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Le recyclage agricole rebondit

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Organisé depuis 2001 à l’initiative des professionnels, le recyclage agricole est désormais bien rodé sous l’égide d’Adivalor. Après quelques turbulences en 2018 et 2020, la plupart des voyants, économiques comme techniques, sont désormais au vert, des fermes jusqu’aux acheteurs finaux de plastique recyclé. Reportage dans le Maine-et-Loire.

« Avant, on faisait tout brûler. » À la tête d’une ferme de 170 vaches laitières à Ombray d’Anjou (49), Jean-Paul Toueille peine à se rappeler quand il a arrêté de mettre ses bâches d’ensilage au feu. Vingt-cinq ans peut-être ? Cela fait longtemps, en tous les cas, qu’il les dépose auprès de son négoce, à quelques kilomètres de là. Mais le recyclage des bidons de pesticides est arrivé quelques années plus tard, peu après la création d’Adivalor en 2001.

Les questions sur le pourquoi et le comment le surprennent. Mettre les ficelles et les bidons dans les sacs plastiques prévus pour le recyclage est devenu pour lui un geste anodin. Quatre rouleaux de bâches d’ensilage, une palette de ficelles, et quatre ou cinq sacs de bidons : « Ce ne sont pas des gros volumes », explique M. Toueille.

Quatre fois par an, il est prévenu par SMS. En mai et en novembre pour les bidons, en septembre et janvier pour les ficelles et les bâches, il dispose d’une semaine pour charger les sacs dans sa benne. « Si je rate la date, j’y vais la fois d’après », rassure Jean-Paul. Il les dépose à cinq minutes de la ferme, chez Pelé Agri-conseil. Là, après la pesée, l’entreprise lui remet un bon de dépôt, que les services de l’État peuvent théoriquement exiger pour les bidons au titre de la conditionnalité. « Je mets ça dans les classeurs, mais personne ne m’a jamais rien demandé », glisse Jean-Paul.

Recyclage intégral

Comme Jean-Paul, ce sont près de 35 exploitants qui rapportent chaque année leurs déchets plastiques auprès de l’entreprise Pelé, à la fois distributeur et négociant. « Nous sommes à plus de 100 % de collecte en moyenne », assure son dirigeant Denis Pelé. Autrement dit : l’intégralité des bâches, ficelles et bidons de pesticides que l’entreprise vend reviennent une fois utilisés.

Il y a vingt-cinq ans, les agriculteurs vidaient les stocks accumulés dans leurs fermes, et les volumes étaient très importants. Aujourd’hui le système est « huilé », estime le négociant. Chaque exploitant déposerait environ 300 kilos de plastique usagé par an. « La consommation de l’année », résume Denis Pelé.

Peu à peu, les agriculteurs ont aussi appris à mieux trier leurs déchets, à éviter de rapporter des plastiques trop sales. « Avant, nous refusions parfois des chargements, mais nous acceptons maintenant quasiment l’intégralité. »

Sur les quatre sites du négoce, le recyclage représenterait au total pour Denis Pelé un coût de près de 8 000 €. La « prime » accordée par Adivalor, à hauteur d’environ 2500 €, couvrirait seulement un tiers de la facture. Le reste est à la charge du distributeur, sorte de « service » offert aux exploitants. « Nous ne rémunérons pas le distributeur : c’est le principe de la responsabilité partagée », insiste Pierre de Lépinau, directeur général d’Adivalor.

La secousse Covid

Les sacs de ficelles ou de bidons ne restent pas plus de quinze jours sur le site de Denis Pelé. « Dans près de 75 % des cas, l’enlèvement se fait sous moins de dix jours », assure Pierre de Lépineau. Prévenu par le distributeur, l’un des cent prestataires d’Adivalor charge alors les déchets pour les emporter sur une plateforme de reconditionnement, puis vers l’un des cinquante industriels du recyclage avec qui l’association travaille, en France ou en Europe.

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Adivalor veille sur chaque étape de la chaîne. Auprès des agriculteurs pour les encourager à trier, auprès des distributeurs pour assurer l’enlèvement, mais aussi auprès des industriels pour adapter le flux de matière au fonctionnement des usines comme aux demandes d’acheteurs de plastique recyclé. « L’éco-contribution sur les fournitures, à hauteur de 20 millions d’euros, assure les trois quarts de notre financement. L’avantage, c’est que nous ne dépendons pas des cours de la filière », détaille Pierre de Lépineau.

