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Lait, des tensions manifestes dans les négociations commerciales

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Les éleveurs manifestent devant les supermarchés, la coopération parle de « tension insoutenable » dans les négociations commerciales, la distribution s’offusque et parle de « manipulation » de la part des industriels… la bataille va bon train entre les acteurs du secteur laitier, dans un contexte de crise agricole majeure.

Dominique Chargé, président de la Fédération nationale des coopératives laitières, évoque le 17 février des négociations commerciales qui s’effectuent « dans une tension insoutenable cette année » du fait d’une offre abondante et d’une pression très forte des distributeurs. « L’ambiance est délétère avec des demandes de déflation allant jusqu’à 8 % selon les enseignes et des demandes de compensation de marge », annonce-t-il. « Manipulation des industriels » répond Claude Genetay, directeur commercial chez E. Leclerc, le jour même. Serge Papin, p.-d.g. de Système U, dément aussi : « - 8 %, c’est un mensonge ! ». Les deux représentants de l’enseigne sont accompagnés de dirigeants de chez Lidl, Auchan, Carrefour, Casino, Intermarché et Agromousquetaires. Ils se sont réunis au Cniel pour signer, chacun leur tour, un exemplaire de la charte de valeurs de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL). « Cette charte est signée par la distribution car elle nous demande d’être transparents », affirme Jean-François Huet, membre du comité stratégique du groupe E. Leclerc. « Si les industriels ne sont pas autour de la table, c’est que la transparence, cela ne leur va pas », argumente-t-il. Thierry Roquefeuil, président de la FNPL, « espère que la transformation laitière sera encore plus convaincue de signer cette charte puisque la distribution l’a fait ! ».

La distribution réunie pour la charte de valeurs laitière

Du côté des coopératives, Dominique Chargé, est plus circonspect. Il dit avoir reçu la charte trop récemment pour se positionner. Pour l’heure, en tout cas, aucun transformateur n’a signé le texte. « À travers l’engagement de la distribution ce soir, c’est une partie du sujet de la crise laitière qui est mis sur la table » relève Thierry Roquefeuil. Et de préciser que « signer la charte, c’est bien. La vivre, c’est mieux ! ». Rien en effet ne permet pour l’heure de savoir ce qui se joue dans les boxes de négociation entre distributeurs et industriels. Michel-Edouard Leclerc, stratège, communique sur la crise agricole, les 15 et 16 février, au travers de deux billets sur son blog. Les agriculteurs « visitent » régulièrement les magasins du groupe ces derniers temps. Le 16 février, Michel-Edouard Leclerc annonce haut et fort que son enseigne ne baissera pas « ses prix d’achat du lait d’origine France » pour 2016 et… demande à intégrer le Cniel. En effet, il reste « prudent (méfiant !) quant à la bonne volonté des industriels de garantir ce prix du lait » auprès des producteurs. Il précise qu’il a « demandé aux pouvoirs publics de s’assurer » de cette bonne volonté. Pour lui, en adhérant à l’interprofession, les centres E. Leclerc pourront « vérifier très concrètement » la « transparence » de ces transmissions des prix à l’amont. Cette intégration « est la garantie pour notre enseigne qu’un processus de transparence puisse enfin être enclenché au sein de la filière », écrit-il dans un courrier adressé à Manuel Valls et mis en ligne sur son blog. Un courrier que relira Jean-François Huet lors de la signature de la charte de valeurs laitières, le 17 février.

La loi Sapin 2, « une fenêtre de tir »

Serge Papin sourie : « Intégrer l’interprofession, voilà trois ou quatre ans que la Fédération du commerce et de la distribution (FCD) le demande », sans espoir ! Il faut effectivement que la décision soit votée à la majorité, ce qui du fait de la présence des industriels ne sera jamais possible, selon lui. « Soit l’espace de médiation [lors des négociations commerciales, ndlr] est revisité, soit il faut que le législateur intervienne », continue-t-il, faisant référence aux discours de Stéphane Le Foll et Manuel Valls. Pour lui, « il ne faut pas rêver, on n’obtiendra pas la transparence avec des multinationales comme Savencia ou Lactalis ». « Si législation il y a, elle doit respecter et bonifier la relation entre le producteur, le collecteur et le distributeur », observe Dominique Chargé, face aux discours du gouvernement. De toute façon, « du fait de la nature du contrat coopératif, nous sommes déjà dans un contrat tripartite », argumente-t-il. Jean-François Huet évoque un Manuel Valls « qui a dit qu’il ferait augmenter très fortement les amendes pour non-publication des comptes ». Thierry Cotillard, président d’Intermarché alimentaire international, va droit au but : « Il y a une fenêtre de tir avec la loi Sapin 2 », pour rééquilibrer les rapports de force entre acteurs. Une manière peut-être comme le demande Dominique Chargé d’« aller vers la fin du psychodrame annuel des négociations commerciales, sur le long terme » ?

