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Reportage Le potentiel du Brésil attire les capitaux du monde entier

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Champion dans bon nombre de productions agricoles, le Brésil ne pouvait pas laisser les étrangers indifférents. Que ce soit dans la filière du soja, dans l’élevage ou dans le vin, les Américains et les Européens tâtent le terrain et avancent leurs pions, attirés par l’extraordinaire potentiel de l’agriculture brésilienne. Peu à peu, les investissements étrangers cessent d’y être un sujet tabou. Derrière l’ardeur du Brésil à s’imposer sur les marchés mondiaux, à faire avancer ses vues dans les discussions internationales, ou obtenir des avantages dans le cadre des négociations Mercosur - Union européenne qui reprendront bientôt, les investisseurs étrangers ne sont pas très loin.

Adalgiso Telles est le directeur de la filiale brésilienne de Bunge, une multinationale spécialisée dans la commercialisation d’engrais et dans l’élaboration d’aliments à base de soja, dont le siège se trouve aux Etats-Unis. Dans son bureau quasi-glacial (les Brésiliens abusent de la climatisation), il calcule : « La productivité agricole augmente à un rythme annuel de 2,5 %, supérieur à l’élargissement de l’aire cultivée. Je pense que nous pourrons tripler la production brésilienne de céréales et légumineuses...» Adalgiso Telles poursuit son raisonnement : « Notre territoire immense et notre productivité croissante expliquent pourquoi le Brésil attire un nombre toujours plus important d’investisseurs étrangers dans l’agroalimentaire... »

Les résultats de Bunge progressent grâce au Brésil

Le mot est jeté : « investisseurs étrangers ». Ce cadre supérieur briserait-il ainsi un tabou ? En 2004, au Brésil, l’avancée des étrangers dans l’agriculture ne soulève pas encore les passions dans les médias brésiliens. Quand on interroge des responsables de syndicats professionnels, on sent toujours une certaine gêne même si, officiellement, ils se félicitent de l’intérêt que leur pays suscite auprès des Européens, Américains et Asiatiques. Sans doute cette réserve est-elle due au sentiment de nationalisme qui imprègne les élites brésiliennes, vouant aux étrangers un mélange d’admiration et de méfiance.

Toujours est-il que les étrangers, parfois à visage découvert, parfois discrètement, avancent leurs pions dans les immenses campagnes brésiliennes, ne voulant pas rater la « révolution verte » que vit ce pays. Adalgiso Telles n’admet-il pas que « la progression des résultats de Bunge est due essentiellement à nos activités brésiliennes » ? Depuis le début du millénaire, Bunge a investi au Brésil, en moyenne, 130 millions de dollars par an. Ses efforts se concentrent avant tout sur le soja, culture dont le Brésil est devenu le plus important exportateur mondial, mettant fin à l’hégémonie des USA.

Cargill contesté par les écologistes

Le Brésil éprouve une véritable « fièvre du soja ». Cette légumineuse, qui monopolise plus de 20 millions d’hectares, et qui représente un bon tiers des exportations agricoles, ne cesse d’étendre son empire. Les Brésiliens appellent ceci « la nouvelle frontière agricole » : dans le nord du pays, le raz-de-marée du soja submerge des régions entières. Les colons qui acquièrent des étendues immenses de terre n’hésitent pas, si nécessaire, à déboiser. Des pans entiers de la forêt amazonienne, dont la biodiversité s’avère précieuse, cèdent la place à un paysage monotone : les plantations de soja. Ces producteurs acquièrent aussi des terres appauvries, jadis hérissés de forêts, par exemple dans l’Etat de Rondônia. Récemment, l’Américain Cargill a été la cible de polémiques, exacerbées par l’intervention d’équipes de Greenpeace. Dans l’Etat du Pará, soumis à un processus accéléré de déboisement, la multinationale américaine a fait construire des installations portuaires, sur la rive droite de l’Amazone, où affluent les récoltes de producteurs de soja nouvellement installés. Impossible, toutefois, de connaître les intentions de Cargill.