Malgré cette assurance, la filière de recyclage agricole a eu peur récemment. La décision de la Chine de fermer ses frontières aux déchets européens, en 2018, a tout d’abord entraîné un afflux de plastique dans les usines européennes. Au détriment des déchets agricoles, jugés de moins bonne qualité car plus sales. Puis la chute des cours du pétrole, dans le contexte de la crise sanitaire en 2020, a rapproché le cours du plastique neuf de celui plastique recyclé, au détriment de ce dernier. « Quelques usines ont cessé leurs activités, d’autres se sont reconverties dans d’autres filières », raconte Pierre de Lepineau. Avec, comme risque, de devoir laisser bâches et ficelles dans les cours de fermes.

Un plastique à 600 € la tonne

À l’usine Suez d’Orée d’Anjou, le directeur Yann Ménigaud assure qu’avec la remontée récente du pétrole, la plupart des voyants sont revenus au vert dans la filière. « Le cours du recyclé grimpe chaque mois. Et les incitations réglementaires qui se renforcent encouragent aussi les industriels à augmenter les utilisations. » Pour preuve, détaille-t-il, le cours est passé de 500 à 700 €/tonne en quelques mois. Ce qui n’empêcherait pas ses clients historiques d’être prêts à acheter à eux seuls le double des 13 000 t de granulés noirs qui sortent de son usine chaque année.

Le site reçoit chaque année 28 000 tonnes de plastique agricole, venues de toute la France, « mais surtout du quart nord-ouest ». Seule condition : ce flux doit lui parvenir de manière régulière, avec un stockage de 4 000 t maximum à l’usine. Une fois livré, le plastique est déchiqueté, puis lavé plusieurs fois, avant d’être extrudé. « La qualité, c’est l’enjeu clé », répète Yann Ménigaud. La moindre impureté, insiste-t-il, peut entraîner des irrégularités dans le plastique. Des « fish-eye », ou « gels » qui peuvent causer des réclamations chez les clients.

La plupart d’entre eux sont à la tête d’usines qui fabriquent des films d’emballage pour la logistique, mais également des gaines d’irrigation, ou des bâches d’ensilage. « Les granulés retournent aux champs », sourit Yann Ménigaud. Principale difficulté, confie-t-il : adapter l’offre à la demande. « Les clients demandent des plastiques avec des propriétés très précises, et les plastiques agricoles ne nous permettent pas toujours de fournir la bonne référence ».

Malgré ces contraintes et quelques inconnues, dont l’évolution du coût de l’énergie dans les prochains, cinq usines supplémentaires de recyclage devraient voir le jour d’ici 2023, selon Adivalor, dont quatre en France. « France Relance est significatif d’un point de vue financier pour ces projets, mais les procédures administratives encouragent parfois les industriels à s’installer juste de l’autre côté de la frontière », glisse Pierre de Lépinau. Et de souligner que l’une des usines prévues, en Bretagne, devrait faciliter l’un des problèmes subsistant dans la filière : le traitement des ficelles, dont le taux de collecte demeure faible par rapport aux autres déchets.

Chaque exploitant déposerait environ 300 kilos de plastique usagé par an

« Dans près de 75 % des cas, l’enlèvement se fait sous moins de dix jours »

Adivalor, exception de l’économie circulaire

L’agrofourniture est l’un des rares secteurs qui, dans le cadre de la loi dite « Agec » de février 2021, ne s’est pas vu imposer la création d’un éco-organisme sous agrément ministériel. À la place, l’association Adivalor a obtenu la prolongation d’un accord-cadre avec l’État, par lequel le monde agricole garde le contrôle entier de sa filière de recyclage, sans intervention des collectivités locales ou des associations de protection de l’environnement. Créée en 2001, Adivalor revendique actuellement 30 000 agriculteurs trieurs, pour 85 000 tonnes de plastique collectés en près de 22 flux séparés. L’association prend en charge les bidons de pesticides, baches et ficelles, maisn également les EPI usagés, les big-bags, les sacs de semences ainsi que les gaines souples d’irrigation.