Abonné

Climat Le manque d’eau met l’agriculture sous pression

- - 8 min

Au froid succède un début de sécheresse sur l’Europe de l’Ouest. Il frappe particulièrement la péninsule ibérique, ainsi que la moitié sud de la France. Ces conditions sèches sont mesurées par des déficits pluviométriques dans plusieurs zones. A ceci s’ajoute un relevé des niveaux des nappes phréatiques, réalisé par le Bureau des recherches géologiques et minières (BRGM), soulignant que 80% des réservoirs affichent un niveau inférieur à la normale. Si, pour le moment, les préfectures n’évoquent pas de restrictions à l’usage de l’eau en agriculture, elles se laissent la liberté de changer d’avis dans les prochains mois, voire semaines, surtout si le déficit hydrique s’aggravait.

Selon le BRGM, « 80% des nappes phréatiques affichent un niveau inférieur à la normale en France. 51% des nappes sont en baisse, 26% voient leurs niveaux stables et moins d’un quart sont en hausse », indique une note du 15 mars. Une situation aggravée par rapport à l’année dernière à la même date quand 56% des nappes étaient à des niveaux inférieurs à la normale. Une année déjà particulièrement sèche. D’après le BRGM, le fort déficit en précipitations au mois de février, n’atteignant pas 25% de la normale sur l’ensemble du pays, explique en partie le niveau bas des nappes phréatiques. D’ores et déjà les représentants du monde agricole, et parmi eux les céréaliers, alertent les pouvoirs publics face à un risque de sécheresse succédant à un épisode de gel critique pour les grandes cultures sur un quart nord-est de la France.

Une situation climatique française hétérogène
« Concernant le département de la Vendée et les départements limitrophes, le déficit pluviométrique par rapport à la normale est de 40% pour janvier et 70% pour février », indique Jean-Luc Lespinas, responsable agronomie de la Cavac, une coopérative vendéenne. « À ce jour on ne relève rien d’alarmant sur le potentiel des cultures, c’est la pluviométrie d’avril et mai qui sera déterminante », poursuit-il. De son côté, Franck Lonca, analyste agricole chez Geosys, indique que « la région Poitou-Charentes est la plus touchée par le déficit de pluviométrie ». Selon lui, « dans cette région, le rythme des précipitations était correct jusqu’à fin 2011, mais il est de 50 à 60% inférieur à la normale depuis le 1er janvier, particulièrement sur le sud de la région ». Du 1er janvier au 21 mars, le cumul de pluviométrie en Poitou-Charentes était de 87 mm cette année, contre 102 mm l’année dernière et une normale à 171 mm. Toujours selon Geosys, l’Aquitaine, importante productrice de maïs, souffre d’un déficit hydrique marqué avec un mois de février « absolument sec ». Ainsi, depuis le 1er janvier, 100 mm d’eau sont tombés sur la région, contre 132 mm en 2011 et 180 mm à la normale. Des écarts de pluviométrie sont observés sur toute la France avec, selon Geosys, des niveaux de 40 à 50% inférieurs à la normale dans les pays de la Loire et la Bretagne, de 30 à 40% dans la région Centre, de 20 à 30% en Champagne-Ardenne et Lorraine et de 10 à 20% dans le Nord-Pas-de-Calais. En revanche, la zone comprenant la Haute-Normandie, la Picardie et l’Ile-de-France aurait peu de risque de souffrir de la sécheresse cette année sur les sols profonds. C’est le constat fait par la coopérative Cap Seine en ce qui concerne les 80% de sols profonds dont les réserves utiles sont pleines. Mais, pour les 20% de sols superficiels de la coopérative, la situation est plus compliquée, et des pluies seraient nécessaires dans les trois prochaines semaines. Dans cette zone, on assiste au même scénario que celui de l’année dernière, mais en plus précoce, rendant difficile l’assimilation des apports d’azote en raison d’un manque de pluie.

