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Le destin incertain du label bas carbone

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Julien Denormandie a défendu lors d’une table ronde le 1er février les crédits carbone Made In France face aux investisseurs. Si des engagements ont été annoncés, notamment sur la structuration de la filière française, le prix du carbone français reste un frein face à la concurrence internationale. Mais ces questions de marché sont, au fond, secondaires, rappellent les architectes du label bas carbone, selon lesquels le label avait été conçu avant tout comme un outil d’orientation et non de rémunération.

Autour de Julien Denormandie, le 1er février, tous les acteurs du marché naissant du carbone étaient là. L’association France Carbon Agri, qui a généré les premiers crédits, mais aussi l’institut I4CE, qui a contribué à élaborer le label bas carbone, ou encore des banques, des start-up, et même l’ancien ministre Arnaud Montebourg, dont la société dédiée aux amandes a, elle aussi, publié sa méthode bas carbone.

L’entourage du ministre avait, quelques jours plus tôt, expliqué l’ambition à la presse : « structurer le marché » et « agréger l’offre ». La promesse a pris plus de corps avec une annonce de Christiane Lambert devant l’ensemble des participants. Avec l’aide de France Carbon Agri, « nous avons réussi à rassembler l’offre en crédits carbone dans une structure commerciale unique à toutes les productions sous l’égide de la FNSEA », s’est réjouie la présidente du syndicat majoritaire.

Cette SAS, a-t-elle détaillé, réunira la FNSEA, les JA, et les chambres d’agriculture pour structurer l’offre de crédits de l’ensemble des filières et territoires. Alors que les deux appels à projets successifs de France Carbon Agri ont généré 600 000 tonnes de crédits carbone, « nous lancerons le troisième appel à projets juste avant le Salon de l’agriculture », prévoit Christiane Lambert.

La concurrence internationale, principal frein

Alors que la plupart des crédits générés par France Carbone Agri restent à vendre, plusieurs promesses d’achats de crédits ont été annoncées lors de la même table ronde. Le Crédit agricole et la Caisse des dépôts se porteront ainsi respectivement acheteurs de 25 000 et 20 000 t de crédit carbone français. Julien Denormandie a également indiqué que son ministère compenserait 7 000 t de carbone au titre des émissions de l’administration centrale. Tout en envisageant d’y ajouter les émissions des services décentralisés et des lycées professionnels.

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Mais la demande demeure le point noir du jeune marché du carbone volontaire. « Nous savons que l’un des freins est le décalage du coût de ces crédits par rapport au niveau international », souligne le cabinet du ministre. Pour espérer sortir d’une dialectique de concurrence, qui n’est pas sans rappeler celle de la plupart des autres marchés agricoles, Julien Denormandie a donc appelé les investisseurs à adopter « une démarche proactive, et non pas comptable ».

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Avec un contrôle plus précis, et des pratiques techniques comme la couverture des sols, ou le semis de légumineuses, « les crédits français sont plus onéreux que ceux des autres référentiels basés uniquement sur la déforestation », a rappelé le ministre, en référence à des systèmes de type Gold standard.

Le marché carbone, un pari risqué

À plusieurs reprises, lors de la table ronde, Julien Denormandie a résumé sa vision du marché du carbone. « Au lieu des injonctions à réduire les émissions, les démarches permettant de concilier valeur environnementale et économique seront plus rapides ».

Mais comme les agriculteurs eux-mêmes, le ministre pourrait être rapidement déçu de la valorisation financière réelle du marché du carbone volontaire, alertent plusieurs experts. « Estimer que le marché volontaire du carbone sera une source de financement majeur est probablement un pari risqué », prévient par exemple Claudine Foucherot, architecte du label bas carbone et directrice du programme Agriculture et forêts au sein de l’institut I4CE, lors d’un échange avec la presse le 27 janvier.

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L’experte rappelle au passage un point méthodologique de taille : le label bas carbone avait été conçu avant tout comme « un outil taxonomique ». « Il prouve qu’un projet a un effet limité sur le climat, et permet donc de flécher des financements publics, comme les aides de la Pac, ou des financements privés. » Une analyse partagée jusque dans les rangs de la FNSEA par Olivier Dauger, élu en charge du climat. « Le carbone ne sera jamais l’eldorado financier. Mais comme les autres secteurs de l’économie, l’agriculture devra, elle aussi, être neutre d’ici quinze ou vingt ans. Et les aides de types Pac ou plan de relance seront conditionnées à des efforts sur les émissions. »

À l’heure où la Commission espère soutenir le stockage de carbone, les flux financiers demeureront de toute façon limités par rapport aux enveloppes de la Pac, confirme Pierre-Marie Aubert, de l’Iddri. Car même avec un crédit à 100 euros, analyse-t-il, « les 40 Mt de stockage supplémentaires prévues en UE représenteront au mieux un financement de quatre milliards d’euros par an ». Soit 7 % environ des 58 milliards d’aides Pac distribuées chaque année dans l’UE. Des comparaisons dont l’entourage du ministre de l’Agriculture « n’est pas certain qu’elles soient utiles ».

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