La crise actuelle vécue par l’agriculture fragilise aussi le secteur des agroéquipements. Les marges des fabricants et des distributeurs de matériel agricole fondent en 2014. Une situation qui devrait se reproduire en 2015. Le manque de visibilité et de stratégie en agriculture, aussi bien au niveau français qu’européen, fragilise le secteur et rend difficiles les exercices de prospective. Pour autant, le secteur souhaite continuer à recruter pour éviter la perte de savoir-faire.
Les difficultés financières que rencontrent les agriculteurs se répercutent sur le secteur des agroéquipements. « Distributeurs comme fabricants de matériels agricoles voient leur marge se contracter en 2014 », annonce Patrick Perard, président de l’Union des industriels de l’agroéquipement (Axema), le 21 octobre. Ainsi, la marge des fabricants chute de 2 à 10 % entre 2013 et 2014. Pour les distributeurs, la baisse avoisine les 4 %. « Les trésoreries sont très tendues chez les distributeurs. La grande interrogation, c’est l’accompagnement des banques dans les en-cours », note Anne Fradier, secrétaire générale du Syndicat national des entreprises de services et de distribution du machinisme agricole, d’espaces verts et des métiers spécialisés (Sedima). À l’origine de ces résultats, se trouve la diminution des achats de matériels de la part des agriculteurs, aussi bien sur le marché du neuf que sur celui de l’occasion. En juin dernier, Raphaël Lucchesi, président du Sedima, constatait déjà que la vente de matériel neuf subissait une tendance baissière au profit du marché de l’occasion. Pour 64 % des distributeurs, les commandes de matériels neufs étaient en baisse et pour 54 % d’entre eux, les commandes de matériel d’occasion l’étaient également. Les stocks de matériels sont donc importants aux dépens de la trésorerie des concessionnaires. En juin, près de 53 % des concessionnaires disaient déjà se trouver dans une situation de trésorerie difficile. Par ailleurs, avec les difficultés financières que subissent les exploitations, les agriculteurs ont plus facilement tendance à entretenir leurs machines qu’à en racheter de nouvelles. Aussi l’activité des ateliers se développe.
Une activité cyclique en lien avec la volatilité
« Pour 50 % des industriels, interrogés par Axema entre septembre et octobre 2015, la baisse des ventes a imposé de faire des efforts sur la marge de l’entreprise », analyse Patrick Perard. Les investissements en matériels agricoles ont effectivement chuté de 7 %, passant de 8,5 à 7,9 milliards d’euros. Pour 22 % des industriels, le poids de la masse salariale a joué également. Et pour 14 % d’entre eux, l’augmentation des contraintes règlementaires est aussi à l’origine de cette baisse des marges. Si ces chiffres portent sur l’année 2014, il est fort probable que le phénomène se reproduise en 2015 au vu des difficultés que rencontrent les agriculteurs. Elodie Dessart, responsable du service économique chez Axema, le confirme. Elle constate également que les cycles d’investissements sont « de plus en plus courts et de plus en plus prononcés », avec un impact direct sur la bonne santé des fabricants et des distributeurs. La volatilité des cours des matières premières se répercute même en amont. Seuls les secteurs de la vigne et des espaces verts sortent du lot. Les revenus perçus par les viticulteurs tiennent mieux la route et les investissements vont de pair. Si l’élevage est particulièrement atteint cette année par la crise, notamment pour les jeunes, les céréaliers semblent vivre aussi une chute de leurs revenus.