Une charte de valeurs allégée depuis le 20 janvier

La charte laitière de valeurs, destinée à remettre un peu d’éthique et de transparence dans la filière, avait été rendue publique le 20 janvier par la Fédération nationale des producteurs de lait. Entre-temps, elle s’est allégée quelque peu puisqu’elle passe de 7 objectifs à 2, le 17 février. L’engagement « des opérateurs de l’aval à remplir tous les trimestres un formulaire de déclaration auprès du tiers extérieur de confiance décrivant les conditions commerciales négociées entre eux » n’existe plus, par exemple. La charte s’applique à « cette crise » agricole actuelle, contrairement à la première plus générale. Sa durée d’application est toujours d’un an.

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Macron/Le Foll aux distributeurs : soyez souples sur les négociations commerciales sinon on change la loi

 l’occasion d’une réunion, le 12 février, avec les représentants des distributeurs, des industriels et des agriculteurs, Emmanuel Macron et Stéphane Le Foll ont fait pression sur les premiers. Si les distributeurs ne font pas de propositions concrètes pour être moins durs dans les négociations commerciales actuelles et à venir, le gouvernement changera la loi de modernisation de l’économie qui leur est très favorable actuellement. Le ministre de l’économie Emmanuel Macron a ajouté que les contrôles sur les comportements des distributeurs ont augmenté de 70 % par rapport à l’an dernier et que le 9 février des faits graves ont été relevés chez une des grandes enseignes, Carrefour en l'occurence. Le ministre de l’agriculture Stéphane Le Foll a insisté sur le fait que l’enjeu de cette pression est de faire en sorte qu’il n’y ait pas de baisse de prix au niveau des éleveurs, principalement dans les filières en difficulté (lait, viande bovine, porc).

Coopératives et industriels privés épinglés par le médiateur

Au 1er octobre 2015, le médiateur des relations commerciales observait dans un rapport qu'« il résulte des statistiques officielles que les tarifs de vente industriels aux distributeurs ont beaucoup moins baissé que les prix payés aux éleveurs, les tarifs LME négociés début 2015 n’ayant pas anticipé les effets de la dégradation de la conjoncture internationale que l’on constate aujourd’hui ». Comme le dirait plus simplement la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL), les transformateurs « ont donc gagné de l’argent » entre un prix en baisse au producteur et un prix stable au distributeur. Certains transformateurs ont donc augmenté leurs marges au détriment des deux autres maillons de la filière. Le médiateur des relations commerciales invitait les transformateurs à redistribuer aux producteurs « une partie des profits ». Il semblerait que certains transformateurs aient pris bonne note de cette invitation pour la fin de l’année 2015, mais pas tous… Et les distributeurs ne sont pas prêts, dans leurs négociations commerciales, à payer une nouvelle fois pour une hausse des marges de ce maillon de la filière, tout comme les producteurs !

Déception chez les syndicats minoritaires

La Coordination rurale et la Confédération paysanne se sont dites déçues des annonces de Manuel Valls, les deux syndicats déplorant des mesures qui ne régleront pas le fond de la crise. Pour la Coordination rurale, la baisse des charges n’aura d’intérêt que pour « ceux qui ont du revenu ». Elle s’interroge d’ailleurs sur le financement de ces exonérations. Déçue de ne pas avoir été reçue par le Premier ministre, elle « espère être associée aux concertations qui auront lieu pour défendre l’intérêt de ceux qui sont le plus en difficulté ». Pour la Confédération paysanne, cette « ristourne à tous les paysans, y compris ceux qui n’en ont pas besoin » aurait dû être réservée uniquement aux « éleveurs victimes de la crise ». Le syndicat regrette la baisse généralisée des cotisations sociales qui constituent « un élément essentiel de la solidarité nationale et contribuent au quotidien des paysans ».