Après dix jours passés sans nouvelle cotation au marché du porc breton (MPB), les abattoirs ont décidé de fixer leurs propres prix de base. Les écarts sont importants, jusqu’à cinq cents/kg entre Cooperl et Kermené, et risquent de semer la désunion dans le monde des groupements de producteurs. En parallèle, les réunions de négociations s’enchaînent pour redémarrer un cadran réformé. Les deux parties avancent « lentement », notamment à cause de l’absence pesante de Bigard autour de la table des négociations.
Le cadran, le marché du porc breton (MPB) de Plérin n’a plus produit de cotation depuis le 5 octobre. Et depuis, la filière porcine s’enfonce dans « la chienlit des prix différenciés », pour reprendre les propos du président de l’interprofession porcine (Inaporc) Guillaume Roué. Le monde porcin connaît « un bazar auquel les producteurs n’ont pas été confrontés depuis quarante ans », étaye le président des groupements de producteurs bretons (UGPVB) Michel Bloc’h. Ce désordre est causé par la multiplication, depuis le 12 octobre des prix du porc « maison », c’est-à-dire, de prix fixés par les abattoirs eux-mêmes qui ne sont plus corrélés à la cotation de Plérin. Après Bigard le 18 septembre et Cooperl dix jours plus tard, ce sont Bernard, Abera et Kermené qui ont produit, à partir du 12 octobre, leurs propres prix de base, et bientôt tous les abattoirs français. En Bretagne, les écarts de prix entre abattoirs sont significatifs, allant jusqu’à cinq cents/kg entre Cooperl (1,22 €/kg) et Kermené, filiale de E.Leclerc (1,27€/kg) – pour rappel la dernière cotation du 5 octobre était de 1,301€/kg. Il y a désormais « autant de prix que d’abattoirs », constate Michel Bloc’h. En somme, il n’y a plus un prix de base, unique pour tous les producteurs de porcs français.
« Les groupements ne sont pas biens »
Cet événement vient troubler le monde des groupements de producteurs, une quarantaine en France – onze adhérant au cadran. Depuis que Bigard a proposé son propre prix, à la fin du Space de Rennes il y a un mois, les groupements fournisseurs ont été contraints de mettre en place un système de mutualisation. Il s’agit que le prix de base reste le même pour tous les éleveurs du groupement qu’ils livrent à Bigard ou non. La multiplication des prix « maison » et l’ampleur des écarts constatés entre ceux-ci cette semaine pourraient mettre cette mutualisation à rude épreuve. « Les groupements ne sont pas bien. Les éleveurs ne vont pas être d’accord longtemps, estime le président de la FDSEA des Côtes d’Armor Didier Lucas. Le cadran c’était la simplicité ! ». Les éleveurs qui livrent habituellement chez Kermené seront, par exemple, tentés de demander un prix différent de leurs collègues ou de quitter le groupement, si le prix mutualisé ne leur convient pas. Entre groupements également, les tensions pourraient s’accentuer.
« Tout le monde voudrait aller chez Kermené »
« Les groupements sont tous en train de se battre pour savoir qui va rester », estime Didier Lucas. Et pour cause, ces organisations ont chacune des débouchés très différents, ne travaillant pas avec les mêmes abattoirs. Ce qui ne posait pas de problème lorsque le prix de base était le même chez tous les abattoirs, crée aujourd’hui des tensions. Un groupement comme Triskalia travaille à 70 % avec Socopa (groupe Bigard), tandis qu’un groupement comme Elporc travaille beaucoup avec Kermené. La fin du prix unique accentue fortement les écarts entre groupements. « Jusqu’à 1 cent le kilo », estime Michel Bloc’h. « Il y a des éleveurs qui cherchent à changer de groupements », constate Didier Lucas. En particulier certains : « Tout le monde voudrait livrer chez Kermené, en direct, où par l’intermédiaire d’un groupement », note Michel Bloc’h. Les groupements dans leur ensemble pourraient être affaiblis, par la tentation, chez les plus privilégiés, de passer en direct avec les abattoirs, d’autant que les couts d’adhésion sont souvent reprochés aux groupements. « Pour 200 truies dans mon groupement, c’est 15 000 euros par an », explique un éleveur. « Si la situation ne s’arrange pas rapidement, cela peut bouleverser bien des choses, résume Michel Bloc’h. Nous sommes arrivés à un vrai tournant ».
