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L’alimentation humaine s’ouvre aux protéines d’insectes

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L’Efsa, l’autorité sanitaire européenne, a donné un avis favorable pour utiliser les insectes dans l’alimentation humaine, ouvrant la voie à une autorisation de la Commission européenne attendue pour cette année. Cette décision donne de nouvelles perspectives aux fabricants de farines d’insectes qui se focalisaient jusqu’à maintenant sur l’alimentation animale. La nutrition spécialisée, avec des produits notamment destinés aux sportifs et aux seniors, devrait être le premier segment concerné.

Des nouvelles perspectives s’ouvrent pour les fabricants de protéines d’insectes après l’avis favorable émis par l’Efsa, l’agence européenne de sécurité sanitaire, le 13 janvier au sujet de l'utilisation du ver de farine dans l'alimentation humaine. L’avis porte sur l'insecte (tenebrio molitor) dans son ensemble, ce qui est vu comme très positif par les fabricants de protéines d’insectes réunis au sein de l’Ipiff, le lobby européen. « L’Agence met en évidence que celui-ci est sûr sanitairement, conformément aux exigences et aux procédures d’évaluation approfondie définies par la législation de l’Union européenne (UE) sur les nouveaux aliments (règlement (UE) 2015/2283) », explique Ÿnsect dans un communiqué saluant « une avancée majeure pour la filière ». Car c’est sur les avis de l’Efsa que se base la Commission européenne pour ensuite donner son feu vert à l’intégration des produits de l’insecte dans l’alimentation humaine. « Cet avis favorable sur l’insecte entier est le plus important, car les suivants, portant sur des ingrédients spécifiques à partir de vers de farines sont émis plus rapidement », détaille Antoine Hubert, fondateur et dirigeant d’Ÿnsect.

Ÿnsect a mis au point un ingrédient à base de protéines d’insectes déshuilés, adapté à l’alimentation humaine, appelé Ynmeal, et qui va lui permettre de se lancer sur ce nouveau marché. Ces ingrédients à base de protéines d’insectes déshuilés représentent « le segment du marché de l’alimentation humaine le plus prometteur en valeur et en volume, notamment en ce qui concerne la performance et la régénération musculaire (comme le sport) et la nutrition santé », estime Ÿnsect. En effet, avec ce produit, Ÿnsect s’ouvre de nouvelles portes pour ses farines d’insectes. « Il est encore trop tôt pour juger la taille du marché qui s’ouvre pour la protéine d’insecte dans l’alimentation humaine, mais d’ores et déjà nous avons identifié deux domaines : la nutrition sportive, qui inclut la nutrition pour les seniors, et la nutrition santé », détaille Antoine Hubert. Selon lui, la nutrition sportive représente un marché de l’ordre de 30 milliards USD (24,77 milliards d’euros), surtout en Europe et en Amérique du Nord, qui s’adresse à des hommes de 30 à 40 ans, sportifs et qui recherchent des produits plus durables que ceux dérivés du lait. Autre cible : les personnes souffrant d’obésité. Les études menées par Ÿnsect sur des souris montrent que son produit permet une diminution de la concentration en cholestérol dans le foie et le plasma lorsqu’il est administré en substitution de la caséine. Et pour les seniors, la farine d’insecte déshuilée présente des « performances similaires » aux produits présentant un taux de protéine à 80 % (caséine).

Au-delà de ces marchés identifiés par Ÿnsect, d’autres applications des protéines d’insectes peuvent être imaginées à plus long terme. C’est le cas des spécialités qui intègrent ou sont confectionnées à partir de protéines végétales et qui ont en commun la faiblesse de leur impact environnemental. En outre, la protéine d’insecte présente un coût assez compétitif. Ses premiers débouchés sont d’ailleurs l’alimentation animale, en particulier la pisciculture, en attendant des autorisations européennes pour nourrir les porcs et les volailles. D’ores et déjà, des fabricants d’aliments pour animaux domestiques ont lancé des produits qui intègrent des farines d’insectes.

Premier contrat de fourniture signé par Ÿnsect

Pour l’instant, la production de protéine d’insecte pour l’alimentation humaine n’est pas encore lancée chez Ÿnsect qui prévoit la disponibilité de ces produits pour la fin 2021 ou le début de 2022, dès que sa nouvelle usine d’Amiens entrera en service (Ÿnsect a levé jusqu’à maintenant 372 millions USD (306,9 M€) pour ce projet, Agra Alimentation du 7 octobre 2020). Ÿnsect affirme avoir signé un premier contrat pluriannuel pour son produit destiné aux humains, sans donner plus de détails sur les volumes et les valeurs en jeu. La jeune société, qui ne dispose aujourd’hui que d’un seul site à Dole, se dit ouverte à l’élevage d’autres insectes destinés à l’alimentation humaine, comme le petit ver de farine (buffalo) ou les grillons. Des dossiers ont été déposés pour ces insectes en vue d’une homologation au sein de l’Union européenne.

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De son côté, Agronutris, basé près de Toulouse, voit cet avis favorable de l’Efsa comme une opportunité de plus pour son développement. « Nous avons identifié deux principaux débouchés : la consommation d’insectes entiers pour l’apéritif, sur un mode ludique, et les aliments fonctionnels pour les sportifs, les seniors et les personnes suivant des régimes spécifiques nécessitant un fort apport de protéines », explique Cédric Auriol, co-fondateur et directeur général d’Agronutris. « Même s’il s’agit aujourd’hui d’un marché de niche, les insectes ont un potentiel très important car ils répondent parfaitement aux attentes des consommateurs grâce à leurs qualités nutritionnelles et environnementales », poursuit-il.

Pour l’instant, Agronutris n’est pas en mesure de produire à grande échelle des farines d’insectes, l’entreprise étant surtout focalisée sur la recherche et le développement. Existant depuis une dizaine d’années, Agronutris a débuté son activité en s’orientant vers l’alimentation humaine, sur un modèle intégré allant de l’élevage des insectes à la fabrication de produits finis pour la grande consommation. « Nous avons effectué un pivot stratégique en nous orientant vers l’alimentation animale et en nous concentrant sur l’élevage et la transformation, en visant les fabricants de produits finis et non plus le grand public », explique Cédric Auriol.

Aide d’État de 8,3 M€ pour l’usine d’Agronutris à Rethel

Fin 2022 devrait marquer l’entrée en production du site qu’Agronutris prévoit de construire à Rethel (Ardennes). « Cette usine, dont la première pierre doit être posée au premier semestre 2021, permettra de valoriser chaque année 70 000 tonnes de coproduits de l’industrie de la betterave et du blé qui seront consommés par les mouches soldats noires, destinées une fois transformées à l’alimentation animale », explique Cédric Auriol.

Pour financer sa future usine dont le coût est estimé à plusieurs dizaines de millions d’euros, Agronutris mène actuellement une levée de fonds et de dette. Une partie du financement a déjà été sécurisée sous la forme d’une subvention de 8,3 millions d’euros au titre du plan de relance. La société est pour l’instant détenue majoritairement par Cédric Auriol et Mehdi Berrada, accompagnés par des buisiness angels. Donnant pour l’instant la priorité à l’alimentation animale, l’usine pourrait servir l’alimentation humaine à partir de la farine de scarabées molitor. Mais aussi à partir de la transformation d’autres insectes : Agronutris a ainsi déposé un dossier auprès de l’Efsa pour obtenir un avis favorable concernant le grillon pour l’alimentation humaine, en vue d’une autorisation ultérieure de la Commission européenne.