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Alimentation Le casse-tête de la répercussion des prix aux consommateurs

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Une nouvelle fois se trouve posé le problème de la répercussion de la hausse des prix des matières premières agricoles aux consommateurs. Alors que les négociations commerciales sont bloquées, deux grandes centrales d’achat – Leclerc et Carrefour – étant particulièrement réticentes à faire passer la moindre hausse, le gouvernement tente d’apaiser le débat en conciliant deux contraires : donner un ballon d’oxygène aux éleveurs frappés par la hausse du coût des aliments du bétail sans trop pénaliser le consommateur qui subit le contrecoup de la crise économique et du pouvoir d’achat en berne. D’ici fin février, selon la loi de modernisation économique (LME), les accords commerciaux devront être signés. La coopération propose une solution, reprise par Xavier Beulin, le président de la FNSEA : utiliser dans les négociations un indicateur du coût des aliments du bétail. Ce qui pourrait faire varier les prix de la viande en phase avec les charges des éleveurs, à la hausse comme à la baisse.

Concilier les contraires : c’est ce que tente de faire aujourd’hui le gouvernement face à une équation compliquée. Comment faire en sorte que les prix des produits agricoles augmentent sans pour autant pénaliser le consommateur dont le pouvoir d’achat subit les effets de la crise économique ? Le problème est particulièrement grave pour le monde de l’élevage. Celui-ci subit l’impact de la hausse des cours des matières premières sur les aliments du bétail : leurs prix ont progressé de 15,6% en 2010 avec une accélération vers la fin de l’année. Il ne peut pour autant répercuter ces hausses sur le consommateur, à en juger par l’indice Insee des produits alimentaires : le prix des viandes n’a augmenté que de 0,7% l’an dernier.
Le 2 février, le ministre de l’Agriculture Bruno Le Maire réunissait, avec Frédéric Lefebvre, secrétaire d’Etat au Commerce, plusieurs dizaines de représentants des filières agricoles et alimentaires. Une réunion décidée 24 heures auparavant, destinée à apaiser et relancer le jeu des négociations commerciales qui doivent se terminer fin février selon les règles de la LME (Loi de modernisation de l’économie). Destinée aussi, sans doute, à montrer un front uni de deux ministres qui, la semaine précédente, tenaient un langage sensiblement différent, le ministre de l’Agriculture affirmant qu’il y aurait des hausses de prix alimentaires, le secrétaire d’Etat au Commerce affirmant, que « le pouvoir d’achat est notre obsession ».
Un geste des distributeurs ?
Selon le ministère de l’Agriculture, les distributeurs se seraient engagés à « examiner favorablement les demandes de leurs fournisseurs au regard de la hausse du coût des matières premières, notamment pour les viandes fraîches de bœuf, de porc et de volailles. » Une appréciation différente de celle de l’Ania (Association des industries agroalimentaires), qui évoquait plutôt une « réunion pour rien », et de Philippe Mangin décrivant une réunion « ubuesque ». Et le président des coopératives agricoles de s’étonner d’échanges surprenants sur des hausses qui seraient acceptables et d’autres non, sans grande justification économique, sur un secrétaire d’Etat affirmant accepter des hausses de prix émanant de PME et les refusant lorsqu’elles sont demandées par de grands groupes, etc. Le président de Coop de France s’étonnait aussi des propos du ministre de l’Agriculture devant l’assemblée générale des éleveurs de bovins, à Autun le 3 février, affirmant que « les coopératives ne sont pas toujours celles qui jouent le mieux, avec vous, le jeu pour faire remonter les prix. »

« Forcément une répercussion »

De fait, Bruno Le Maire s’était, à plusieurs reprises, positionné en faveur d’une répercussion large des prix agricoles : « Nous essayons de contenir cette augmentation, a-t-il déclaré, mais il y aura forcément une répercussion... Les Français vont voir augmenter le prix de la baguette de pain, des pâtes, de la farine, de l’huile, et de la viande bien entendu ».
Autant de produits qui sont, en fait, dans une position très différente face à la question des matières premières agricoles. La baguette ? Quand les artisans affirment que le poids de la farine dans son coût n’est que de 5%, les industriels producteurs de pains ou de pâtons surgelés évoquent plutôt un poids de 20%, les frais généraux étant nettement plus faibles que pour des petits artisans. Du coup, explique-t-on à la FEBPF (Fédération des entreprises de boulangerie-pâtisserie française), si la farine a augmenté de 20% depuis quelques mois, c’est bel et bien une hausse de 4% à 5% du prix du pain qui devrait être acceptée.

