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Elevage Le gouvernement tente de juguler la crise

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Le président de la République, le premier ministre, celui de l'agriculture et d'autres ont été mobilisés pour tenter de rassurer les éleveurs français, depuis l'annonce faite le 22 juillet d'un plan de soutien pour juguler la crise. Un plan décidé rapidement devant l'ampleur que semblaient prendre les manifestations d'éleveurs dans une période où les Français partaient en vacances. Au 23 juillet, les éleveurs, très mobilisés surtout sur la revendication pour des prix rémunérateurs n'étaient pas vraiment convaincus.

Un plan de soutien présenté sous les ors de l'Elysée, en présence de sept ministres, fut la réponse apportée par le gouvernement aux blocages routiers des éleveurs qui se sont propagés depuis le 19 juillet dans toute la France. Annoncé par Stéphane Le Foll, le 22 juillet, et introduit par Manuel Valls à l'Elysée même, encadré par Michel Sapin, ministre des Finances, Emmanuel Macron, ministre de l'Economie, Matthias Fekl, secrétaire d'Etat chargé du Commerce extérieur, Harlem Désir (affaires européennes)…, le plan prévoit 600 millions d'euros à l'adresse des éleveurs en difficulté. Jamais, aux dires des professionnels, autant de solennité et d'importance n'ont été observées pour l'annonce d'un plan de soutien à l'agriculture. Le feu qui s'est allumé dans les campagnes, quelques jours plus tôt – et qui perdurait encore au 23 juillet – semble effectivement échapper à tout contrôle. L'un des responsables de la Fédération nationale bovine (FNB) l'avoue à demi-mot, le 20 juillet, lorsqu'il dit ne pas connaître par avance le plan d'action des fédérations locales. À ce moment, les éleveurs n'ont plus rien à perdre et le risque de débordement existe bel et bien. Xavier Beulin, président de la FNSEA, le confirme le 21 juillet au soir par un « beaucoup de régions sont en mouvement, de manière plus ou moins spontanée, plus ou moins organisée… ».

Un plan de soutien en 24 h chrono

Manuel Valls l'a bien senti lors de son intervention, le 22 juillet : « Il faut bien que le calme revienne. […] Nous ne pouvons tolérer la moindre violence ou la moindre dégradation. » C'est en 24h que sera élaboré le plan de soutien, sur la base de mesures annoncées depuis février, signe de la nécessité impérieuse de reprendre en main une situation qui commence à dépasser le gouvernement. L'avant-veille du Conseil des ministres, le président de la République a repris l'initiative, annonçant le fameux plan de soutien, tandis que Stéphane Le Foll qui s'était contenté de promettre une rencontre avec les éleveurs, se rend à Caen. Et effectivement depuis le 19 juillet, plusieurs centaines d'éleveurs et de tracteurs, fumier et gra-vats à l'appui, bloquent la ville et réclament la venue de leur ministre. Le Mont Saint-Michel, troisième site le plus visité de France après la Tour Eiffel et Versailles, se retrouve lui aussi bloqué, le lendemain. Le 21 juillet, les blocages s'étendent aux ponts de la Seine, à Saint-Malo, à l'usine marémotrice de la Rance et à l'axe Brest-Quimper. La Somme et la Dordogne sont également touchés. Tout ceci dans une période de tourisme intense et de départs en vacances. Mais ces mouvements ne datent pas d'hier et depuis plusieurs semaines, les éleveurs bloquaient régulièrement par des actions coup de poing des sites industriels (laiterie, abattoirs) et des grandes surfaces avec, parfois, des dégradations. La tension est à son comble.

