« La France doit se doter d’un champion national de la charcuterie-salaison qui soit un leader structurant capable de rivaliser d’un point de vue industriel et commercial avec les multinationales que sont l’Américain Smithfield (Aoste) et le Suisse Nestlé (Herta), cela dans un contexte de rapport de force avec la grande distribution », note un récent rapport du Haut Conseil de la Coopération agricole. Et le Haut Conseil de déplorer que la coopération, très présente sur les maillons génétique, groupements et abattage, soit très peu impliquée dans la transformation en charcuterie.
L’avenir de la filière porcine française pose un véritable défi pour l’organisation économique qui doit impérativement progresser, estime le Haut Conseil de la coopération agricole dans une récente note sur « l’avenir de la filière porcine française » Le Haut Conseil a été créé par la loi d’orientation agricole de 2006 et ce rapport, issu de sa section économique et financière que préside l’ancien ministre Philippe Vasseur, a été précédé de travaux analogues sur l’avenir de la filière viticole française.. Même si le nombre de groupements (73) a déjà été divisé par deux depuis 1990, la concentration doit continuer car les quinze premiers groupements – ceux qui totalisent plus de 500 000 porcs - ne représentent que 68 % de la production groupée. C’est une nécessité, selon le rapport, si l’on veut arriver à une meilleure compétitivité globale du porc fourni aux abatteurs des différentes régions de production.
Le maillon abattage-découpe pose les mêmes problèmes : la taille des entreprises françaises est inférieure à celle des leaders européens et la production porcine ne tiendra dans certaines régions que s’il existe des outils compétitifs et rentables. Les quatre régions qui comptent (Bretagne, Pays de Loire, Poitou-Charentes, Basse Normandie) représentent 77 % des abattages français de porcs. Les 10 premiers abattoirs appartenant à 7 entreprises assurent 56 % des abattages. Le premier groupe français Cooperl abat 3,7 millions de porcs et même si son projet de rapprochement avec Arca aboutit voir par ailleurs dans ce numéro - rubrique Entreprises, cela ne fera encore que 6 millions de porcs par an quand au niveau européen Danish Crown en abat 22 millions, Vion 19 millions et Tonnies 10. Et au niveau mondial Smithfield affiche un score de 27 millions de porcs abattus !
Un enjeu de productivité
La productivité des outils d’abattage et de découpe doit être améliorée, ce qui implique des efforts de modernisation, de saturation, de spécialisation et avec des capacités industrielles ayant la taille critique. Cet effort de performance du parc industriel français doit être complétée d’un mouvement de concentration des opérateurs ; domaine dans lequel la France accuse un retard très significatif par rapport à l’Europe du Nord notamment. Il s’agit en fait de massifier l’offre française de carcasses et de pièces sur un marché qui est devenu international. L’alliance Prestor-Gad-Cecab, constituée en septembre dernier, est une première opération en ce sens.
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Par ailleurs, des initiatives sélectives doivent être prises par des abatteurs-découpeurs français afin d’intégrer des maillons spécifiques de la transformation ; le but est ici d’utiliser des pièces difficiles à commercialiser, de développer des produits de niche à connotation « terroir », ou encore de mieux valoriser les pièces vendues en frais au travers d’unités de vente consommateur (UVCI). Il faut rechercher l’équilibre et la meilleure valorisation matière par un bon mix produits/mix clients, insiste le Haut Conseil, pour qui la séparation abattage-découpe/transformation qui prévaut en France n’est pas, au vu de ce qu’on observe ailleurs, une règle universelle.
La menace d’un approvisionnement en découpes américaines
En ce qui concerne la charcuterie-salaison, le rapport note la dispersion du secteur avec toujours 354 entreprises, mais aussi la domination exercée par des entreprises comme Herta (Nestlé), Aoste qui a été vendue à l’américain Smithfield, ou Madrange qui est à vendre. Alors que des leaders français se développent dans les produits traiteur et les plats cuisinés, il n’en va pas de même dans la charcuterie. Les entreprises françaises impliquées dans l’amont (Brocéliande, Floc’h ou Aubret) sont encore modestes tandis que deux distributeurs, Leclerc et Intermarché, sont impliqués dans l’abattage de porc et la charcuterie. Et les deux leaders français de l’abattage, Socopa et Cooperl, ne semblent pas avoir de stratégie de transformation au-delà des UVCI et de la saucisserie.
Aussi, le vrai danger, à moyen terme, est une entrée massive de pièces de découpe nord ou sud-américaines avec un contrôle des grandes marques de charcuterie française par des leaders porcins mondiaux, estime le rapport. Les cessions d ‘entreprises du secteur aval qui pourraient se produire seront donc des rendez-vous décisifs pour la filière française : soit des entreprises internationales, éventuellement intégrées en amont dans l’abattage à l’étranger, mettent la main sur de nouvelles marques de référence pour le marché français ; soit les acteurs de l’agroalimentaire français sont capables d’organiser des projets performants et jouent un rôle d’avenir dans cette industrie stratégique pour la production porcine nationale.