Une bouteille d’huile

Autre cas de figure, celui d’une bouteille d’huile de colza dans laquelle l’huile elle-même compte pour 60% du coût. Une hausse de 40% de son prix doit forcément avoir des répercussions majeures sur le tarif consommateur. Entre ces deux extrêmes, les produits laitiers eux aussi semblent avoir besoin d’oxygène. A la Fnil (Fédération de l’industrie laitière) et chez les coop laitières, les calculs montrent que le prix du lait payé aux producteurs aurait augmenté de 9,4% en France en moyenne en 2010. Les industriels s’attendent à une hausse de 8% en janvier sur un an. Soit près de 20% au total sur deux ans, qu’il faudra bien faire passer auprès de la distribution, que les fournisseurs soient des grandes ou des petites entreprises.
Si les filières se trouvent dans des situations très variables, c’est vrai aussi des distributeurs. Tous les témoignages concordent : « Ce sont Leclerc et Carrefour qui bloquent les négociations. Ailleurs, la discussion est, au moins, possible ». La position de Leclerc n’étonne guère les industriels ni les agriculteurs. Quant à Carrefour, la chaîne aurait expliqué avoir perdu un peu de part de marché au profit de son concurrence breton pour avoir été « moins dur sur les prix l’an dernier ». Comparées à ces deux leaders, d’autres chaînes de distribution paraissent plus souples. Patron de Système U, Serge Papin appelait les deux groupes à faire un geste en faveur de la répercussion des prix agricoles. D’autres nouent des accords originaux, comme Casino avec l’entreprise de produits laitiers Senoble. Les deux entreprises ont signé un accord d’approvisionnement de MDD (Marques de distributeurs) sur 3 ans, prévoyant une indexation des prix en fonction des cours de la matière première lait, du prix des conditionnements et de celui des transports. Un accord que beaucoup d’industriels ne seraient pas forcément prêts à signer, tant il implique que le distributeur devienne informé des coûts de production de son fournisseur.

Indexation

Pourtant, c’est bel et bien d’indexation que l’on parle pour résoudre le problème de la répercussion des prix, tout au moins pour l’élevage. Reprenant une idée du directeur de Maïsadour, Philippe Mangin, le président de Coop de France, évoque l’idée d’utiliser un indicateur des matières premières destinées à l’aliment du bétail. Cet indicateur s’appliquerait automatiquement à une certaine proportion du prix payé au fournisseur, ce qui n’empêcherait pas la discussion commerciale de s’engager sur l’autre partie du prix. Le système impliquerait que le consommateur participe à la hausse des prix des matières premières tout en profitant aussi des baisses. Mais il faudra être très convaincant pour les distributeurs acceptent de se lier pour une part de leur chiffre d’affaires. En attendant, « il faut maintenir la pression », affirme Philippe Mangin, tout en reconnaissant qu’il faut également « trouver des lieux de discussion avec les grandes surfaces, les nourrir d’informations sur l’amont. » « Ne pas laisser les négociateurs de l’agroalimentaire tout seuls face aux acheteurs des grandes enseignes », en somme. En fait de répercussion, il n’y en a pas eu beaucoup jusque-là. En 2010, tandis que l’indice des prix à la consommation a progressé de 1,8% selon l’Insee, celui des produits alimentaires n’a augmenté que de 1,2%. Et cela n’est dû qu’aux fruits et légumes (+3,5% et +9,3%). Les prix du pain et des céréales ont baissé de 0,1% et ceux de la viande n’ont augmenté que de 0,7%. L’alimentation n’est pas le fauteur d’inflation que l’on croit.

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