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Rapport Le paysan du futur, un chef d’entreprise à inventer

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La Société des agriculteurs de France revisite la très récurrente thématique de l’agriculteur-entrepreneur pour en soumettre une interprétation originale et décomplexée : l’exploitant agricole du XXIe siècle sera un chef d’entreprise « stratège », « autonome » et « innovant ». Des aptitudes qu’il pourra notamment acquérir ou renforcer à travers des « classes d’excellence » : jeunes et moins jeunes, ayant bénéficié d’une formation agricole, seront incités à suivre pendant un an une formation dédiée au management et au leadership.

Le thème occupe la scène depuis des décennies : dès le début des années 40, la Jeunesse agricole catholique (JAC) par l’entremise de son secrétaire général, René Colson, a en effet lancé la réflexion pour éviter l’écrasement du « petit exploitant » par le marché et le développement de grosses exploitations avec patrons et ouvriers*. Repris par les organisations syndicales, le sujet de l’entrepreneuriat agricole s’est plus clairement précisé dans les années 80, puis les années 90 pour s’illustrer comme le moyen de « profiter » des marchés lors de la dernière campagne des élections aux chambres. Bref, la vision projetée de l’agriculteur en chef d’entreprise n’est pas nouvelle, mais sa récurrence prouve que l’objectif est loin d’être atteint. Un problème de méthode ? C’est en tout cas ce qui distingue les différentes thèses. La dernière en date place l’Homme au cœur du système, « au cœur du progrès collectif » : il ne s’agit plus de « profiter » des marchés mais d’abord de s’y « adapter », la maîtrise de la technique est supplantée par celle du système, de son contexte... grâce au développement d’un « projet » au regard d’une « stratégie » évolutive, en présence de « partenaires » au sein de « réseaux ». Attention, la proposition de la Saf n’est pas que rhétorique, même si son contenu, au vu de ses deux derniers rapports publiés sur le foncier et la Pac, apparaît souvent très théorique. Des propositions concrètes ponctuent cependant son dernier-né de 50 pages, baptisé Changement d’attitude pour les agriculteurs. Des chefs d’entreprise stratèges, autonomes et innovants, réalisé à partir des témoignages d’une centaine d’experts.

Reconsidérer sa stratégie tous les 3-5 ans

L’agriculteur du futur sera ainsi stratège. La stratégie n’est pas simplement un concept, rappelle la Saf, car elle peut être à l’origine, au sein d’un même département, de différences de revenus pouvant varier de 1 à 3 pour des structures équivalentes. De la même manière, le temps de travail ramené à la tonne de production peut varier de la même amplitude. « Ces écarts s’expliquent par des différences de choix entre les dirigeants : définir une stratégie et s’y tenir peut ainsi permettre d’augmenter la productivité du travail et du capital », argumente le rapport. Une méthode d’autant plus nécessaire en cas de recours à des salariés : « Mon expérience de salarié dirigeant m’a appris à savoir faire faire. Il ne faut pas tout savoir faire et il ne faut surtout pas tout faire. Cette façon de penser permet de se concentrer sur un travail d’observation, de délégation, d’information sur les marchés et d’organisation », témoigne Guy Carlu, chef d’entreprise agricole et arboricole en Indre-et-Loire qui figure parmi les experts de l’étude. La stratégie doit évoluer tout au long de la carrière de l’agriculteur, notamment aux étapes déterminantes: en fin de parcours professionnelle, la Saf considère que « cesser d’être agriculteur avant l’âge de la retraite n’est pas tabou ». La transmission doit être préparée et officialisée via la déclaration d’intention de cessation d’activité, cinq ans avant l’âge de la retraite. Idem, lors de l’installation : la Saf propose que le futur agriculteur réalise « un bilan de compétences », afin de faire le point sur ses aspirations personnelles et ses perspectives professionnelles. En-dehors de ces moments cruciaux dans la vie d’un agriculteur, celui-ci est incité à reconsidérer sa stratégie tous les trois à cinq ans, voire plus en cas d’investissement lourd (production d’énergies renouvelables, modernisation des bâtiments, transformation des productions), de l’embauche d’un salarié, de l’alliance avec d’autres agriculteurs ou des industriels, le positionnement sur de nouveaux marchés, etc.