De fait, le soja attise la convoitise des investisseurs étrangers, en particulier dans l’Etat du Mato Grosso, le plus important producteur de cette légumineuse avec 5,1 millions d’hectares cultivés et 15 millions de tonnes récoltées pendant la campagne 2003/2004, selon la revue Manchete. Le Mato Grosso, territoire plus vaste que la France, se situe dans la région de l’Amazonie, le déboisement allant bon train. En 2002, Blairo Maggi est élu gouverneur de cet Etat. Tout un événement : ce millionnaire est considéré comme le premier planteur individuel de soja au monde. « Vous pouvez avoir foi dans la production de soja et de coton qui garantissent des retours sur investissements excellents », s’est récemment exclamé Blairo Maggi lors d’une réunion avec des investisseurs nord-américains. Incarnant le dynamisme de l’agriculture brésilienne où tous les espoirs sont permis, l’Etat de Mato Grosso reçoit donc la visite de très nombreux investisseurs étrangers, la plupart en provenance des Etats-Unis.

Les Etats voisins de Goias (centre-ouest) Tocantins (Amazonie légale) et Bahia (Nordeste) sont aussi l’objet de telles visites.

Des propriétaires américains et des fonds de pension

Le journal financier Valor relatait, au début de l’année, les faits suivants : « Le fermier Phil Corzine s’occupait d’une petite propriété de 1 635 hectares dans l’Illinois, vouée au soja et au maïs. Après un voyage en Amérique du Sud promu par une association locale de producteurs de soja, Phil Corzine songea à investir au Brésil, sans pour autant vouloir abandonner son pays… »

Le fermier américain, poursuit la correspondante de Valor aux USA, décida d’acquérir des terres au Brésil lors d’un second voyage. Rencontrant le gouverneur Maggi, il se laissa convaincre. S’associant à deux amis américains, Phil Corzine a réuni 700 millions de dollars dans son pays : ensemble, ils ont acquis 1 000 hectares de terres dans le Tocantins. Non loin de cette propriété existe un « poste avancé » de Bunge où les producteurs de la région peuvent vendre leur récolte. L’administration de la ferme a été confiée à une avocate, Neige Caiapo, qui s’occupe de tout sur place, moyennant une participation de 2 % dans cette affaire.

Consultant implanté dans la ville d’Uberlândia (Minas Gerais), Marcelo Prado confirme : « Depuis deux ans, on assiste à une ruée, silencieuse, d’Américains dans les campagnes brésiliennes. Ce sont, effectivement, des petits propriétaires fonciers. Mais des fonds de pensions manifestent aussi de l’intérêt. Généralement, ils acquièrent des propriétés dont la surface varie entre 10 et 20 000 hectares.» Qu’est-ce qui pousse ces investisseurs à se précipiter au Brésil ? « Le prix de la terre est encore très avantageux au Brésil, le prix d’un hectare pouvant se situer entre 800 et 2 000 dollars. La production américaine de soja est parvenue à son apogée alors qu’elle ne fait que décoller dans notre pays », soutient Marcelo Prado.

Les Européens dans la canne et la volaille

Directeur d’une unité à l’Embrapa (Entreprise brésilienne de recherches dans l’agriculture et l’élevage, contrôlée par le gouvernement fédéral), Elisio Contini déplore la frilosité des Européens. « Je ne comprends pas pourquoi les Français, notamment, n’ont pas perçu l’intérêt d’acheter des étendues de terre pour se consacrer à des productions dans lesquelles ils excellent, comme le fromage. » Toutefois, les Français ne sont pas restés les bras croisés, au Brésil, où ils ont investi dans le sucre et l’éthanol, l’aviculture ainsi que dans le vin.