Les représentants des agriculteurs s’inquiètent
Ce début de sécheresse, succédant à un épisode de gel, est l’occasion pour les représentants des producteurs de grandes cultures de demander des assouplissements réglementaires ainsi que des facilités de trésorerie aux pouvoirs publics. Ainsi, le 21 mars, Philippe Pinta, président d’Orama, a été reçu en urgence par le ministre de l’Agriculture, Bruno Le Maire, afin de lui exposer la situation ainsi que ses revendications. Il a ainsi demandé au ministre que les préfets dressent un inventaire précis de la situation dans chaque département, mais aussi une anticipation de la date de paiement des aides Pac pour 2012. Philippe Pinta a aussi réclamé des mesures pour alléger la trésorerie des exploitations, et que soient suspendues les contraintes Pac ou agroenvironnementales. Le président d’Orama souhaite aussi la mise en place d’un comité de suivi pour établir l’inventaire de la situation, apprécier son évolution et prendre les initiatives complémentaires qui s’imposent. Ces demandes concernaient à la fois la surveillance des dégâts du gel et celle d’un début de sécheresse sur une grande partie du territoire. La veille, Bruno Le Maire avait anticipé ces demandes en réunissant ses services territoriaux afin d’évaluer les conséquences du gel sur les cultures d’hiver et la situation climatique du printemps présentant des risques de sécheresse par endroit. Un premier bilan devrait être fait lors de la prochaine réunion du comité de suivi des risques agricoles le 12 avril. Aussi, le 21 mars une évaluation des dispositifs mis en place face à la sécheresse de 2011 a été réalisée par le ministère.

Surveillance des restrictions à l’usage de l’eau
Sur les régions sensibles au manque d’eau et qui ont recours à l’irrigation en agriculture, si les restrictions d’usage ne sont pas encore à l’ordre du jour, les préfectures restent vigilantes. Pour le Poitou-Charentes, Gérard Fallon, directeur adjoint de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal), indique que « si la météo ne s’améliorait pas », des restrictions d’usage de l’eau pourraient être rapidement envisagées. Ces inquiétudes font suite à un mois de février extrêmement sec en Poitou-Charentes. En Aquitaine, autre région adepte de l’irrigation, à la mi-mars la Dreal faisait état d’un bilan pluviométrique plus défavorable qu’en 2011. Ainsi, le mois de février a été exceptionnellement sec sur la région Aquitaine, à moins de 25% des normales, et le mois de mars a été accompagné de peu ou pas de précipitations et de températures élevées. Selon la Dreal d’Aquitaine, la succession de mois déficitaires en précipitations conduit à un bilan hydrologique déficitaire sur la recharge des nappes, le remplissage des retenues et le débit des cours d’eau. « La poursuite de cet état conduirait dès le printemps à une situation comparable à celle de 2011 », conclut la Dreal d’Aquitaine. Pour le moment cette région n’envisage pas de restrictions à l’usage de l’eau en agriculture en 2012, mais indique que la situation évoluera en fonction de la pluviométrie.

Vers une harmonisation des seuils de restriction
« Nous travaillons actuellement à harmoniser les notions de seuils d’alerte et de coupure concernant l’usage de l’eau avec l’ensemble des préfectures », explique Gérard Fallon. Selon lui, un cadre harmonisé de ces seuils devrait émerger début avril. Mais Gérard Fallon insiste sur le fait que ce sont les préfets de département qui prennent la décision de restreindre les usages de l’eau. Expliquant les notions de seuil d’alerte, consistant en la mise en place de mesures préventives aux déficits hydriques, et de seuil de coupure, interdisant tout prélèvement d’eau sauf dérogation, Gérard Fallon a souhaité inciter les départements à gérer des seuils volumétriques périodiques. Cette notion consisterait, par exemple, sur des périodes de dix jours à gérer des volumes limités et définis de la ressource en eau. D’ailleurs, Gérard Fallon montre les limites de la gestion actuelle de l’eau avec des restrictions saisonnières d’usage. « En Poitou-Charentes, les agriculteurs irrigants ont réduit leurs surfaces en maïs au profit de l’orge de brasserie dont les besoins en eau sont plus précoces », d’après Gérard Fallon. Une stratégie d’évitement des sécheresses estivales de la part des agriculteurs. Mais les sécheresses étant devenues printanières, les restrictions d’usage de l’eau sont de plus en plus prises aux printemps « ce qui pénalise doublement les agriculteurs », souligne Gérard Fallon. Enfin, si pour le moment la sécheresse n’estpas avérée, de l’avis de nombreux professionnels de l’eau et de l’agriculture elle pourrait se révéler si les précipitations ne s’accroissaient pas dans les prochaines semaines.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.