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Viande bovine Le pari du marché mondial

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Alors que des perspectives intéressantes s’ouvrent sur le marché mondial des viandes, l’élevage français reste en difficulté. Les coûts de production élevés et l’impact de la sécheresse risquent d’amplifier le mouvement de décapitalisation des cheptels bovins. Les difficultés rencontrées par les grands exportateurs mondiaux de même qu’une demande qui s’exprime, notamment dans la zone méditerranéenne, laissent toutefois espérer une « fenêtre de tir » pour la production européenne et notamment l’élevage français qui possède le quart des veaux nés en Europe. A condition que le potentiel soit préservé et qu’on se donne les moyens d’exporter, clame la fédération nationale bovine.

Plus de 15% d’augmentation de consommation de viande bovine à travers le monde d’ici dix ans. C’est ce qu’affirme la FAO. De quoi faire rêver les défenseurs d’une production bovine française puissante, détenant un quart des veaux qui naissent chaque année en Europe et capable d’exporter à travers la planète. Cet espoir semblait naguère encore bien compromis à voir la puissance de la concurrence de l’Amérique, du Nord et surtout du Sud. Les grands espaces brésiliens et argentins, les puissantes multinationales comme JBS semblaient les mieux placées pour nourrir le monde en viande de bœuf, à base de « feedlots » plus ou moins dopés aux hormones ou de grands espaces où il suffit de faire de la cueillette d’animaux. Mais voilà : les grandes multinationales, développées en moins de dix ans, semblent marquer le pas. Le ténor mondial JBS a essuyé des pertes pour 114 millions de dollars au deuxième trimestre ; l’américain Tyson Foods a vu son résultat financier se réduire au 3e trimestre de son dernier exercice et envisage un plan de réduction de ses coûts de production.

Crise, coûts et monnaies

C’est qu’en effet, ces groupes n’échappent ni à la crise économique générale, ni à la hausse des cours des grandes cultures qui renchérit considérablement leurs prix d’achat des animaux ou leurs coûts de revient dans le cas où ils intègrent la production. Au Brésil comme en Argentine, les prix de la viande bovine ont fortement progressé ces derniers mois. En plus, la monnaie brésilienne, le real, a progressé, ce qui ne rend pas service aux exportateurs. En Argentine, la hausse de la viande dans l’intérieur du pays a conduit à limiter les exportations. Elle ont même été taxées.
Les Européens regardent ce phénomène avec précaution mais aussi avec envie. D’ailleurs, le commerce extérieur français des viandes et des animaux en récolte certains bénéfices. Sur les cinq premiers mois de 2011 les exportations de viande bovine ont gagné 100 millions d’euros, passant de 386 millions à 482 millions. Sur les six premiers mois, selon les chiffres de FranceAgriMer, les exportations vers les pays tiers d’animaux destinés à l’engraissement ont augmenté de 164% et ceux destinés à la boucherie de 60%. En dépit ou à cause des mouvements de libération arabes, les pays de la zone méditerranéenne se font demandeurs ; ici où là, la flambée des prix des céréales les incitent à acheter des animaux finis (comme en Algérie) ou des viandes plutôt qu’à les engraisser eux-mêmes. Parfois, la demande peut être constante mais les Français reprennent des parts de marché. « Au Liban, on est en bonne position grâce aux prix », constate par exemple Yves Trégaro, chef de l’unité produits animaux chez FranceAgriMer.