Parmi ce cercle d’étrangers qui s’intéressent au potentiel brésilien figurent aussi des voisins : les Argentins qui s’intéressent, eux aussi, au soja. « Développer ses affaires dans mon pays est devenu impossible à cause du manque de terres disponibles, du besoin de diversifier les cultures et des risques climatiques », déclarait à la presse brésilienne Javier Angio, directeur de la filiale brésilienne du groupe argentin El Tejar. Second producteur de soja au pays du tango, El Tejar a commencé son internationalisation par l’Uruguay, où il a planté 15 000 hectares, et la Bolivie (55 000 ha). Il a fini par jeter son dévolu sur le Mato Grosso qui devrait constituer 40 à 50 % de sa récolte de soja dans dix ans. El Tejar n’achète pas de terres, préférant la formule de l’« arrendamento » (location). Le nombre d’hectares ainsi exploités devrait passer cette année de 6 800 à 10 000 hectares, exigeant des investissements supplémentaires de 3 millions de dollars.

La viande dans le Mato Grosso

Terre promise de l’agrobusiness brésilien, le Mato Grosso commence à regorger d’investissements. Des industriels de la viande installent des abattoirs de bœufs, de porcs et de volailles dans la partie nord-ouest de l’Etat. Selon la Gazeta Mercantil, un autre quotidien financier, ces investissements se feraient à un rythme annuel de 50 millions de dollars.

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Président de la Société rurale brésilienne, sise à São Paulo, João de Almeida Sampaio Filho estime que la filière de la viande pourrait tenter des industriels étrangers, plus particulièrement nord-américains. « Le plus important de ces investissements dans la viande est réalisé par Carrol’s Foods, un groupe américain parti de rien il y a trois ans. » En réalité, Carrol’s Food est une joint venture (50/50) entre l’Américain Smithfields, premier industriel dans la transformation de porcs, et une entreprise brésilienne de logistique, MPE. Chaque jour, 1 300 porcs sont abattus dans l’enceinte de Carrol’s Food. Visant à se doter d’une production intégrée, l’entreprise a inauguré, le 24 août dernier, une usine d’alimentation pour bétail. Cet investissement supplémentaire s’est élevé à 4 millions de dollars.

Il y a quelques années, c’est un Français, Doux, qui avait donné le coup d’envoi de ces investissements étrangers encore timides dans la filière viande, acquérant la société Frangosul (Etat de Rio Grande do Sul). « Produire au Brésil est deux à trois fois moins cher qu’en Europe», suggère un ancien collaborateur de Doux. En matière de viande de bœuf comme de volailles, le Brésil joue dans la cour des grands. Un quart de la viande bovine exportée dans le monde, tous pays confondus, est d’origine brésilienne. Depuis 2004, le Brésil est devenu le premier exportateur de poulets au monde. Au vu de tels résultats, on ne peut que s’attendre à une recrudescence des investissements étrangers dans cette filière.

Coup de théâtre dans le sucre

Très actifs au Brésil, les Français ont également une belle carte à jouer dans la canne à sucre, une activité aussi prometteuse que le soja. Tereos détient 47 % de l’Entreprise franco-brésilienne de sucre en partenariat avec Cosan (47 %) et Sucre & Denrées. Autre acteur, filiale de Louis Dreyfus, Coinbra a acquis sa troisième usine sucrière en juin 2004, quatre ans après avoir fait une entrée remarquée sur le marché du sucre et de l’alcool. Commentaire du journal Valor: « Un coup de théâtre car c’était l’un des secteurs qui résistaient le plus aux offensives du capital étranger. »

Qu’en pense-t-on à l’Unica, l’Union des producteurs de canne à sucre ? Directrice en charge des questions d’environnement, Laura Tetti affirme : « Les étrangers ne s’implantent pas sur notre territoire dans le but de nous apporter un savoir-faire, sachant que le rendement de la canne à sucre au Brésil sera toujours supérieur à toute autre plante dont la transformation peut donner du sucre et de l’alcool. » Pour avoir une idée du potentiel de cette activité, il suffit de considérer qu’à São Paulo, Etat représentant 60 % de la production brésilienne de canne à sucre, l’on pourrait multiplier aisément par trois la surface cultivée.