L’export comme relais de croissance
À l’avenir, même si « le marché est relativement tendu à l’export », selon Patrick Perard, les industriels imaginent un relais de croissance plutôt en dehors de la France, vers l’Asie notamment. Près de 43 % d’entre eux prévoient une hausse de 3 à 15 % de leur chiffre d’affaires à l’export au premier semestre 2016. Seuls 21 % imaginent une telle croissance en France. Mais plus de la moitié des industriels prévoient une évolution de leur chiffre d’affaires comprise entre -2 % à +2 %. Pour autant, « le climat des affaires s’améliorera au premier semestre 2016 », affiche avec certitude Elodie Dessart. Elle reconnaît tout de même que les marchés du neuf et de l’occasion risquent de « rester orientés à la baisse ». D’après une enquête d’Axema en 2015, près de 54 % des industriels perçoivent un « mauvais » à « très mauvais » moral chez les agriculteurs. Seuls 4 % le jugent « bon ». À moyen terme, 40 % des agriculteurs eux-mêmes imaginent d’ici deux à trois ans une situation économique moins favorable que celle d’aujourd’hui, notamment dans l’élevage (baromètre IFOP-FNSEA juin 2015). Quelle sera alors la situation économique du secteur de l’agroéquipement, dans un contexte de baisse régulière du nombre d’agriculteurs ? Une vraie question pour Raphaël Lucchesi qui avoue la grande difficulté à se projeter vers l’avenir aujourd’hui. « Il y a peu de visibilité sur notre industrie et notre agriculture au niveau français et européen », observe-t-il.
Toujours en peine de recrutement
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Malgré ce manque de « visibilité » sur les temps futurs, l’agroéquipement poursuit sa politique de recrutement. En 2015, 58 % des industriels et 65 % des distributeurs ont recruté. Pour 2016, 52 % des industriels et 47 % des distributeurs prévoient d’embaucher. Raphaël Lucchesi fait encore et toujours le même constat : « Il reste toujours aussi difficile de recruter ». Le nombre de candidats est insuffisant et cela freine les recrutements pour 35 % des industriels et 27 % des distributeurs. Le niveau de compétence est aussi mis en cause (20 % des industriels et 28 % des distributeurs), comme l’insuffisance du niveau d’expérience (11 % des industriels et 18 % des distributeurs). « Il existe une vraie problématique de renouvellement de poste lié aux futurs départs en retraite. Les entreprises cherchent absolument à garder leurs compétences », constate Raphaël Lucchesi. Patrick Perard va plus loin et avoue que « certaines entreprises débauchent des personnes dans d’autres entreprises, ce qui crée un climat malsain ! ». Même si les marges se réduisent et si le poids de la masse salariale est mis aussi en cause, vu les difficultés de recrutements, des licenciements massifs pour raisons économiques ne sont pas prêts d’arriver, estiment les deux présidents. En 2015, 1 500 postes n’ont pas été pourvus dans l’industrie de la machine agricole.
Numérique et robotique : « ce n’est pas de la fiction, on peut aller vite »
Le rapport présenté le 22 octobre par quatre auteurs faisant autorité dans le monde scientifique, « 30 projets pour une agriculture compétitive et respectueuse de l’environnement », comprend une large partie consacrée à l’agriculture numérique et à la robotique. Sur ces deux axes, « les perspectives ne relèvent pas de la fiction, on peut aller vite », a commenté Jean-Marc Bournigal, président de l’Irstéa (Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture).
L’enjeu est de rendre accessible tous ces progrès qui ont été réalisés ces dernières années grâce aux capteurs de toutes sortes. Ces derniers renseignent sur la température du sol et de l’air, sur le degré d’hygrométrie. Les images satellitaires envoient des informations, jusqu’à la parcelle, sur l’apparition de maladies affectant les récoltes. Ces connaissances sont maîtrisées, mais elles ne sont pas suffisamment diffusées. « Il faut en accélérer la diffusion », a insisté Jean-Marc Bournigal. Un outil est préconisé pour cela : le développement des pilotes de démonstration, appelés « living labs », c’est-à-dire des « laboratoires vivants », ouverts à d’autres acteurs que les seuls chercheurs.
Dans le domaine très large du numérique, le rapport propose de soutenir le développement de capteurs « adaptés aux conditions agricoles (robustes, peu coûteux), ciblant en particulier la qualité sanitaire des plantes, animaux et la qualité des sols ».
Dans le domaine encore récent de la robotique, il recommande un programme de recherche sur robotique agricole, sur des sujets prioritaires (gain de productivité, sécurité des opérateurs, diminution de la pénibilité) et sur des sujets de rupture (machines en essaims, véhicules 100 % autonomes).