Le CBD, ou cannabidiol, la molécule issue du chanvre aux propriétés potentiellement relaxantes selon certaines études (à ne pas confondre avec le THC aux effets psychotropes), commence à faire ses premiers pas auprès du grand public français. On commence à en trouver dans différentes familles de produits comme les compléments alimentaires, les eaux fonctionnelles ou les boissons rafraîchissantes. Les opérateurs sont de plus en plus nombreux à considérer ce nouvel ingrédient à la faveur d’une évolution à venir de la législation qui permettra de ne plus regarder tous les extraits du chanvre comme des stupéfiants. Kaya, Peace & Skin, Saveurs CBD, Hemêka, Baga, Hello Joya, What The Hemp, Jane, Chilled ou Ocool font partie de ces pionniers français qui parient sur ces produits au croisement du bien-être, de l’alimentaire et de la beauté.
Les produits au CBD (cannabidiol) arrivent en France ! D’abord diffusés de façon restreinte dans des commerces spécialisés sur le chanvre et ses dérivés, les CBD shops, et le e-commerce, les premières références apparaissent dans la grande distribution. « Depuis avril, la marque Kaya est présente chez Monoprix, à travers sa gamme de gummies, chewing-gums, gélule et huile à doser », annonce Ludovic Rachou, co-fondateur de Rainbow, une société française créée fin 2019, avec Gaëtan Laederich et Emmanuel Jesberger (tous deux cofondateurs de la marque d’eau de coco Vaï Vaï, revendue depuis à Solinest). Rainbow se fixe pour ligne de conduite de développer des marques alliant bien-être et dérivés du chanvre. Avec une première concrétisation : le lancement début 2020 de la marque Kaya au Royaume-Uni, puis en France en septembre. Fin 2020, une deuxième marque de cosmétiques au CBD, Peace & Skin, est également créée par Rainbow. Rainbow se concentre sur la R & D, les cahiers des charges, le marketing et la commercialisation, tandis que la fabrication est confiée à des façonniers français ou européens.
Pour lancer Rainbow, Ludovic Rachou et ses associés ont réuni 300 000 euros, complétés début 2020 par 700 000 euros mobilisés par des business angels. Une quarantaine de collaborateurs travaillent sur les produits, les marques et leur diffusion. « Nous avons déjà réalisé un million d’euros de ventes durant les quatre premiers mois de l’année 2021, grâce à la diffusion sur notre e-shop et en magasins physiques, et nous visons entre 3 et 5 millions d’euros de ventes sur l’année 2021 », prévoit Ludovic Rachou. Différents canaux de distribution vont être explorés par la nouvelle marque qui pourrait trouver sa place dans les pharmacies et les parapharmacies. Des réseaux plus valorisés aux yeux des consommateurs et qui présentent l’avantage d’être moins sujets au vol – les produits sont onéreux par rapport à leur volume, ce qui peut poser problème en grandes surfaces.
Pour se développer encore, Rainbow mène actuellement une augmentation de capital de 2 millions d’euros, « qui pourrait être doublée en cas de feu vert de Bpifrance, qui interviendrait en dette », selon Ludovic Rachou. Les business angels déjà au capital et de nouveaux investisseurs devraient souscrire à cette nouvelle opération. « Un grand acteur du CBD aux États-Unis pourrait participer à cette augmentation de capital », selon lui, mais sa réponse ne sera connue que dans les prochaines semaines.
Des professionnels intéressés par les extraits du chanvre
D’autres acteurs que Rainbow, pure players ou industriels de renom, se penchent sur les extraits du chanvre. Ayant déjà développé des produits, étant en train de le faire ou encore au stade de l’observation du marché, ils se sont réunis au sein de l’Union des industriels pour la valorisation des extraits de chanvre (Uivec), focalisée sur l’exploitation des extraits de chanvre (CBD, CBG, CBN, etc., à l’exception du THC et du THC-A) en France. Robertet, Solinest, Epycure, Nutrikéo ou Pileje en font ainsi partie. L’association travaille notamment à faire évoluer le cadre réglementaire concernant le CBD. Une décision de la Cour de justice de l’UE (affaire Kanavape) datant de novembre 2020 a d’ailleurs invalidé l’interdiction française du CBD au nom de la libre circulation des marchandises. Les juges avaient considéré que le CBD n’est pas un stupéfiant et que Paris ne pouvait pas interdire la vente de plantes et produits autorisés dans d’autres pays d’Europe. Un opérateur basé en France pourrait donc intégrer du CBD importé d’un autre pays européen, sous réserve que la législation française se mette à jour. Cela devrait être fait prochainement. La nouvelle réglementation française prévoit que « l’autorisation de culture, d’importation, d’exportation et d’utilisation industrielles et commerciales du chanvre » soit « étendue à toutes les parties de la plante », sous réserve que sa teneur en THC – la molécule psychotrope du cannabis –, ainsi que celle des produits finis, soit inférieure à 0,2 %, ont indiqué les services du Premier ministre le 26 mai.