Au cadran, « les négociations sont compliquées »
Il y a encore une chance pour que cette situation ne dure pas. Au marché du porc breton (MPB), les négociations entre abatteurs et groupements de producteurs se sont enchainées, depuis le 24 septembre, pour trouver un nouveau fonctionnement qui satisfasse les deux parties, et relancer le cadran. Elles pourraient encore durer de une à trois semaines, estiment les différentes parties. « C’est une négociation compliquée, on fait un pas en avant, deux pas en arrière », rapporte Michel Bloc’h. « Nos conditions ne sont pas encore acceptées », estimait le directeur de Cooperl Emmanuel Commault, après la dernière réunion de négociation du 14 octobre. Pour l’instant, les opérateurs présents se seraient mis d’accord sur la suppression d’un tour de marché (deux aujourd’hui) et de la barre de retrait (seuil de prix en dessous duquel on ne peut pas acheter) en début de séance. Les débats achopperaient sur les volumes attribués à Cooperl si celui-ci venait à racheter des porcs au cadran. « Les positions ne sont pas éloignées, estime Michel Bloc’h. Mais le fait que Bigard ne soit pas dans les négociations gène plusieurs opérateurs ». Le cas de Bigard est particulier. Le groupe n’a participé qu’à la première réunion de négociation et laissé sa chaise vide durant les suivantes – Cooperl n’est pas non plus venu à la troisième réunion. Et le rapport d’orientation de l’association des industriels de la viande (Culture viande, ex-Sniv) présenté par Jean-Paul Bigard, le 6 octobre, lors de l’assemblée générale, laisse peu d’espoir quant à un retour du groupe au cadran : face à la grande diversité de modèles d’entreprise en aval, « comment peut-on imaginer que perdure le prix unique ? », s’y interroge-t-il. La question que se posent les opérateurs du MPB est désormais la suivante : Bigard respectera-t-il ou non la prochaine cotation que pourrait fixer le cadran ? Les abatteurs craignent que Bigard continue d’acheter ses cochons à un prix inférieur à celui qu’ils devraient respecter au cadran. Le président de l’UGPVB parie, lui, que Bigard suivra cette cotation, à la condition que celle-ci colle au prix « réel » de marché.
Faire payer la distribution
Par ailleurs la reprise du cadran ne réglerait pas les autres problèmes de fonds d’une filière qui a d’importants retards de modernisation sur ses concurrents allemands et espagnols, et supporte moins bien qu’eux les prix bas actuels. Les représentants des producteurs voudraient notamment que la grande distribution française l’aide à passer cette mauvaise passe, qu’elle lui paye « des dommages de la guerre des prix », pour reprendre les mots de Guillaume Roué. « On ne peut pas continuer à être payé sur un prix unique alors que certains (Kermené et JPA, nldr) pourraient payer plus », estime Didier Lucas (FDSEA Côtes d’Armor). Le syndicalisme porcin voudrait faire bénéficier à tous les éleveurs des prix plus élevés que semblent pouvoir soutenir les filiales d’Intermarché et Leclerc. La solution retenue depuis juin par la Fédération nationale porcine (FNP) et le ministère de l’Agriculture - faire grimper, grâce à ces deux opérateurs, la cotation de Plérin à 1,40€/kg et pousser la filière à consommer plus de « porc français » - a trouvé ses limites en septembre, dans l’effondrement du cadran. L’Inaporc et la FNP retravaillent aujourd’hui sur idée évoquée depuis plusieurs mois, et abandonnée cet été : un fonds abondé essentiellement par la grande distribution à destination des exploitations porcines (trésorerie, investissements de modernisation…). Pour l’instant, « nous n’arrivons pas à renouer les fils », explique Guillaume Roué. « Les grandes surfaces répondent : pourquoi faire un pot commun puisque vous demandez la fin du 1,40 ? », explique Didier Lucas. Pour cela, il faudrait peut-être que les groupements et le syndicalisme recommencent à parler d’une même voix.
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Une crise « révélatrice d’évolutions structurelles »
Pour l’économiste de l’Ifip, Michel Rieu, la situation dans laquelle se retrouve le marché du porc français est, au delà « d’un débat de personnes ou d’entreprises », révélatrice d’« évolutions structurelles ». Selon son analyse, la logique « horizontale » que représente le cadran du porc, qui fixe un même prix de base pour tous, perd du terrain sur la logique « verticale », représentée par exemple par la Cooperl, où la répartition de la valeur se fixe entre différents maillons d’une même entreprise. Deux raisons à ce mouvement selon lui. D’abord, la part de « la filière coordonnée verticalement » augmente dans le paysage porcin ; les regroupements verticaux, qu’il s’agisse de coopératives intégrant de l’abattage comme la Cooperl ou Fipso dans le Sud-Ouest, ou d’outils d’abattage repris par la grande distribution comme Kermené et JPA, prennent de plus en plus de place. Deuxième raison : le marché de la carcasse de porc n’est plus central ; la proportion des porcs « qui ont la possibilité d’aller dans n’importe quel abattoir », autrement dit la taille du marché « libre » des carcasses de porc a diminué. Pour Michel Rieu, « le marché le plus important où il y a une confrontation régionale, c’est le marché des pièces ». Ainsi ce serait désormais sur le marché des pièces, sans cotation transparente aujourd’hui, que se construirait le prix de la carcasse de porc, devenu, lui, « secondaire » dans la filière.