600 M€ de soutien financier ou… de reports

Ce ne sont pas moins de 24 mesures d'urgences et structurelles, « rassemblées en six axes » qu'annonce Stéphane Le Foll, à la suite du Conseil des ministres, le 22 juillet. Il rappelle que « le processus inédit [d'engagement tacite de hausse des cotations, ndlr] engagé le 17 juin [à la suite d'une réunion entre les acteurs de la filière viande bovine au ministère, ndlr] a eu un effet, celui de stopper la baisse des cours et de les faire remonter. En viande porcine, cela reste fragile. En viande bovine, l'objectif était de 0,20€/Kg. Il n'a été que de 0,10€/kg. » La poursuite de ce redressement des cours constitue le premier axe de travail à venir, d'où déjà un rendez-vous entre les membres de la filière bovine le même jour. La restructuration de la dette des éleveurs, la contractualisation avec l'annonce « de rencontres sous forme d'états généraux avec le ministre de l'Economie », le développement des énergies renouvelables (méthanisation, photovoltaïque), la promotion de l'exportation et le développement de l'origine France dans la restauration collective sont les cinq dispositifs suivants. Bon nombre de ces 24 mesures ne sont pas nouvelles comme la mise en place de la plate forme « Viande France Export », annoncée déjà le 17 juin. Mais en matière d'expert, on envoie Harlem Désir en Grèce pour améliorer les conditions d'échange des bovins. Sur les 600 M€ annoncés, 150 M€ concernent des reports d'échéance de paiement (impôt sur le revenu et les sociétés) et 150 M€ un remboursement anticipé de la TVA aux éleveurs, rendu possible mois par mois. Un report de cotisations sociales pourra être effectué pour les exploitations les plus fragiles, mais aussi la suppression des cotisations de la Mutualité sociale agricole (MSA). 50 M€ sont mis à disposition pour « une remise gracieuse des taxes foncières des éleveurs en difficultés ». Le fonds d'allégement des charges est porté de 23 M€ à 50 M€. Et l'Etat se porte garant pour des emprunts auprès des banques (500 M€) pour faire face au besoin de trésorerie des élevage mais surtout aux dettes fournisseurs « qui parfois dépassent les dettes bancaires », selon Xavier Beulin. Stéphane Le Foll annoncera également l'application, « dès cette année » des recommandations du rapport de la députée socialiste Frédérique Massat, au sujet de l'allégement des contrôles Pac.

L'application des mesures reste à définir

L'accueil est mitigé sur le terrain. Les éleveurs savent que retrouver de la trésorerie par la dette ne résout pas le problèmede fond et que les reports de paiement… devront être honorés un jour ! Et c'est justement là que le bât blesse ! Ni le gouvernement, ni les syndicats ne connaissent pour l'heure quand il faudra payer ces fameux reports, sachant que les éleveurs payent encore cette année les dernières traites du plan d'aide de l'époque Sarkozy. « Hier soir, [le 21 juillet, ndlr], le plan n'était pas chiffré. A 9h ce matin, la MSA n'avait pas encore été contactée », observe, un peu ironique, Xavier Beulin, le 22 juillet. Dans un communiqué, la MSA confirmera ces propos le lendemain. Elle indique effectivement « qu'elle attend des précisions » de la part du gouvernement sur les « modalités pratiques de mise en œuvre » de ces mesures d'aides, qualifiées de « classiques ». Elle demande également au gouvernement d'être plus clair sur « l'augmentation des moyens mis à sa disposition pour traiter toutes les demandes ». Jean-Pierre Fleury constate de son côté que « tout cela [les mesures du plan de soutien, ndlr] n'est pas très clair. Nous allons demander un groupe de travail pour en affiner l'écriture ». Face à l'annonce du plan de soutien, Xavier Beulin, note qu'« il ne peut cracher dans la soupe ». Pourtant, ces mesures « ne redonnent pas des perspectives durables » aux filières, dit-il. « Prêts de consolidation, reports d'échéance, nous sommes sur des dispositifs que l'on recycle. Les annonces de ce matin sont insuffisantes », estime-t-il. Il insiste sur la nécessité pour l'Etat de travailler sur trois dossiers : la diminution des normes et la sur-application des directives européennes ; la restructuration de la dette des éleveurs ; le développement de contrats pour régir les relations entre éleveurs, transformateurs et distributeurs.

Utilisation politique de la crise de l'élevage

En moins d'une semaine, les milieux politiques reprendront la crise de l'élevage à leur compte. Bruno Le Maire, ancien ministre de l'Agriculture sous N. Sarkozy, enchaine les interviews. « La vérité, c'est que les agriculteurs ont été abandonnés par le président de la République et le gouvernement », déclare-t-il aux Echos, le 21 juillet. Didier Guillaume, président du groupe socialiste au Sénat lui répond : « Bruno Le Maire agite, Stéphane Le Foll agit. » Toujours le même jour, François Fillon cosigne avec 178 parlementaires de droite et du centre une lettre destinée à François Hollande pour l'alerter sur « la situation de nos agriculteurs » qui « n'a jamais été aussi alarmante dans quasiment toutes les filières et notamment celles de l'élevage. Il en va de la survie d'un pan essentiel de notre économie ». Gérard Larcher, président du Sénat, confirme dans un communiqué, toujours le 21 juillet, qu'il a « saisi le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker » face aux difficultés des éleveurs français comme il s'y était engagé à la suite à la Conférence agricole qu'il avait orchestrée le 16 juillet (voir Agra Presse du 20 juillet). Il précise à quel point lui « et le Sénat avaient mesuré l'ampleur des difficultés des éleveurs français ». Stéphane Le Foll qui avait refusé, encore le matin même du 21 juillet, de se déplacer à Caen sous prétexte que « la crise de l'élevage touche tous les éleveurs », cède et part dans l'après-midi. « J'ai changé d'avis. Je vois bien tout ce qui peut être utilisé. J'ai bien compris que du côté de l'opposition, il y avait une manière de montrer du doigt », justifiera-t-il. Une opposition qui semble avoir oublié qu'elle avait eu bien du mal à juguler la crise laitière de 2009, que c'est sous un gouvernement de droite que la concertation trimestrielle sur le prix du lait avait été torpillée et qu'avait été accepté le principe de la suppression des quotas laitiers.

