L’Institut Rousseau, nouveau cercle de réflexion étiqueté à gauche, propose parmi ses quatre premières notes un plan pour « affranchir l’agriculture des pesticides ». Un programme fondé sur trois axes, qui pourrait selon ses architectes permettre la sortie des pesticides sous dix ans.
« Une sortie des pesticides à l’horizon dix ans nous semble réaliste », explique Léa Lugassy. La chercheuse en écologie (MNHN, Inrae) a coordonné l’élaboration d’un plan pour « affranchir l’agriculture des pesticides » pour l’Institut Rousseau, nouveau cercle de réflexion proche des partis de gauche.
Pour atteindre cet objectif de sortie dans la décennie, les auteurs proposent de fonder l’action politique sur trois piliers : la diversification des cultures, l’engagement de l’aval pour valoriser ces productions, mais aussi sur la protection des agriculteurs français face à la concurrence internationale par le biais de prix minimaux d’entrée sur le territoire français.
Protection commerciale
Pour que la sortie des pesticides ne se fasse pas au détriment de la compétitivité économique, l’Institut Rousseau propose d’instaurer des prix planchers pour les produits agricoles. Une idée inspirée par la Confédération paysanne, et notamment par Emmanuel Aze, qui a participé à l’élaboration de la note. Ni quotas, ni droits de douane, pour Léa Lugassy « la mesure est techniquement possible, et nous avons tous les outils de calcul de coûts de production nécessaires », notamment grâce à la loi Egalim.
Dans un premier temps, ces prix minimaux bénéficieraient aux exportateurs étrangers, qui verraient leurs revenus augmenter. Mais avec une compétitivité réduite de ces produits étrangers, les distributeurs, estiment les auteurs, auraient ensuite moins de réticences à s’approvisionner en produits français. La relocalisation de productions aujourd’hui importées, comme les fruits et légumes, serait donc facilitée. Du côté des exploitations, la mesure permettrait enfin aux producteurs, en diminuant les distorsions de concurrence au niveau international, de faire les investissements nécessaires pour supprimer les produits phytosanitaires.
La mesure est légale, puisqu’elle est prévue par le Traité de fonctionnement de l’Union européenne, selon les auteurs. Seul problème, précise Léa Lugassy, « elle ne peut s’appliquer aux pays avec lesquels nous avons signé des accords de libre-échange, ni avec les autres pays de l’UE ». À moins d’estimer, comme Léa Lugassy, que l’urgence environnementale « implique une certaine forme de désobéissance ».
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Transition technique
La tendance actuelle, de suppression progressive des molécules et produits, manquera son but selon Léa Lugassy si elle ne s’accompagne pas d’un véritable changement des itinéraires techniques. Car pour contrôler les adventices et les pathogènes sans produits, « il faut bouleverser les systèmes de culture, avec des rotations beaucoup plus longues, plus complexes », souligne la chercheuse.
Elle propose donc de rediriger les financements de l’obtention végétale (FSOV) vers les espèces minoritaires (luzerne, sarrasin, triticale, prairie…), d’encourager l’Inrae à les étudier, et de fixer des objectifs aux organismes de collecte pour les valoriser. « Aujourd’hui, les agriculteurs ne disposent ni des bonnes variétés, ni de la recherche publique adaptée », déplore la chercheuse.
Soulignant que seules deux actions sur les 66 du dispositif des CEPP « impliquent une diversification de la parcelle », quand la majorité concerne le biocontrôle, l’Institut Rousseau propose par ailleurs d’intégrer de nouvelles actions, « afin que celles-ci reposent majoritairement sur le contrôle agronomique des ravageurs et adventices ». Les derniers ajouts sur le stockage des grains semblent aller dans le sens des propositions de l’Institut, en misant sur la surveillance.
Soutien politique limité
Les politiques pourraient-ils s’emparer de la note de l’Institut pour envisager réellement une sortie des pesticides ? Pour l’heure, le gouvernement français n’a donné aucun signal franc dans ce sens. Le plan Ecophyto II + est un plan de réduction et non de suppression. Et l’assouplissement des déclarations d’Emmanuel Macron sur le glyphosate montre la difficulté de concilier certaines demandes environnementales avec les enjeux du secteur agricoles.
À l’échelle européenne, la Commission se penche sur des objectifs de réduction dans le cadre de la stratégie "de la fourche à la fourchette" attendue pour fin mars. Mais Bruxelles rappelle régulièrement que la législation communautaire existante est déjà très stricte, et que l’Europe doit importer un certain nombre de produits exotiques. La suppression des pesticides, au-delà des partis proches des écologistes, ne semble donc pas encore à l’agenda.
Rediriger les financements de l’obtention végétale (FSOV) vers les espèces minoritaires