Selon l’Unica, les planteurs de canne à sucre sont résolus à effectuer ces cinq prochaines années des investissements qui permettront d’accroître de 2 millions d’hectares la surface – 5,5 millions d’hectares – cultivée actuellement. Il en résultera une augmentation de la récolte de 160 millions de tonnes, ce qui garantira une production annuelle de 550 millions de tonnes de canne à sucre.

Des Japonais…

Laura Tetti ajoute que l’intérêt des Européens pour la canne à sucre se porte principalement sur sa transformation en alcool et non sur l’activité sucrière.

Depuis quelques temps, le Brésil, par le biais du ministère de l’Agriculture, multiplie les contacts avec les gouvernements étrangers pour trouver des débouchés supplémentaires en matière de biocarburants. Les exportations d’alcool devraient atteindre deux milliards de litres cette année (2004), une augmentation de 150 % par rapport à 2003. Parmi les principaux clients du Brésil : les Etats-Unis et l’Inde.

Début septembre, de retour d’une conférence à Bangkok sur l’éthanol et le bio-diesel, à laquelle participaient les représentants de 13 pays, le ministre de l’agriculture Roberto Rodrigues est revenu avec un beau contrat en poche : la Thaïlande va acheter aux Brésiliens un premier « lot » de 300 000 litres d’alcool. Ce pays s’est doté d’une loi prévoyant l’addition d’alcool à l’essence dans une proportion de 5 %.

Le Japon a pris une mesure semblable en mars, la loi stipulant 3 % d’alcool. Les Japonais, qui s’apprêtent à importer de l’alcool brésilien, envisagent d’investir dans ce secteur. En juillet, le directeur de la Banque de coopération internationale du Japon a rencontré le ministre Rodrigues à Brasilia avant de visiter la région de Ribeirão Preto, dans l’Etat de São Paulo, le plus important pôle sucrier du Brésil. Des négociations sont en cours, la banque japonaise prévoyant de débloquer 600 millions de dollars. La moitié de cette enveloppe serait destinée à l’achat de terres et d’installations industrielles et l’autre moitié à des projets en matière de logistique (nouveau terminal dans le port de Santos), point faible de l’agrobusiness brésilien.

… Et des Chinois

Les Chinois sont également considérés par les autorités brésiliennes comme d’importants investisseurs potentiels. En mai, la visite officielle du président Luiz Inacio Lula da Silva en Chine a relancé les espoirs caressés par les Brésiliens en ce qui concerne l’émergence d’un axe Pékin-Brasilia, de nature diplomatique et économique. Dans les milieux d’affaires brésiliens, on entend souvent les propos suivants : « La Chine a besoin du Brésil pour nourrir ses bouches toujours plus nombreuses et en échange elle pourrait aider son partenaire à moderniser ses infrastructures. » La Chine n’est-elle pas le premier acheteur de soja brésilien ? (En 2003, 20 millions de tonnes, soit 20 % du soja exporté par le Brésil, ont pris le chemin de la Chine.) A l’occasion de ce voyage de Lula en Asie, on a vu éclore des articles qui annonçaient l’intention des Chinois d’investir massivement dans l’agriculture brésilienne.

Selon Paul Liu, le président de la Chambre de commerce Chine-Brésil, à São Paulo, « mes compatriotes sont très intéressés par des produits brésiliens tels le soja, le coton et même le blé. Ils ont perçu les difficultés que le Brésil affronte dans le domaine des transports. Les Chinois songent à investir notamment dans les chemins de fer. Mais pour l’instant, les règles édictées par le gouvernement brésilien et les garanties offertes aux investisseurs étrangers ne sont pas suffisamment claires pour permettre à des projets comme ceux-ci de se concrétiser». Cette opinion est partagée par bon nombre d’investisseurs. Mais le mouvement est lancé : les investisseurs étrangers devraient rapidement tenter de tirer partie de ce potentiel agricole que regorge le plus grand pays d’Amérique du Sud.

L’enquête ci-dessus est le 1er volet d’un dossier sur le Brésil dont le 2e volet, réalisé dans le cadre d’un voyage de presse de l’Afja (Association française des journalistes agricoles), paraîtra prochainement.