Ce changement de réglementation permettra aux agriculteurs français de cultiver du CBD pour la fabrication de produits dérivés et clarifiera l’activité des boutiques spécialisées qui exerçaient jusqu’ici dans le flou et risquaient des poursuites judiciaires. Elles seront ainsi autorisées à vendre divers produits – aliments, huiles, cosmétiques, e-cigarettes, etc. – à base de CBD, mais ne pourront en revanche pas commercialiser de fleurs brutes.
« Il s’agit d’un immense pas en avant pour la filière française des extraits de chanvre », salue l’Uivec. « Cela marquerait la fin d’une situation réglementaire floue pour les centaines d’acteurs économiques » ; poursuit l’association. « Beaucoup de sujets restent néanmoins à être arbitrés. Nous poursuivons nos actions auprès des parties prenantes, dans le respect de nos objectifs qui restent inchangés : garantir des produits sûrs pour les consommateurs, offrir de nouveaux débouchés pour nos agriculteurs, permettre aux entreprises françaises d’investir sereinement », note l’Uivec.
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Perspectives rassurantes
Selon les estimations de l’Uivec, le marché européen des produits contenant du CBD comme ingrédient atteindrait un milliard d’euros par an, dont la moitié rien qu’au Royaume-Uni. Chaque marché en Europe se développe à son rythme en fonction du cadre réglementaire et de ses habitudes de consommation. Toujours selon l’Uivec, les perspectives en France sont très prometteuses, puisque ce marché pourrait atteindre, à terme et en cas d’évolution réglementaire favorable, un milliard d’euros, comprenant les compléments alimentaires, les aliments fonctionnels et les cosmétiques.
À côté de Kaya, un autre acteur indépendant veut jouer sa propre partition sur ce créneau émergeant des compléments alimentaires et des cosmétiques au CBD, et cela à travers deux marques : Saveurs CBD et Hemêka. « Nos produits sont issus de chanvre biologique cultivé en France, transformé en France pour l’essentiel, en nous appuyant sur des partenaires, et nous nous chargeons des dernières étapes comme l’ensachage », déclare Anthony Rebillot, cofondateur avec Fabien Poncet de la société parisienne Fabto, à l’initiative des marques Saveurs CBD et Hemêka. L’expertise des deux associés se focalise sur l’approvisionnement en matières premières, l’élaboration des recettes, le marketing et la commercialisation. Saveurs CBD a été créée en 2018 pour diffuser des huiles de graines de chanvre et des fleurs de CBD, tandis que depuis 2020, une deuxième marque, Hemêka, a été lancée pour les cosmétiques et les infusions, en s’ouvrant de nouveaux horizons. À terme, la marque Saveurs CBD devrait s’effacer au profit d’Hemêka. Pour l’instant, les deux marques cohabitent sur les emballages de certains produits. Les deux marques veulent se singulariser par leurs approvisionnements en France, auprès de producteurs certifiés biologiques et par un souci aigu de l’environnement en utilisant des emballages en carton issus de matière première certifiée PEFC.
Applications alimentaires et cosmétiques
Les huiles sont proposées avec six concentrations allant de 5 % à 30 %. « La marque propose ainsi des baumes décontractant et récupérateurs au CBD pour lutter contre les douleurs du quotidien, des huiles de massages relaxantes au CBD et des crèmes hydratantes et réparatrices au CBD », indique la société. Trois recettes d’infusions ont été lancées, à partir d’une base de « 60 % de chanvre d’Auvergne naturellement riche en CBD », mélangées à d’autres plantes.
Anthony Rebillot ne communique pas d’informations précises sur les volumes ou le chiffre d’affaires réalisé ces dernières années, en raison du caractère très concurrentiel de ce marché encore émergent. L’huile de CBD sous la marque Saveurs CBD est le produit le plus vendu par la société. Au départ commercialisés exclusivement sur son e-shop, ses produits sont aussi diffusés peu à peu dans d’autres circuits comme des boutiques spécialisées dans le CBD, des magasins biologiques et des pharmacies. Autant de canaux de distribution qu’Anthony Rebillot compte développer, y compris en se lançant à l’international. L’entrepreneur se dit également ouvert à des partenariats afin d’accélérer la mise au point de nouveaux produits et donner plus d’ampleur à ses modes de diffusion.
Même si le cadre réglementaire est pour l’instant peu favorable à l’utilisation du CBD, ce qui rend frileux certains financeurs, transformateurs ou distributeurs, les initiatives se multiplient. Outre Kaya, Saveurs CBD et Hemêka, Green Leaf (repris par le canadien Yooma, spécialiste du CBD), et les boissons Baga, Jane, Chilled ou Ocool (Agra Alimentation du 5 mai 2021) témoignent que la créativité est au rendez-vous afin de marier CBD et alimentaire.