Mais le cadran a des vertus, estime Michel Rieu : « L’avantage du MPB, c’est sa transparence, source de pratiques marchandes loyales. C’est un lieu public où toutes les règles sont connues : les grilles de paiements, les délais de paiements… il n’y a pas de surprise », explique-t-il. Ainsi sa disparition constitue un vrai risque pour une partie des éleveurs et des groupements, les moins armés face aux acheteurs. Dans une note parue sur son site internet le 12 octobre, le groupement Porélia alertait ses éleveurs : « Le comportement de certains patrons d’abattoirs, ces derniers jours, donne un avant goût de ce qu’ils veulent et ce qui nous attend : des règles maisons (prix, classement, génétique, aliment…) des délais de paiement à rallonge (15 jours..4 mois !) Tous les risques à l’éleveur et les profits à l’aval. »
Les retards d’enlèvement s’accumulent dans l’Ouest
Reprise du cadran ou non, un problème reste entier dans la filière porcine de l’ouest : celui des 10 000 porcs par semaine que n’abat plus la Cooperl depuis le 10 août. Ces abattages en moins se traduisent par des retards d’enlèvement dans les porcheries, et des poids plus élevés à l’abattage. Sur les 40 premières semaines de 2015, le poids moyen relevé par Uniporc Ouest est de 93,39kg, contre 92,53kg en 2014. Pour l’heure, « ce sont des retards d’enlèvement qui sont mutualisés entre groupements », explique Didier Lucas. Il y aurait « 70 000 porcs en souffrance », estime Michel Bloc’h. « J’ai vu des porcs de 101 kilos partir à l’abattage, alors que la moyenne est à 92kg », rapporte Didier Lucas. Pour le groupement Porelia, deux solutions s’offrent à la filière : « Il faut soit dégager 100 000 porcs dès maintenant soit corriger le prix avec le MPB pour éviter la panique », estime-t-il dans un note parue le 12 octobre.
Prix du porc en Europe : une année marquée par le record de production en Espagne
Dans sa note de conjoncture mensuelle, parue le 12 octobre, le marché du porc breton (MPB), dresse son bilan des neufs premiers mois de l’année écoulée : « L’Espagne n’a pas connu son embellie estivale comme les autres années sans doute freinée par le niveau de production record du pays et le positionnement obligatoire à l’export face au géant allemand et à tous les pays du Nord de l’UE », constatent les analystes. Le prix français, « au lieu de coller au prix allemand, […] s’est approché du prix espagnol, reportant d’autres contraintes à d’autres maillons de la filière car le problème structurel des écarts de charge n’évolue pas ».
Embargo russe : Le Foll estime « qu’on avance vers l’ouverture » pour les abats et le gras de porc
En visite à Moscou, le ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll a évoqué, le 9 octobre, une possible « ouverture » de l’embargo sanitaire frappant la viande porcine européenne depuis début 2014. Sa visite avait pour but d’initier la reprise des exportations européennes d’abats et gras de porcs, produits non soumis à l’embargo russe. Selon le syndicat des industries d’abattage (Culture Viande), proche du dossier, les autorités russes ont rappelé à Stéphane Le Foll « qu’il y a quelques mois, un accord sur la reprise de ces exportations par quelques pays dont la France avait obtenu le feu vert des autorités russes, mais plusieurs pays de l’Union européenne, dont la Pologne et les pays baltes, s’étaient opposés à sa mise en œuvre », rapporte dans un communiqué le 14 octobre. Le ministre français a précisé dans un communiqué que sa visite « s’effectuait en concertation avec la Commission européenne quant aux objectifs poursuivis », la France jouant « un rôle de facilitateur dans la reprise des négociations ». L’enjeu est désormais de savoir si Bruxelles enverra rapidement une proposition de régionalisation de l’embargo, estime-t-on chez Culture viande. Si c’est le cas, la filière a bon espoir d’une réouverture d’ici le début de l’année. En cas de réouverture, la filière espère une remontée des prix aux producteurs de 10 à 15 cents le kilo.