Fenêtre d’opportunité

« Il y a une vraie fenêtre d’opportunité pour la France », renchérit Philippe Chotteau, directeur du pôle économie de l’Institut de l’élevage. « Cela pourrait nous permettre de reconquérir des marchés d’où on était sortis ».
Le phénomène pourrait présenter aussi une opportunité pour prendre le relais d’un marché européen des animaux maigres qui tend à s’éroder malgré une légère reprise en 2011. Le marché italien, destination historique de nos exportations de broutards, se réduit depuis plusieurs années. Du coup, les prix se traînent et constituent le verso le plus négatif d’un marché bovin plutôt en progrès. Alors, certains se prennent à imaginer réorienter ces animaux maigres vers une filière d’engraissement qui serait plutôt destinée à l’exportation vers les pays tiers. Mais il s’agirait d’une vraie révolution.
En tout cas, si l’élevage français présente pas mal d’atouts aujourd’hui, il est dans un état qui fait craindre de rater ces opportunités.
Pierre Chevalier, le président de la FNB (Fédération nationale bovine) est parti en croisade dans un tour de France pour s’informer et expliquer les difficultés de l’élevage bovin français. A ceux qui s’en étonnent, arguant de prix particulièrement élevés, il répond que les coûts de production ont bien plus augmenté que les prix de vente.

Hausse des prix et des coûts

C’est vrai sur les sept premiers mois de 2011 : la hausse des prix des productions animales a été de 12,5% sur un an mais celle des aliments du bétail a été de 24,8% ! A cela il faut ajouter l’impact du manque de fourrages, dont la récolte, selon Pierre Chevalier, devrait tout juste atteindre 40% ou 50% de celle d’une année normale. Le recours à l’aliment industriel, à moins d’un très bel automne, en sera d’autant plus coûteux. Et puis, la production de jeunes bovins sera directement touchée.
Face à cela, il y a un grand risque de décapitalisation. Ce qui signifie une perte de potentiel pour, justement, répondre à la demande mondiale. Donner un coup de main aux éleveurs n’est donc pas seulement justifié par des raisons sociales mais aussi par des nécessités économiques.
Encore faut-il qu’on ait les opérateurs pour exporter. C’est bien là que se situe le débat entre les éleveurs, qui ambitionnent le grand large et les industriels, plus prudents. Le leader français, Bigard, est-il suffisamment volontaire et équipé à l’exportation ? Non, estime Pierre Chevalier. Il est vrai que l’essentiel de l’activité de Bigard est française et que le leader national pèse encore bien peu au regard des multinationales américaines. Dans son classement, FranceAgriMer situe Bigard à 5,51 milliards d’euros de chiffre d’affaires tandis que JBS dépasse les 30 milliards. Un groupe comme Doux est sans conteste, bien que plus petit, plus internationalisé que Bigard.

Ambition

Il n’y a pas que Bigard. Plusieurs groupes coopératifs peuvent sans peine fournir des bateaux de plus de 100 têtes de bétail pour le Moyen Orient. Mais c’est aussi pour servir une ambition de grande exportation que les éleveurs ont voulu la création d’un GIE export. L’idée de départ a, semble-t-il, évolué. Un outil qui ne vise plus, à écouter Pierre Chevalier, à se substituer aux opérateurs eux-mêmes mais qui devrait explorer les marchés, les évaluer, résoudre des problèmes d’approche et éviter une concurrence excessive entre fournisseurs français. Après, aux opérateurs de jouer. La méfiance des grands industriels et groupes coopératifs est-elle levée pour autant ? Ce n’est pas sûr. D’autant que la conjoncture ne leur est pas favorable. Jean-Paul Bigard pointe la hausse des coûts d’approvisionnement en viande et les distorsions de concurrence vis-à-vis des autres industriels européens et demande d’y remédier si on veut parler export.
De fait, l’enjeu dépasse de loin la question d’une nouvelle structure. Il est de savoir si la France peut retrouver un rôle majeur de fournisseur de viande au niveau mondial. Cela signifierait un soutien public aux éleveurs, un volontarisme industriel et commercial, une « union sacrée » entre producteurs et opérateurs et… beaucoup d’optimisme. Producteurs et industriels sont d’accord sur une chose en tout cas : il faut alléger les charges des entreprises et des exploitations de manière à donner un peu de souffle à leur compétitivité. Une vue commune est donc possible, même si les uns (éleveurs) parlent de contractualisation, d’organisation des marchés tandis que les autres (industriels) préviennent contre « des dispositifs contraignants ». C’est en tout cas par une entente plus étroite que le pari de la grande exportation peut se regagner.

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