S’ouvrir

« Pour être acteur de sa stratégie, il faut “sortir de sa boîte”, pour aller vers les financeurs, les coopératives, les structures politiques, mais aussi le public », préconise la Saf. Il est ainsi conseillé de convaincre ses financeurs, qu’ils soient publics (lors de l’instruction du dossier DJA ou lors de sollicitation d’autres financements publics) ou privés (banquiers, fonds d’investissement dans le foncier agricole etc.), d’aller à la recherche de nouvelles sources de financement, et de ne plus se contenter de « percevoir l’argent qui lui est dû ». La Saf estime aussi que le chef d’entreprise coopérateur a le devoir de s’impliquer dans sa ou ses coopératives. « Etre chef d’entreprise et porter une stratégie spécifique à chacun ne sont pas antinomiques d’une implication collective ». C’est aux agriculteurs qu’il revient par ailleurs de contribuer à l’assouplissement du contrôle des structures, via un dialogue avec leurs élus (le préfet, le conseil général, la chambre d’agriculture et de la commission départementale d’orientation de l’agriculture) : la Saf appelle les agriculteurs à s’exprimer auprès de ces élus territoriaux en vue de rehausser les seuils du contrôle des structures. « Il est aujourd’hui plus facile de reprendre une entreprise agroalimentaire de dix salariés que d’avoir l’autorisation d’exploiter dix hectares », regrette Geoffroy Cormorèche, chef d’entreprise agricole et agroalimentaire. La Saf plaide pour que chaque chambre d’agriculture régionale crée une équipe de deux ou trois personnes « pour recenser, suivre et agir lors de chacune des consultations publiques qui concerne l’activité agricole ».

Intégrer les « classes d’excellence »

Pour maintenir la performance de son entreprise et anticiper les risques, l’agriculteur de demain doit aussi être autonome et, pour cela, se former régulièrement, estime la Saf qui encourage notamment les formations (initiales et continues) ouvertes au monde de l’entreprise. « Il faut aujourd’hui pouvoir manier les notions d’économie et de finance, ainsi que de leadership et de management ». Des capacités en communication, en commercialisation, en droit, une maîtrise de l’anglais ne sont pas non plus à négliger, liste le groupe de réflexion. « La maîtrise technique, autrefois socle de la performance, est amenée à se renforcer par des exigences relevant du monde de l’entreprise ». La Saf va jusqu’à suggérer de créer des formations spécifiques destinées à former les chefs d’entreprise agricole de demain. Une formation comparable au MBA (Master of business administration) et E-MBA (son équivalent pour les adultes) des écoles de commerce, qui pourrait s’adresser aux jeunes sortant directement de l’école (du niveau BTS, Licence Pro ou ingénieur) et aux adultes ayant une expérience professionnelle après avoir suivi une formation agricole. Ces classes spéciales seraient programmées en supplément de la formation agricole classique, pour une durée d’un an, stages compris. Ces « classes d’excellence », au nombre d’une par région, assureraient par ailleurs le suivi du diplôme tous les cinq ans. En-dehors de ce cadre particulier, la Saf plaide pour une session obligatoire de formation continue tous les trois ans et appelle à « une réelle évolution du dispositif » avec une priorité sur les formations « systémiques » où l’agriculteur aura la possibilité de remettre en question ses choix d’entrepreneurs. « Même si les formations sur des enjeux techniques sont importantes, il ne s’agit souvent que d’une simple “recette” ou “notice” que l’on pourra retrouver demain sur Internet ou apprendre à distance depuis chez soi, voire dans son tracteur sur sa tablette numérique en attendant la fin de l’averse », précise le rapport.

