C'est dans un climat optimiste, portée par un bon prix du lait et des perspectives intéressantes, notamment sur les marchés mondiaux, que s'est déroulée l'assemblée générale de la fédération nationale des producteurs de lait (FNPL), les 19 et 20 mars à Pontarlier (Doubs). Les éleveurs se sont dits prêts pour affronter la dérégulation du secteur, avec la sortie des quotas en avril 2015. Ils comptent même en profiter, estimant avoir des atouts pour ça. Mais dans la filière lait française, les relations commerciales restent exécrables entre producteurs, distributeurs et industriels. La FNPL va donc proposer à la rentrée un pacte de responsabilité à ses partenaires pour tenter de changer ce climat.
«OUI, la France veut quitter les quotas laitiers et se projeter vers une autre dynamique », a affirmé Thierry Roquefeuil, président de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL) lors du congrès de la structure, qui s'est tenu les 19 et 20 mars à Pontarlier (Doubs). L'éleveur a voulu tordre le cou à l'idée selon laquelle la France rechignait à quitter l'économie administrée, et montrer aux attachés agricoles des ambassades de plusieurs pays d'Europe présents dans la salle que les éleveurs tricolores étaient prêts à en découdre sur les marchés mondiaux. Depuis 1984, la production de lait était régulée en Europe par des quotas laitiers, un volume étant attribué au producteur qu'il ne pouvait dépasser. À partir d'avril 2015, le secteur sera dérégulé, et chacun pourra produire à sa guise.
Prononcée à Pontarlier, cette annonce est paradoxale : la ville est située dans la zone d'appellation du comté, un fromage dont la production est drastiquement encadrée (une gestion des volumes autorisée exclusivement pour les fromages AOP par le paquet lait, un ensemble de mesures européennes,). Et cette régulation fonctionne, puisque le massif du Jura est la zone qui a perdu le moins d'éleveurs entre 2000 et 2010 (-22% contre - 36% dans l'Ouest) et où le taux de renouvellement des générations a été le plus important, avec une installation pour deux départs. Le comté enseigne une chose : une production laitière de qualité, régulée, avec une appellation d'origine protégée, et dont les outils de transformations sont de petite taille et appartiennent aux éleveurs permet de garder un grand nombre de producteurs, en les rémunérant correctement.
La France se tourne vers l'export
Pourtant, c'est dans la direction opposée que regarde le monde laitier. Il n'a pas vraiment le choix : la production sera dérégulée en avril 2015. Tout le monde n'est pas en zone AOP. Et le marché mondial fait les yeux doux aux producteurs français, avec une demande asiatique exponentielle et très rémunératrice. Selon Benoit Rouyer, à la tête de la direction économie au Cniel (l'interprofession laitière), le marché chinois est un débouché pérenne, puisque le prix de production du lait en Chine est très élevé, avec des élevages hors sol où tout est importé, même le foin. « L'Europe est de nouveau conquérante sur les marchés extérieurs », constate t-il. Son principal concurrent à l'export, la Nouvelle-Zélande a vu ses coûts de production être multiplié par trois en douze ans. Pour les poudres de lait, la France est aujourd'hui compétitive avec l'Océanie.
« Nos collègues européens sont nombreux à aborder la fin des quotas comme une libération. Nous l'avons également actée. Nous voyons nous aussi les perspectives qu'offre un marché mondial en expansion, et la France est bien placée pour y participer », assure Thierry Roquefeuil.
Philippe Chapuis, directeur de l'agroalimentaire au Crédit agricole, abonde : « La filière se prépare, on est assez confiant en la capacité de la France à faire face à la fin des quotas, et même à en bénéficier », affirme t-il.
La France, modèle de demain ?
« Pourquoi le modèle français ne serait pas le modèle de demain ? », va même jusqu'à questionner Katerine Lecornu, présidente d'European Dairy Farmers, un groupe d'éleveurs de toute l'Europe. « Ce sont mes collègues qui me le disent : les Irlandais aimeraient pouvoir faire du maïs ensilage, les Danois envient nos bas taux d'endettement, les Allemands nous disent qu'on ne subit pas la concurrence déloyale du biogaz, les Anglais nous envient le soutien des pouvoirs publics, les Hollandais voudraient notre potentiel de développement alors qu'eux sont saturés. On est aussi beaucoup mieux armés que nos collègues pour l'export, ils n'ont pas notre image d'excellence », liste-t-elle.
