Non, le marché chinois n’est pas un mirage, affirme Andrzej Kwiecinski, analyste, principal expert à la direction de l’agriculture de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). Selon lui, les besoins de la Chine resteront colossaux mais le pays sera également un exportateur important. Tout ce qui ne nécessite pas trop de surface mais réclame de la main-d’œuvre devrait figurer parmi ses points forts.
Comment la Chine va-t-elle peser sur les marchés mondiaux agricoles selon vous ? En tant qu’importateur ? Exportateur ?
Nous estimons à l’OCDE que la Chine devrait rester dorénavant importatrice nette de produits agricoles et alimentaires. Elle était excédentaire dans le secteur agroalimentaire jusqu’en 2003. Elle importera vraisemblablement de plus en plus d’oléagineux, de coton, de céréales probablement, et aussi des produits laitiers et du sucre. D’après nos prévisions à l’horizon 2015, ses importations d’oléagineux devraient monter en puissance jusqu’à 40 millions de tonnes annuelles. Nous situons ses importations nettes annuelles de céréales à 20 millions de tonnes en 2015, ce qui correspond aux contingents tarifaires pour les céréales dans le cadre de l’engagement de Pékin à l’OMC. La Chine est déjà importatrice nette de produits laitiers et devrait l’être davantage demain car la production domestique ne suffit pas. Ses importations de sucre devraient beaucoup augmenter, passant à 5 millions de tonnes par an. C’est à cause de ces produits « lourds » que le solde agroalimentaire chinois devrait rester structurellement déficitaire. D’une manière générale, toutes les cultures qui demandent beaucoup de surfaces s’orientent vers une situation déficitaire. Là où le pays devrait se monter offensif à l’export, c’est celui des fruits et légumes qui demandent beaucoup de main-d’œuvre et qui peuvent être transportables sur de longues distances, sous forme transformée.
Risque-t-elle de devenir un transformateur de matières premières qu’elle réexporte sous forme de produits finis ? On voit déjà l’exemple du lin, qu’elle achète à la France et réexporte sous forme de textiles. Le cas du lin peut-il se reproduire dans d’autres filières ?
Oui, mais c’est déjà le cas. Vous citez l’exemple du lin. Celui du coton est le plus flagrant : la Chine importe de ce produit en grande quantité (c’est son deuxième poste importateur agricole après le soja), pour le transformer, puis en exporter une bonne part sous forme de textile. Un autre produit similaire : la laine. Cette propension de la Chine à transformer et à exporter existe déjà et ne peut aller qu’en se développant. Pourquoi ? Parce que la Chine a une gigantesque capacité de main-d’œuvre (le nombre et la faculté d’adaptation) et aussi un taux très élevé d’épargne, source d’investissement.
Quelles sont les matières premières agricoles que la Chine serait capable de développer ?
Tout ce qui est transportable, comme l’ail, la pomme, ou transformable, comme les champignons et la fraise, ou les brocolis et bien d’autres produits issus de cultures qui demandent relativement peu de superficies, est appelé à monter en puissance. Les exportations chinoises sont d’abord destinées au Japon et à la Corée du Sud. Mais des articles de grande consommation transportables sur de longues distances comme la fraise en boîte peuvent atteindre l’Europe. C’est arrivé récemment, provoquant des réactions de la Pologne, important pays producteur de fraises.
On voit la Chine investir dans la tomate de conserve en Provence. Peut-on l’imaginer investir à grande échelle dans l’agroalimentaire mondial ?
L’agriculture et les industries agroalimentaires seront l’un des secteurs d’investissements, pas le seul, ni le principal, mais il ne sera pas à l’abri de cette évolution. Beaucoup de capitaux circulent en Chine, du fait du taux d’épargne élevé des Chinois, et s’investissent dans la transformation des matières premières, agricoles entre autres. À cela il faut ajouter les investissements étrangers : 60 milliards de dollars, tous secteurs confondus. Le taux d’épargne chinois restera élevé. Les Chinois investissent pour l’instant surtout sur leur marché domestique, mais leurs investissements à l’étranger se développent rapidement.
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La Chine est-elle appelée à tirer durablement vers le haut les prix du pétrole ?
Je ne suis pas spécialiste de l’énergie, mais j’entends dire des experts que la demande chinoise en énergie sera plus élevée demain qu’aujourd’hui. Ce sera un des facteurs de hausse des prix de l’énergie. Un paramètre qui a son importance est la rapidité de l’augmentation de la demande. Jusqu’au milieu des années 1990, la Chine était exportatrice nette de pétrole. Cette mutation en dix ans à peine a un impact sur les marchés de l’énergie.
Le rêve d’un vaste marché chinois qui s’ouvrirait n’est-il pas un mirage, sachant que la Chine ne demande pas tant des produits que du savoir-faire ? Les Chinois ne vont-ils pas tout simplement devenir des compétiteurs sur des produits de qualité et à valeur ajoutée ?
Le marché chinois n’est pas un mirage. Les importations chinoises ont représenté 660 milliards de dollars en 2005, dont 37 dans le domaine agricole et alimentaire. C’est déjà énorme. Tous les pays industrialisés convoitent ce marché. Les débouchés à venir sont avant tout les grandes denrées (oléagineux, céréales, produits laitiers, sucre), mais aussi des niches de produits de bonne qualité. Les niches, à l’échelle de ce pays vaste et peuplé, peuvent être énormes. Et elles se développent parce que les revenus s’accroissent, parce que la population se préoccupe davantage de sa santé, et que les moyens de communication, l’urbanisation et l’arrivée de la grande distribution contribuent à faire connaître de nouveaux produits alimentaires.
Mais il faut savoir que ce marché est très concurrentiel. D’une part de nombreux investisseurs étrangers y sont, d’autre part les Chinois sont capables d’approvisionner eux-mêmes une bonne part de ce vaste marché. Il faut être très compétitif pour résister, beaucoup plus que, par exemple, en Inde, où les chemins sont tracés.
En Chine, un concurrent peut survenir à tout moment. Le taux d’ouverture aux importations de la Chine est de 70 %, contre 24 % aux États-Unis. En fait la Chine est en train de suivre la même voie que le Japon et la Corée du Sud. À l’époque, tout le monde se plaignait de la montée d’une concurrence, de la copie des technologies, puis de la création de marques propres à ces pays. Certes, les Chinois ne respectent pas beaucoup la propriété intellectuelle. Mais tout cela doit changer : il devient de leur propre intérêt de protéger leurs droits de marques, car ils aspirent maintenant à protéger leurs appellations. L’émergence de la Chine ne semble pas être un danger : les importations de l’UE et des États-Unis en provenance de l’Asie du Sud-Est (cinq pays : Japon, Corée, Taïwan, Hong-Kong et Chine) sont stables, à environ 25 %, depuis des décennies. C’est simplement une réallocation des parts qui s’opère à l’intérieur de ces cinq pays.