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SAF Laurent Klein : « Nous nous battons contre le modèle unique »

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A travers son rapport d'orientation 2013, la Société des agriculteurs de France (Saf) propose d'aider les exploitants agricoles à élaborer leur stratégie d'entreprise. Le document de 164 pages, présenté le 6 novembre, ne prescrit cependant aucun cadre, ni aucune formule miraculeuse, mais prétend à une posture et une vision transversale. Les explications de Laurent Klein, président du think tank agricole.

Une vision transversale, flexible, cohérente... Il y a des expressions qui reviennent souvent dans votre rapport. Le premier mot, cependant, est celui de la compétitivité. Quelle en est votre définition?
Laurent Klein : Est-on compétitif sur le plan environnemental tout en étant compétitif sur celui économique ? Ces deux volets peuvent-ils nourrir du progrès social ? Le progrès social va-t-il servir à un développement territorial ? C’est dans cette transversalité que l’on place le chef d’entreprise agricole compétitif. Pour la Saf, la compétitivité a pour objet la croissance économique soutenue et le développement économique, environnemental et social sur le long terme.
 
Il y a un autre mot récurrent : c'est celui des territoires. Pour définir ceux des entreprises agricoles, vous faites référence à la formule du philosophe Heinz Wismann : « C'est l'étendue à partir de laquelle on rayonne ». De quels territoires s'agit-il concrètement ?
Il s'agit d’espaces d’influence, plutôt que de territoires géographiques, même si ceux-là sont aussi pris en compte. Cela peut être un territoire virtuel comme une plateforme logistique informatique, un territoire commercial qui peut être axé sur l’export, sur la vente de proximité... Ce sont autant d’espaces d’influence ou de rayonnement qui doivent être intégrés dans la stratégie de l’entreprise agricole. La finalité étant de se dégager de tout modèle. Il s'agit bien d'amener le chef d’entreprise à prendre ses décisions en toute liberté, et en fonction des opportunités de ses territoires d'influence. C'est une posture qui réclame une grande souplesse...
 
... qui peut aussi mener à l'instabilité, non ?
Non. Définir son projet en fonction d’opportunités identifiées, c’est au contraire se sécuriser, bien plus que de se tenir sous le coup des contraintes réglementaires ou de schémas imposés qui ne collent pas forcément aux réalités de l'entreprise. Nous cherchons à faire reconnaître cette capacité d’initiative du chef d’entreprise. Il faut la laisser se développer, tout en vérifiant qu’elle entre bien dans une réalité de cohérence, entre l'intérêt général et son intérêt particulier. Il s'agit plus précisément, encore, de cesser de faire des moules communs, de retirer notamment les carcans réglementaires dans lesquels sont enfermés les exploitants agricoles, qui les privent de leur liberté d'entreprendre.
 
Mais alors, comment considérer l'intérêt général sans règle?
Il ne s'agit pas de supprimer la règle mais de lui apporter de la transversalité. Je m'explique : pour définir sa stratégie, le chef d'entreprise agricole additionne une série de paramètres économiques, environnementaux, sociaux, territoriaux dont il va retenir à la fois les opportunités et les contraintes. Ses principaux interlocuteurs sont les pouvoirs publics qui, comme lui, devraient faire montre de transversalité. Mais ça n'est pas le cas, notamment pour élaborer une nouvelle réglementation. Chaque ministère va en effet travailler seul, quand bien même, prenons l’exemple du ministère de l’Agriculture, 80 % des dossiers qu’il traite par ailleurs sont interministériels. Mais on ne retrouve pas dans la réglementation ce caractère interministériel. Résultat : le chef d'entreprise est confronté à une addition de pouvoirs publics sans forcément de cohérence. L'un des grands objectifs de ce rapport est bien de se battre contre la segmentation des approches.
 
Pensez-vous que la Bretagne est précisément touchée du fait de ce « carcan » réglementaire ?
La Bretagne, c’est un modèle qui était parfaitement adapté aux objectifs de la politique agricole des années 60-70, mais qui n’a pas su évoluer par rapport notamment aux réalités stratégiques internationales. Les agriculteurs bretons ont dû encaisser une superposition de contraintes, mais aussi un terrain immatériel et un territoire monde auxquels ils n’ont pas su répondre. La Bretagne a construit son modèle sur des produits de masse standards, soutenu par une politique agricole qui permettait de faire du lait à finalité poudre de lait, qui permettait de faire du porc et de la volaille que l’on exportait grâce aux restitutions. Or, depuis vingt ans, ce système d’intervention est remis en cause et il s'arrête.
 
Faute de restitutions, que préconisez-vous pour un retour à la compétitivité ?
La région doit se repositionner en matière qualitative et d’adéquation au marché. Les agriculteurs bretons doivent redéfinir leur stratégie commerciale. La crise bretonne n’est en effet pas due qu’à l’Allemagne. C’est une convergence de facteurs. Il existe deux régions allemandes dans la Basse Saxe qui font du porc pour l’export avec, certes, des avantages sociaux faute de salaire minimum, mais d'après aussi une construction économique transversale. Dans les élevages, ils ont beaucoup développé la méthanisation. Quand l’on discute avec un producteur de porcs allemand de Basse Saxe, il nous dit que 30% de son revenu provient de l’énergie. En Bretagne, on voit bien aussi que ceux qui s'en sortent le mieux, sont ceux qui se sont mis à la marge du modèle breton, avec de signes de qualité, des marchés ciblés et, non pas suivant une intervention générique.
 
Vous insistez sur « les problèmes de gouvernance ». Que voulez-vous dire ?
Le gros handicap de la France, que n'a pas l'Allemagne, est que ce sont des décideurs nationaux qui décident aujourd'hui des politiques régionales. Alors que l'Allemagne définit, avec ses acteurs régionaux, une politique régionale, accompagnée par le niveau national. Ce qui n'est pas la même chose. Il faut une autre gouvernance que celle que l'on a aujourd'hui pour monter des projets. Y compris dans les évolutions réglementaires. Si, pour la formalisation de l'écotaxe par exemple, on avait mis autour de la table les transporteurs, les producteurs, etc., on ne serait peut être pas face au texte que nous avons aujourd'hui. C'est un problème de gouvernance.
 
Vous préconisez de « faire de l'environnement une terre d'innovation fiscale ». N'est-ce pas trop strictement intéressé?
Nous développons dans notre rapport l’aspect de l’investissement environnemental. Pour nous, l’investissement environnemental n’est pas une contrainte mais doit être une participation à la compétitivité. La fiscalité a toujours été un outil incitatif à l'investissement. Si l'environnement devient, dans notre conception, un investissement, il est logique qu'il y ait un accompagnement fiscal. L'environnement peut réellement contribuer à la compétitivité d'une entreprise agricole, à la condition, encore une fois, de le considérer en terme d'investissement et d'innovation.

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