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Si son enthousiasme a séduit une bonne partie des congressistes de la FNPL, certains ont appelé à un peu plus de réalisme : le marché intérieur reste prépondérant et les éleveurs dépendent de leur collecteur et du prix du lait qu'il veut bien leur donner. « Dans l'Ouest, bon nombre d'ateliers ne sont pas saturés et on a des opportunités devant nous. Nous voulons participer à l'exportation, encore faut-il que les industriels veuillent le faire avec nous », résume Pascal Clément, vice-président de la FNPL. « On a besoin de lisibilité », ajoute Marcel Denieul, secrétaire général adjoint de la FNPL. « Aujourd'hui, je ne sais pas quelle est la stratégie de mon entreprise de collecte », explique-t-il. Lui voulait développer sa production laitière. Mais faute de message clair de son collecteur, il a investit sur son atelier porcin.
Un pacte de responsabilité pour la filière lait
Alors que tous les voyants sont au vert sur le marché mondial, la situation en France reste très tendue, avec un prix du lait qui, s'il devrait être élevé en 2014, restera au-dessous des cours mondiaux. En 2013, un médiateur avait dû être nommé par les pouvoirs publics pour obtenir une augmentation du prix du lait payé aux éleveurs. Début 2014, les négociations entre industriels et la grande distribution se sont déroulées dans un climat détestable.
Pour essayer de débloquer cette situation, les producteurs de lait proposeront à la rentrée un « pacte de responsabilité » à leurs partenaires industriels et distributeurs, des acteurs avec lesquels les relations commerciales sont exécrables depuis plusieurs années. « La formule est à la mode mais elle a du sens », a justifié Thierry Roquefeuil. « A l'automne au plus tard, je souhaite que nous puissions créer un événement qui formalise les engagements des acteurs laitiers et de nos dirigeants dans un monde sans quota », développe le président de la FNPL. « Respectez les contrats, respectez les producteurs », a-t-il lancé à l'adresse des industriels, leur demandant, tout comme à la grande distribution, « un sens de la responsabilité ».
Si les perspectives sont bonnes, il faut encore qu'elles se concrétisent concrètement pour les éleveurs. Pour ça, il faut que tous les acteurs aillent dans le même sens. Ce qui est, aujourd'hui, loin d'être le cas.
La présidence grecque du Conseil de l'UE n'a pas jugé utile de mettre une fois de plus le dossier du lait à l'ordre du jour officiel de la réunion des ministres de l'agriculture du 24 mars à Bruxelles. Le prochain débat sur ce sujet devrait donc avoir lieu après la présentation du rapport attendu de la Commission européenne fin juin. Celle-ci ne fera pas de proposition sur la gestion des crises après l'abolition des quotas en 2015. Pour deux raisons : la suggestion informelle avancée le mois dernier devant le Conseil par le commissaire à l'agriculture, Dacian Ciolos – ne pas indemniser en cas de crise ceux qui, en produisant beaucoup plus, perturbent le marché – n'a rencontré aucun succès ; réconcilier les positions des Etats membres qui s'opposent à toute nouvelle forme de restriction de l'offre et de ceux qui aspirent au maintien d'une régulation n'est pas imaginable à ce stade. La Commission a toutefois rappelé récemment aux experts des Vingt-huit l'arsenal réglementaire disponible en cas de crise pour la période 2014-2020 : intervention publique sur le beurre et la poudre de lait ; stockage privé ; restitutions à l'exportation ; pouvoirs élargis accordés temporairement aux organisations de producteurs ; et même paiements contracycliques exceptionnels (financés par la réserve budgétaire dite de crise, qui est en fait prise sur les crédits réservés aux aides directes). Cette interprétation de la réglementation de l'organisation commune du marché a quelque peu étonné, de façon positive, les pays, telle la France, qui demandent la création d'instruments de crise. A ces dispositions ponctuelles s'ajoutent les soutiens par le biais des paiements directs et du développement direct (assurances et fonds de mutualisation).
SI la FNPL a entériné la fin des quotas, elle milite pour une « politique laitière » et pour un mécanisme anti-crise. « Une régulation est essentielle. Nous ne voulons pas réinventer un modèle de gestion de la production, mais un moyen d'anticiper les crises, avec par exemple du stockage privé, de l'intervention », explique Pascal Clément, vice-président de la FNPL. Parmi les autres chantiers, la FNPL veut que la priorité soit donnée à l'élevage pour le versement des 2% de l'enveloppe d'aides couplées de la Pac réservée à la culture des protéines végétales, et affirme qu'elle sera plus « offensive » sur ce dossier. La FNPL demande que les mesures agroenvironnementales de la Pac soient simples en termes administratifs ; que le plan de modernisation du second pilier de la Pac mis en œuvre par les régions soit cadré nationalement afin qu'il profite à « l'agriculture productive » ; que les éleveurs laitiers soient prioritaires sur l'obtention des 200 millions d'euros du plan de modernisation des bâtiments du second pilier de la PAC ; que tous les actifs soient reconnus dans les GAEC pour le versement des aides PAC et que les EARL puissent devenir des GAEC facilement.