Un plan d'urgence « insuffisant pour résoudre la grave crise » selon les chambres d'agriculture

Les chambres d'agriculture ont dénoncé le 22 juillet l'insuffisance du plan d'urgence présenté le matin même par le gouvernement. S'il peut « soulager temporairement les trésoreries », il ne rétablira pas « la compétitivité des exploitations et la confiance des agriculteurs », indique le communiqué de presse. D'autant plus que « parmi les mesures annoncées, plusieurs ne sont que des artifices comptables ». Les chambres relèvent cependant quelques points positifs comme « la préoccupation du gouvernement » au sujet de « la consommation de viandes des Français dans la restauration hors foyer » ou « l'intention » en matière d'exportation, « d'ouvrir des marchés sur les pays tiers ». La Confédération paysanne comme la Coordination rurale, dans des communiqués respectifs du 22 juillet, reconnaissant l'utilité de ces mesures à court terme. Mais elles dénoncent un système et des crises agricoles à répéti-tion, à l'aube de la mise en place d'une nouvelle PAC. « Ces aides seront donc à fonds perdus […] et ne serviront qu'à financer la restructuration et le plan de licenciement de l'agriculture à taille humaine mis en place par les industries agroalimentaires », estime la Conf'. De son côté, dans un communiqué du 22 juillet, Coop de France demande à ses coopératives adhérentes de poursuivre les négociations de tarifs avec leurs clients, assurant que la hausse des prix sera « intégralement répercutée aux éleveurs ». Christiane Lambert, présidente du fonds Vivea de formation des chefs d'entreprises agricoles, a indiqué, par voie de communiqué de presse le 23 juillet, qu'à compter du 1er août 2015 « des fonds spécifiques seront débloqués pour les éleveurs que nous accompagnerons dans cette situation de crise sans précédent ».

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Difficile décentralisation du plan de soutien

Difficile d'expliquer, sur le terrain, ce plan de soutien, reconnaissent les professionnels qui s'inquiètent déjà de sa décentralisation. Les éleveurs doivent faire des demandes, ce qui signifie encore un peu plus de formalités administratives dans un contexte de déclarations Pac à peine achevées et de contrôles administratifs. Et, partout, l'unique revendication des éleveurs reste : « Des prix ! ». Dominique Barrault, secrétaire général de la FNSEA, le 22 juillet, se veut confiant quant à une possible extinction des feux sur le terrain. Xavier Beulin est plus réservé, d'autant plus que, vu les annonces, il n'est pas sûr que la situation revienne sous le contrôle de la grande maison. « Il y a encore quelques mouvements qui vont probablement se mettre en œuvre dans les deux ou trois jours qui viennent, parce que certains n'ont pas encore bougé, qu'ils ont envie de bouger et qu'ils ont aussi besoin d'exprimer leur colère », affirme-t-il, sur Europe 1, le 23 juillet. Jean-Pierre Fleury va plus loin : « Les conditions ne sont pas réunies pour lever les blocages ! »

F. Hollande appuie le plan de soutien

Après l'Ouest de la France, c'est dans le Massif Central que s'étend le mouvement de protestation des éleveurs, le 23 juillet. Plus de 300 tracteurs bloquent dans la journée Lyon et des barrages reprennent autour du Mont-Saint-Michel. Le Pont de Tancarville restera bloqué et des barrages filtrants perdureront en aval de Rouen jusqu'en milieu d'après-midi. François Hollande prend également la parole, lors d'un déplacement à Dijon sur la viticulture, le 23 juillet. « Nous voulons qu'il y ait non seulement la distribution qui fasse l'effort indispensable pour rémunérer les producteurs, mais également les abatteurs et les transformateurs qui doivent rendre des comptes », s'exclamera-t-il. Il avait abordé la question pour la première fois, cinq jours plus tôt. Il revient sur l'une des mesures du plan de soutien concernant l'approvisionnement de la restauration collective sous la responsabilité de l'Etat (marine nationale, armée de terre, assistance publique…) annonçant des « actions immédiates », via des « révisions de clauses » des appels d'offre. Il s'agissait d'une demande forte de la FNB à laquelle vient de répondre le gouvernement.

