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Développement durable Le développement durable, une demande de la société et non des agriculteurs

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« Pourquoi est-ce si difficile de penser le développement durable en agriculture ? » Cette question était à l’origine d’un débat organisé par le Club Adalia, association et structure de réflexion sur les enjeux des filières agricoles, le 30 mars. Les agriculteurs ont du mal à s’approprier le développement durable car il s’agit d’une demande de la société, répond Bertrand Hervieu, sociologue. Et ce d’autant plus que le modèle intensif actuel leur a permis d’acquérir une amélioration de leur niveau de vie.

Pourquoi le développement durable a-t-il plus de mal à s’implanter en France par rapport à d’autres pays ?, s’interroge Bertrand Hervieu, sociologue et inspecteur général de l’Agriculture. Lors d’une conférence « Agriculture durable, enjeu de société » organisée par le Club Adalia, le 31 mars, il a exposé sa vision : le développement durable est une demande de la société et non pas des agriculteurs. « Après la Deuxième guerre mondiale, le développement agricole a été porté, voulu et inventé par les agriculteurs. Avant d’être un projet politique, il a été d’abord une volonté de la part d’un groupe professionnel. Le modèle agricole a été un modèle désiré avant d’être imposé » à l’inverse du modèle d’agriculture lié au développement durable, commence Bertrand Hervieu. Marginalisés à la fin de la Deuxième guerre, les agriculteurs ont voulu rattraper les autres membres de la société (vacances, revenus, mécanisation…).

Une problématique des agriculteurs reprise par les politiques

« Il s’agit d’une problématique montante qui a rencontré l’intérêt général, d’où la Politique agricole commune (Pac) », s’exclame-t-il. S’en sont suivis trente ans de fort développement, certes basé sur des éléments non durables, mais « légitime ». Légitime, selon Bertrand Hervieu, car « c’était une vision de renversement des archaïsmes, une modification d’une vision extrêmement patrimoniale de l’agriculture ». Pour lui, « “la terre n’est pas un patrimoine, mais un outil de travail” est une phrase significative de l’époque ». Il explique que « les agriculteurs ont largué les amarres du patrimonial au profit de l’instrumental (sol, animaux…). Et au moment où cette dépatrimonialisation arrive, la société appelle à une repatrimonialisation de l’agriculture. » Ce développement agricole de l’après-guerre, « intériorisé par les agriculteurs », a très bien fonctionné, ce qui rend d’autant « plus difficile un changement de paradigme », estime Bertrand Hervieu. Le développement durable devient le nouveau modèle à suivre, mais il reste subi par le monde agricole.

Production agricole, politique et finances, une nouvelle entente

Après la Seconde guerre, « le modèle de l’exploitation familiale était pensé comme le bon puisque les modèles sociétaires s’étaient cassés la figure ». Mais la vision du vivant comme outil de travail amène « à un éclatement des formes de production en agriculture ». Effectivement, aujourd’hui, l’agriculture se développe autour de trois pôles : une agriculture familiale, une agriculture de subsistance et une agriculture de firme, analyse Bertrand Hervieu. L’agriculture familiale tend à disparaître au profit d’une forme plus sociétaire. L’agriculture de subsistance se paupérise davantage car pour la première fois, « en agriculture, les riches n’ont plus besoin des pauvres. » La productivité du travail est telle qu’il n’y a plus besoin de main d’œuvre. Par ailleurs, « au plus profond de la crise, les capitaux se sont massivement tournés vers cette agriculture de firme. Les Etats ont préféré s’associer à des fonds de pension pour assurer l’approvisionnement de leur pays », souligne Bertrand Hervieu. Il observe que les agriculteurs de firme et de subsistance « n’ont aucun souci du soutenable et du développement durable ». Une firme peut effectivement épuiser les sols à volonté sans se préoccuper de préserver l’environnement « pour ses enfants ». Elle se situe donc bien loin d’une vision patrimoniale de l’agriculture. Le problème se pose déjà en Afrique.

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