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Le MNHN cherche une alternative au fusil pour réguler les choucas

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Les représentants syndicaux de Bretagne et de Loire-Atlantique ont dénoncé fin juin la prolifération des choucas, entraînant des dégâts importants dans les exploitations. Les producteurs réclament des plafonds plus importants de tirs, tandis que le Muséum national d’histoire naturelle cherche des alternatives pour réguler la population de cette espèce protégée.

Ailes noires, cou gris et yeux jaunes : difficile de trouver le choucas des tours attachants. Pis, l’oiseau s’en prend aux champs de maïs dans le grand Ouest, avec des dégâts atteignant « plusieurs milliers d’euros sur certaines exploitations, sans possibilité de compensation », comme le déplore Sylvain Piet, responsable des dégâts au sein de la FDSEA du Maine-et-Loire. La situation, précise-t-il, ne concerne cependant que des secteurs bien identifiés du département, ceux où la présence de bâtiments anciens en pierre favorise la nidification.

Les agriculteurs bretons, eux, ont même lancé « un appel de détresse » aux ministères de l’Agriculture et de la Transition écologique, estimant que la prolifération des oiseaux pourrait provoquer près d’un million d’euros de dégâts dans les seules Côtes d’Armor cette année. Car malgré un plafond de tir dérogatoire de 8 000 oiseaux, et la mise en place de quarante référents dans le département, « la population de choucas est telle qu’il est pour l’instant illusoire de parler de régulation », souligne la chambre d’agriculture régionale dans un communiqué.

D’après les chiffres du Muséum d’histoire naturelle, entre 2001 et 2019, la population de choucas aurait été multipliée par deux au niveau français, après une forte baisse au cours des années 1990. « Aujourd’hui, on assiste à un déclin dans toutes les régions sauf en Bretagne, où les choucas s’installent dans les maisons peu occupées et des cheminées », précise Frédéric Jiguet, ornithologue, biologiste de la conservation au Muséum National d’Histoire Naturelle.

Tirs dérogatoires suspendus

À la demande de l’association Crow Life, l’arrêté préfectoral qui prévoyait le prélèvement de 500 choucas des tours dans le département du Maine-et-Loire a été suspendu par le tribunal administratif de Nantes fin juin. Une décision « incompréhensible » pour la FDSEA et les syndicats, qui dénoncent « une justice beaucoup plus complaisante avec certaines associations qu’avec le monde agricole ».

« Alors qu’il y a un travail construit, coordonné, et scientifique depuis 2015 pour compter les couples et les nids afin de définir les plafonds adaptés, ces gens-là viennent sans arguments », déplore Sylvain Piet, de la FDSEA 49. Frédéric Jiguet, de son côté, salue « une sage décision », et un signal positif. « Lorsqu’une espèce protégée pose problème, on fait croire que les choses iront mieux en la tuant. Mais c’est rarement le cas », estime le chercheur.

Mieux comprendre l’espèce

Car si la destruction d’oiseaux peut régler le problème dans l’immédiat, le comportement de l’espèce peut rendre cette tentative inutile sur le long terme. Le cas des grands corbeaux à Saint-Flour, explique Frédéric Jiguet, est emblématique.

« Les corbeaux venus des décharges allaient tuer les agneaux sur une exploitation. Des dérogations pour destruction ont été demandées jusqu’à 50 corbeaux, mais on s’est rendu compte, en les étudiant, que les oiseaux étaient des immatures se déplaçant sur de grandes distances, et que les individus étaient chaque année différents », raconte Frédéric Jiguet.

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Peu importe alors le plafond de tir dans ce cas : chaque année, de nouveaux corbeaux étaient susceptibles de revenir. « La solution est de fermer la décharge, ou de fermer l’exploitation, mais la destruction n’aura aucun effet », conclut Frédéric Jiguet.

Une étude spécifique sur les choucas

Pour éviter ce type d’écueil sur les choucas, Frédéric Jiguet participe à une étude lancée en 2020 à la demande du ministère de la Transition écologique, et qui durera trois ans. Les chercheurs ont posé des GPS sur une quinzaine d’oiseaux, et effectuent des captures, notamment pour évaluer l’âge des individus, la densité de population, ou les distances de vol. « C’est autour de Quimperlé, et on a, à la fois des oiseaux qui restent très près de la ville, et d’autres qui vont assez loin. Il faudra plus de recul », souligne Frédéric Jiguet.

« En étudiant la population, nous pourrons montrer, par exemple, que si l’effectif dépend du nombre de cheminées pour se reproduire, la première chose à faire, c’est d’empêcher les choucas de rentrer par des grillages », poursuit le chercheur. Une alternative qui avait déjà été étudiée par certaines associations, et qui pourrait éventuellement être financée par les assureurs, au titre de la protection des maisons contre les feux liés à l’embrasement des nids.

Le coût de la régulation

Les coûts de la régulation des populations d’oiseaux ne sont par ailleurs jamais vraiment évalués, souligne Frédéric Jiguet. « Combien ça coûte de tuer 300 000 corneilles en France ? Entre l’installation des cages pièges et de la nourriture, les véhicules de transport, le temps des agents ? Et comment ces coûts se comparent-ils à ceux des dégâts ? » s’interroge le chercheur.

À l’heure où toutes les organisations, les partis politiques et les élus se réclament de l’écologie, il regrette de manière générale que les écologues soient si peu écoutés. « Il faut connaître la biologie des espèces », martèle Frédéric Jiguet. Au risque, dans le cas contraire, d’abattre des oiseaux pour les voir revenir toujours plus nombreux l’année suivante.

« Lorsqu’une espèce protégée pose problème, on fait croire que les choses iront mieux en la tuant »