1,409€/kg pour le porc, objectif atteint

« La restauration collective, c'est fait ! L'export, c'est fait ! Reste les prix ! », s'exclame Jean-Pierre Fleury à la sortie de la 3e réunion officielle, le 22 juillet, au ministère de l'Agriculture entre les acteurs de la filière viande bovine. Emmanuel Macron, Matthias Fekl et Martine Pinville sont venus apporter leur soutien à Stéphane Le Foll durant cette dernière rencontre. Jean-Paul Bigard, directeur général du groupe Bigard, honorera enfin de sa présence la réunion, grand absent de toutes les autres (12 mai et 17 juin au ministère de l'Agriculture, 16 juillet au Sénat). « Les obstacles à une revalorisation plus rapide des cours ont été identifiés : la valorisation de ces viandes en produits élaborés, dans la restauration collective et commerciale ainsi que sur les marchés d'exportation n'a pu permettre d'intégrer les mêmes hausses que pour la viande destinée à la grande distribution », annonce un communiqué du ministère, le 23 juillet. En porc, le dossier semble clos avec un cours qui « a atteint un niveau permettant de couvrir les coûts de production pour la majorité des éleveurs », selon le communiqué. Le marché du porc breton temporise dans son commentaire de la cotation du jour : « Le “fameux” seuil des 1,40 € a été franchi dans la douleur, près de 4 000 porcs restant invendus. […] Le commerce de la viande accompagne-t-il toutes ces hausses [des cours, ndlr] successives ? Il semble que non. Beaucoup de cochons restent dans les porcheries ou sont enlevés en retard ! » Et le lait ? Si le plan de soutien concerne aussi cette filière et si bon nombre d'éleveurs sur les barrages étaient des producteurs laitiers, le syndicalisme laitier semble un peu absent des couloirs du gouvernement. Le 23 juillet, l'agenda du ministre est encore modifié par… une « réunion avec les acteurs de la filière laitière sur la situation des marchés et le prix du lait », le 24 juillet. Il était temps !

Un conseil des ministres européens de l'Agriculture prévu en septembre

Stéphane Le Foll a demandé et obtenu la convocation d'un conseil des ministres européens de l'Agriculture en septembre sur la crise de l'élevage et notamment du lait, a indiqué le ministère de l'Agriculture dans un communiqué du 23 juillet. La date de ce Conseil des ministres n'est pas encore fixée. La plupart des pays européens connaissent aujourd'hui une situation de tension sur le lait, dans un contexte de surproduction. « L'Allemagne, la Belgique, l'Irlande, vivent la même chose que nous. C'est toute l'Europe laitière qui va s'enflammer », a expliqué le président de la Fédération na-tionale des producteurs de lait (FNPL) Thierry Roque-feuil, le 22 juillet à l'Assemblée nationale. Dans une déclaration transmise à la presse, le même jour, il constate qu'« en aucun cas, ce plan [de soutien à l'élevage, ndlr] ne soustrait les acteurs de l'aval de la filière laitière à prendre enfin leur responsabilité. » S'il salue « la prise de conscience du gouvernement » face à la crise, « la question laitière n'est selon lui qu'effleurée » et « la situation difficile des producteurs de lait est sous-évaluée, même si je salue la mesure sur la TVA plus spécifiquement demandée par la FNPL. »

Crise de l'élevage : après le Sénat, l'ensemble des acteurs réunis à l'Assemblée nationale

Après le Sénat, le 16 juillet, c'est à l'Assemblée nationale, le 22 juillet au soir, que s'est réuni l'ensemble des acteurs des filières d'élevage bovin, porcin et laitier pour une audition publique, à la commission des affaires économiques, animée par le député François Brottes (SRC). Stéphane Le Foll a également participé au débat. Les échanges « d'une courtoisie sans pareil », selon les termes de François Brottes, ont révélé l'ambiance qui règne dans les filières. C'est avec émotion que les représentants syndicaux de la production ont parlé des difficultés de l'élevage face à des industriels plutôt dans la justification entre libéralisme, volatilité des cours et loi de modernisation de l'économie. A noter la présence de Dominique Chargé, président de la Fé-dération nationale des coopératives laitières, et surtout d'Olivier Picot, président de la Fédération nationale des industries laitières, absents au Sénat et que Gérard Larcher, président du Sénat, doit recevoir le 23 juillet. Loi de modernisation de l'économie (LME) ou encore contractualisation sont revenues régulièrement sur le devant de la scène. Par ailleurs, les députés Thierry Benoit (UDI) et Annick Le Loch (socialiste) seront mandatés, selon François Brottes, « pour une réflexion sur une période de trois mois au moins, pour mettre en perspective l'ensemble de ces filières secouées par un marché qui a bougé, par une concurrence qui n'est pas toujours loyale, mais aussi par des modèles économiques qui doivent sûrement être revus ».