Du lait concentré en protéines, issu des États-Unis, entre au Canada sans droit de douane du fait d’un défaut de réglementation. Utilisé localement par les fromageries, il ébranle le système de gestion de l’offre canadien, établie sur la consommation nationale. Si elle peut faire rêver les éleveurs laitiers français, cette gestion de l’offre présente tout de même des limites.
« C’est vrai que notre prix du lait est un peu plus élevé [que dans d’autres pays, ndlr], mais je n’accepte pas que mon prix soit le plus bas », a estimé Christian Lacasse, l’un des dix meilleurs producteurs de lait du Québec, le 6 juin. « Le prix du lait au Canada est l’un des plus élevés des pays occidentaux », observait Nicolas Chapuis, ambassadeur de France au Canada, le 8 juin. Tous les deux se sont exprimés lors d’un voyage de presse organisé par l’Association française des journalistes agricoles (AFJA) au Canada. Avec un prix du lait au producteur à 0,75 €/l, ces derniers n’ont pas vraiment à se plaindre, sachant que les éleveurs français sont payés moins de 0,30 €/l ces derniers temps. Et pourtant Christian Lacasse a fait partie de la centaine des manifestants du 2 juin dernier à Ottawa. IIs dénonçaient l’entrée de lait diafiltré dans le pays, en provenance des États-Unis. Ce lait, concentré pour en renforcer le taux de protéines, est utilisé par les laiteries canadiennes pour la production de fromage et autres produits laitiers, au détriment du volume de lait produit par les éleveurs.
Le lait diafiltré passe les frontières sans droit de douane
Considéré comme un ingrédient à la frontière par l’Agence des services frontaliers du Canada, il passe outre le système de gestion de l’offre instauré dans le pays (exemption de droits de douane). Une fois entré dans le pays, l’Agence canadienne d’inspection des aliments le considère comme du lait et autorise alors son addition dans les fromages et yoghourts au-delà des limites permises. « Je veux que la réglementation soit appliquée. Il faut limiter les importations car moi on me demande de limiter ma production » du fait de la soumission à des quotas, explique Christian Lacasse. Il revendique une juste répartition de « la valeur ajoutée tout au long de la chaîne », ce que permet normalement la réglementation liée à la gestion de l’offre appliquée au Canada. Interrogée sur le sujet, la laiterie Bergeron (Québec) appuie les producteurs et reconnaît même une distorsion de concurrence que crée l’utilisation de ce lait diafiltré entre laiteries. « Si on a un système de gestion de l’offre, respectons-le ! », s’est exclamée Isabelle Roy, directrice des ventes chez Bergeron.
220 M$CAD de perte pour les éleveurs laitiers
Selon l’Union des producteurs agricoles, syndicat agricole canadien, « le fait que ce produit de substitution entre à pleine porte au Canada et à faible coût, entraîne de lourdes pertes pour les producteurs laitiers canadiens. En 2014, celles-ci se sont élevées à 200M$ CAD et 220 M$CAD en 2015 ». Pierre Yvon Begin, journaliste à La Terre de chez nous, explique que les producteurs de Québec essaient de négocier un nouvel accord avec le gouvernement fédéral pour créer une nouvelle classe de lait qui intégrerait le lait diafiltré afin de conserver l’efficacité du système de gestion de l’offre. Or, les producteurs de l’Ontario « ont négocié en cachette avec Parmalat (Lactalis) ou Agropur (coopérative) pour obtenir une différenciation » sur le prix du lait. L’unité des producteurs est donc mise à mal. La gestion de l’offre présente des failles et comme le reconnaît Nicolas Chapuis, « il y a aujourd’hui un débat sur la gestion de l’offre ». Il parle « d’agriculteurs hors-sol », déconnectés des marchés. La gestion de l’offre coûte cher au gouvernement et aux provinces, ainsi qu’au consommateur à qui le litre de lait est vendu plus de 2 €CAD (1,37€). « La question, c’est le pouvoir d’achat du consommateur et du producteur. Je trouve qu’en France, on a trouvé un juste équilibre », s’exclame-t-il. Un discours que ne tiendraient sans doute pas les producteurs français, dont les revenus se réduisent comme peau de chagrin !
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La gestion de l’offre, « une rente »
Un directeur de coopérative avoue que la gestion de l’offre « ne tire pas vers la qualité ». Il parle d’« une rente », qui laisse « la porte ouverte à des pratiques abusives, mais qui a l’avantage de répartir l’agriculture sur tout le territoire ». Les jeunes agriculteurs dénoncent le prix du quota, qui freine l’installation : 25 000 $CAD/kg de matière grasse (MG) au Québec, plus de 30 000 $CAD/kg de MG au Manitoba. La ferme de Christian Lacasse, qui fait vivre une famille avec 60 vaches, possède un quota de 80 kg de MG/jour. « Les éleveurs ont décidé de mettre un prix plancher pour le kilo de matière grasse, afin d’éviter des dérives », explique Christian Lacasse. Une mise aux enchères des quotas est effectuée tous les mois au Québec. « Les gens qui s’installent ont une attribution prioritaire. Le quota rend impossible toute installation à une personne extérieure », précise-t-il. Pour l’installation de son fils, il a sous-évalué la valeur de l’actif (2 M$CAD) de 40 %.
Les producteurs laitiers canadiens appréhendent le CETA
La signature du CETA (traité de libre-échange entre l’UE et le Canada) avec l’entrée d’un contingent supplémentaire de 18 000 tonnes de produits laitiers français inquiète fortement la filière laitière canadienne. « Les deux grands perdants seront la production laitière et l’automobile », affirmait François Bertrand, directeur adjoint de l’Union des producteurs agricoles, le 4 juin, lors d’un voyage de presse organisé par l’Association française des journalistes agricoles (AFJA) au Canada. « C’est du lait que nous n’arrivons pas à faire. Nous craignons une pression sur nos transformateurs qui se répercutera sur nous. Dans ce sens, nous essayons de travailler sur le local pour trouver une plus-value au niveau du producteur (bien-être animal, environnement, etc) », continue-t-il. Les fromages canadiens sont majoritairement de type gouda ou cheddar.