Etre un agriculteur « connecté »

L’agriculteur devra aussi s’entourer de conseillers adaptés en stratégie agricole. « Paradoxalement ce qui m’a le plus manqué dans ma phase d’installation, c’est du conseil en stratégie d’entreprise. Un conseil extérieur offre l’effet miroir que l’on ne peut pas trouver seul », commente Guy Carlu. La Saf propose dans ce sens que la France s’investisse davantage dans les possibilités qu’offre l’Union européenne sur l’amélioration du système de conseil agricole. La Pac (via le second pilier) permet en effet d’octroyer des fonds cofinancés par les Etats en faveur des agriculteurs qui ont recours aux organismes de conseil agricole. Une aide qui devrait être maintenue dans la future Pac. Le groupe de réflexion suggère par ailleurs pour plus d’autonomie que les agriculteurs s’investissent plus massivement dans les réseaux virtuels, agricoles ou non.

Se tourner vers les investisseurs extérieurs

Les agriculteurs doivent systématiquement envisager des solutions pour ne pas financer seuls l’intégralité de leurs investissements professionnels – tout en s’interrogeant sur la protection de leur patrimoine personnel. Les solutions sont souvent juridiques : il est notamment possible d’avoir recours au portage foncier pour un agriculteur qui préfère concentrer ses efforts financiers sur d’autres immobilisations. De plus en plus de chefs d’entreprise agricole cherchent des investisseurs extérieurs à qui déléguer l’achat des terres en contrepartie d’un engagement de location sur une longue durée, constate la Saf. « Cette idée ne doit pas inquiéter, puisque le droit français distingue le droit de propriété du droit d’exploiter. Cette nouvelle tendance que nous avons plébiscitée dans notre rapport de 2011 sur le foncier, dynamise le marché et ouvre de nouvelles perspectives ».

Se regrouper

« Les alliances entre agriculteurs apportent une réponse à de nombreux défis : la conduite des itinéraires techniques en grandes cultures, la recherche d’autonomie dans l’alimentation du bétail, la rationalisation économique. Plus que jamais, la gestion de l’entreprise agricole passe par la gestion des relations humaines », explique Martine Cordel, chef d’entreprise agricole en Moselle, Gaec de sept associés et deux salariés. Pour se regrouper, la Saf encourage le déploiement de la contractualisation entre les producteurs et le premier niveau d’acheteurs quand ce n’est pas une coopérative – comme préconisé par la LMA du 27 juillet 2010. « Cette contractualisation doit être adaptée à chaque type de produits ». Pour la Saf, faire partie d’un groupement d’intérêt économique, d’un groupement d’employeur, d’un assolement en commun, d’une société civile laitière, de coopératives ou participer à diverses relations contractuelles sont autant de solutions pour l’aboutissement d’un projet en minimisant l’effort financier. « Certaines formes de coopératives mériteraient d’être davantage utilisées en agriculture, comme la coopérative de production ou encore la coopérative d’activité et d’emploi ».

Une vision partagée?

La Société des agriculteurs de France n’a pas de solution miracle pour parvenir à devenir, selon elle, cet idéal entrepreneur agricole. « C’est avant tout un état d’esprit, une posture, celle d’avoir envie d’être libre d’entreprendre », commente Laurent Klein, président de la Saf. Le rapport repose ainsi le débat de l’agriculteur-chef d’entreprise, à quelques mois des élections aux chambres qui se tiendront en janvier. Soit une source intéressante d’inspiration ou de résistance pour les organisations en lice, au vu de toutes les orientations suggérées. Il est à regretter cependant que la Saf ne se soit pas penchée sur les avancées en la matière dans les autres pays de l’Europe et du monde, alors même qu’une vision à l’échelle mondiale est défendue tout au long du rapport.

* d’après Serge Cordellier et Roger Le Guen dans «Les mondes agricoles en politique : De la fin des paysans au retour de la question agricole », Les Presses de Sciences Po, 8 juillet 2010 (450 pages)

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