de la coopérative comme d'habitude. D'autres cependant offrent certaines garanties sur le prix, par exemple the Glanbia Index Linked Fixed Milk Price Scheme. Le MSA dure normalement de un à cinq ans.
Restructuration, coût d'installation, tensions entre acteurs, la filière laitière irlandaise est-elle confrontée aux mêmes problématiques que la filière française ?
Oui, le secteur laitier irlandais fait face à certains des mêmes problèmes que le secteur français. Cela est particulièrement le cas en termes de coûts pour qu'un nouvel entrant s'établisse (en grande partie due au prix relativement élevé des terres agricoles appropriées pour l'élevage laitier), une population agricole vieillissante, et une exposition à la volatilité du marché. Cependant, il y a beaucoup moins de tensions entre les acteurs du secteur laitier irlandais comparé au secteur français. Le modèle coopératif prédomine en effet dans la transformation des produits laitiers irlandais et en conséquence, les agriculteurs ont une forte influence au sein des comités de ces coopératives. De plus, tous les acteurs ont participé à l'élaboration de Food Wise 2025, ce qui fournit une orientation convenue et cohérente et aide en termes de relations entre les différents acteurs.