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Pollution aux Antilles Le Pr Belpomme reconnaît des « inexactitudes » dans son rapport

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Auditionné le 7 novembre à l’Assemblée nationale, le professeur Belpomme a rendu les médias responsables de la polémique sur la pollution au chlordecone aux Antilles, accusant la presse d’avoir déformé ses propos. Le cancérologue a toutefois admis que son rapport était « inexact sur certains détails », expliquant avoir été trompé par les informations fournies par un certain nombre d’épidémiologistes antillais. Au final, le cancérologue assure ne pas avoir changé d’avis sur la forte pollution des Antilles par les pesticides et appelle à « cesser la politique de l’autruche » face aux menaces pesant sur les Antillais.

De la tension, de l’incrédulité, de l’ironie… L’audition du cancérologue Dominique Belpomme, coordinateur d’un récent rapport alarmiste sur la situation sanitaire et environnementale dans les Antilles françaises « Rapport d’expertise et d’audit externe concernant la pollution par les pesticides en Martinique », téléchargeable sur le site : www. artac. info. Les experts scientifiques ayant travaillé sur l’étude ont été Claude Bourguignon, Philippe Irigaray, André Picot, Claude Reiss, Gille-Eric Séralini., a été haute en couleur. Entendu – avec d’autres scientifiques – par la Commission des affaires économiques, le Pr Belpomme a tenté de défendre le sérieux de son étude sous le feu nourri des questions ou des remarques accusatrices des participants, au premier rang desquels Patrick Ollier, le président de la commission des Affaires économiques du Palais Bourbon, et Jacques Le Guen, député UMP du Finistère.

Pour sa défense, le Pr Belpomme commença par renvoyer la balle dans le camp de ses contradicteurs. « La controverse émane le plus souvent de personnalités non qualifiées » dont « la plupart n’ont pas lu le rapport » lança-t-il. Et d’ajouter : « Qu’ils apportent des preuves contradictoires ! Je n’ai en aucun cas changé d’avis ». Seconde cible : les médias. Récusant avoir employé l’expression « désastre sanitaire », le professeur accusa la presse de lui avoir prêté des propos qu’il n’aurait jamais tenus Interviewé par Le Parisien, le Pr Belpomme a pourtant bien parlé de désastre sanitaire. Il déclare dans les pages du quotidien le 17 septembre : « les expertises scientifiques que nous avons menées sur les pesticides conduisent au constat d’un désastre sanitaire aux Antilles. Le mot n’est pas trop fort : il s’agit d’un véritable empoisonnement de la Martinique et de la Guadeloupe »., allant même jusqu’à parler de « manipulation ».

Prostate

Sur le fond, la question de la corrélation entre l’exposition aux pesticides et l’apparition d’éventuelles pathologies occupa une bonne partie des débats. Dominique Belpomme réaffirma en particulier qu’il ne fallait pas fixer comme seule cause possible aux cancers de la prostate le chlordécone. A ses yeux, il faut envisager un spectre plus large de polluants chimiques. Allant plus loin que le rapport dont il fut le coordinateur, le cancérologue déclara que le chlordécone n’était « probablement pas à l’origine de l’augmentation de l’incidence des cancers de la prostate ». Le terme « probablement » est ici le plus important. Car si le rapport se montre interrogatif sur le lien entre le pesticide et le cancer de la prostate – en raison de l’absence de concordance géographique entre les zones polluées et l’occurence de la maladie – le cancérologue n’avait jusqu’ici pas émis d’avis sur sa probabilité Dans son interview au Parisien, le Pr Belpomme affirmait : « nous n’avons pas encore la preuve épidémiologique que les cancers de la prostate sont liés au chlordécone. Je vais donc lancer cette étude. Je retournerai en décembre aux Antilles pour doser scientifiquement les pesticides que l’on pense être responsables des cancers de la prostate ».. Devant les députés, le Pr Belpomme jugea ce lien de causalité « peu vraisemblable », invoquant notamment l’absence de démonstration scientifique de l’effet cancérigène du pesticide sur la prostate, ainsi que le peu de recul disponible pour l’évaluation. « D’autres facteurs sont probablement à l’origine des cancers », estima-t-il, terminant son propos en appelant à réaliser des études de biomonitoring (analyse du sang ou des graisses des patients malades), à renforcer les moyens des laboratoires et à réduire l’utilisation des pesticides aux Antilles.

Désireux d’apporter la contradiction scientifique au cancérologue, les députés avaient conviés quelques experts à l’audition. Luc Multigner, chercheur et épidémiologiste de la reproduction à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), fut le premier à ouvrir le feu. Travaillant depuis 9 ans sur la problématique pesticides-santé, aux Antilles en particulier, le scientifique regretta de n’avoir été « ni contacté, ni auditionné » par le Pr Belpomme dans le cadre de son rapport. Le chercheur de l’Inserm jugea le document incomplet, voire erroné sur certains points, regrettant notamment que le cancérologue ne tienne pas compte de la multiplicité des critères à associer dans la mesure de l’exposition des populations. « Ça ne suffit pas de dire qu’on a trouvé du chlordécone dans le sang ou dans le cordon ombilical » pour conclure à un désastre sanitaire, fit-il remarquer.

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Les critiques de l’Inserm et de l’InVs

Pour Juliette Bloch (Institut de veille sanitaire - InVS), ce sont les propositions sur le cancer du sein qui appelèrent un commentaire. Le rapport du Pr Belpomme propose en effet de demander à l’Amrec (Association martiniquaise pour la recherche épidémiologique en cancérologie) d’actualiser son registre, « prioritairement pour les cancers de la prostate et du sein », et suggère d’envisager une étude spécifique dans les cancers du sein. Aux yeux de Juliette Bloch, ces propositions ne sont pas pertinentes au regard des données scientifiques actuelles. « Nous sommes tous d’accord avec les préoccupations de M. Belpomme. Là où nous ne sommes plus d’accord, c’est le passage du questionnement aux certitudes. Je demande que l’on dépassionne le débat », ajouta pour sa part Daniel Eilstein de l’Institut de veille sanitaire (InVS).

Face à ces mises en cause, le Pr Belpomme s’acquitta d’un léger mea culpa en reconnaissant que son rapport présentait « des imperfections ». Etonnamment, le cancérologue en reporta la faute sur ses contacts aux Antilles. « On a été trompé par les informations données sur le terrain par un certain nombre d’épidémiologistes antillais, mais je ne peux en dire plus », avança-t-il. En outre, le cancérologue mit en doute la fiabilité des registres de cancers aux Antilles, laissant entendre que leurs données avaient été « remodelées ». Des preuves ? « Déontologiquement, je ne peux en dire plus » se borna-t-il à répondre. Un discours-mystère qui énerva passablement Patrick Ollier, le président de la commission des Affaires économiques du Palais Bourbon.

Mais pour Dominique Belpomme, l’important est ailleurs : « Je suis le premier à reconnaître que mon rapport sur certains détails est inexact, mais le message global est exact », n’hésita pas à dire le cancérologue.

Pourtant, à jouer ainsi sur les mots et les formules, le Pr Belpomme risque surtout de perdre toute crédibilité et de rendre un très mauvais service à tous ceux qui se battent pour limiter les risques sanitaires liés à l’utilisation des produits phytosanitaires.