Le sol agricole est menacé. Les milieux agricoles et environnementalistes commencent à s’en inquiéter. La prise de conscience de la dégradation des sols sort des cercles scientifiques. C’est ce qui ressort de trois colloques qui viennent de se dérouler dans la seule semaine du 20 novembre. La Commission européenne se préoccupe aussi du problème des sols agricoles, avec dans ses cartons, un projet de directive. La dégradation des sols se traduit en espèces sonnantes et trébuchantes: un coût estimé par Bruxelles à plus de 38 milliards d’euros par an, notamment lié à une perte de potentiel agronomique. Pourtant l’agriculture a d’autant plus besoin de préserver son capital «sol» qu’elle devra demain produire du carburant en plus de l’alimentaire.
Le constat dressé par la Commission sur l’état des terres européennes est alarmant. Selon elle, l’agriculture, l’urbanisation et le changement climatique contribuent à une accélération de l’érosion et de l’appauvrissement en matières organiques. Tout cela provoque une perte du potentiel agronomique, mais aussi des inondations et coulées de boues. Ce phénomène serait en progression rapide et son coût est estimé par la Commission à plus de 38 milliards d’euros par an.
Jusqu’à ces dernières années, la qualité des sols était un sujet étudié principalement par les scientifiques. Seuls certains chercheurs voyaient les menaces venir depuis vingt ans : Michel Griffon, du Cirad (Centre international de recherche agronomique pour le développement), Pierre Stengel ou encore Dominique Arrouays, de l’Inra. Quelles menaces ? L’érosion, des contaminations diverses (industries polluantes, transports routiers, pesticides et les pathogènes) et le bétonnage, pudiquement appelé « imperméabilisation des sols ».
Le phénomène d’érosion est la menace numéro un qui pèse sur les sols européens. Tel est le constat de la Commission européenne dans le cadre de ses travaux liés à la communication intitulée: «Stratégie thématique en faveur de la protection des sols» datant de septembre 2006 Vous trouverez la communication et le projet de directive sol en cliquant sur le cartouche bleu en haut de cette page. 115 millions d’hectares, soit 12% de la superficie totale des terres en Europe, sont soumis à l’érosion par l’eau, et 42 millions d’hectares subissent l’érosion par le vent.
18% des terres touchées par l’érosion
L’érosion des sols se traduit par la perte de la couche de terre fertile superficielle des sols qui est entraînée par la pluie en aval, ce qui provoque des coulées boueuses et la submersion de certaines zones. En amont, sur les terres agricoles, il se crée de profondes ravines dans les fonds de talwegs et une perte de fertilité des sols agricoles. Les coulées boueuses sont un phénomène saisonnier qui se manifeste fortement en automne dans les régions méditerranéennes et en hiver dans les régions de sol limoneux du nord et de l’ouest de la France (bordure maritime Nord, Bassin parisien) ainsi que le Bassin Aquitaine, le Languedoc-Roussillon et le couloir rhodanien. Selon l’Inra d’Orléans, 18% de la surface du territoire français sont concernés par un risque élevé d’érosion. En France, la quantité moyenne de terre agricole arrachée est d’une tonne par hectare et par an. En bordure maritime Nord, les pertes de terres arables peuvent atteindre de 10 à 20 tonnes par hectare et par an, voire jusqu’à 70 tonnes dans les situations extrêmes. Selon le dernier rapport sur l’environnement en France de l’Ifen (Institut français de l’environnement), le nombre de demandes d’indemnisation suite à des coulées de boues, dans le cadre d’une procédure de catastrophe naturelle, a fortement augmenté, mais l’Ifen n’indique pas dans quelle proportion. Il précise cependant que 54% des coulées boueuses observées de 1985 à 2000 se sont produites dans des zones à dominante rurale.
«Artificialisation»
Le phénomène d’érosion est-il imputable à l’agriculture? En partie oui. « L’érosion est liée au type de sol, mais aussi en grande partie à la structure du paysage agraire, avec la disparition des haies, des mares ou des talus, et la diversification des productions agricoles», explique Dominique Arrouays, directeur de l’unité Infosol de l’Inra d’Orléans. « L’agrandissement des parcelles a eu aussi un impact très fort en favorisant le ruissellement», ajoute-t-il. A cela s’ajoute la diminution progressive des prairies : entre 1993 et 2003, plus de 600 000 ha de prairies en France ont disparu, alors que les surfaces de cultures annuelles n’ont augmenté que de 60 000 ha.
Mais l’érosion est aussi un phénomène lié à l’«artificialisation des terres» c’est-à-dire à la fois l’urbanisation et l’instauration d’infrastructures de transports, de parkings ou de locaux d’entreprise. Il est admis que 60 000 ha de terres agricoles sont artificialisées chaque année. Ainsi, c’est l’équivalent d’un département qui est recouvert de bitume tous les dix ans! Plus le sol est imperméabilisé, plus l’eau ruisselle et se concentre. Les régions les plus touchées sont le sud (Midi-Pyrénées, Languedoc-Roussillon, Aquitaine, Provence-Alpes-Côte d’Azur) et l’ouest (Pays-de-Loire, Bretagne).
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Perte de matières organiques
Deuxième menace annoncée par Bruxelles: la diminution des teneurs en matière organique, qui a pour conséquences la baisse de productivité agricole et la fragilisation des sols vis-à-vis de l’érosion. 45 % des sols européens ont une faible teneur en matières organiques, principalement dans le sud de l’Europe, mais également dans des régions de France, du Royaume-Uni et d’Allemagne. En France, selon l’Ifen, dans les régions de l’ouest et du nord de la France, la teneur en carbone organique a tendance à diminuer. Au contraire, elle semble en hausse à la périphérie de la région parisienne, dans un corridor entre Angers et Nantes, au sud de Bordeaux et à l’est de Toulouse. L’Inra a montré que, pour la couche de 0 à 30 cm, le stock global en carbone des sols français est estimé à 3,1 milliards de tonne, soit 1/500e des stocks mondiaux.
Contamination par les éléments traces
Troisième menace : la contamination des sols diffuse ou localisée. Le nombre de sites potentiellement contaminés dans l’Union européenne à 25 avoisine les 3,5 millions. Sous l’effet de la dispersion par l’air ou par les eaux s’infiltrant dans le sol, elle peut affecter des portions de territoire ou des volumes de sol plus ou moins importants. Les contaminations diffuses, qui affectent les niveaux superficiels des sols, résultent de phénomènes naturels, tels que des retombées atmosphériques d’aérosols d’origine volcanique, ou liées à l’activité humaine par la fertilisation (cuivre contenu dans les phosphates), la pulvérisation de pesticides, l’apport de lisiers et fumiers riches en cuivre et zinc, le dépôt de déchets industriels ou urbains, les transports, … A cela s’ajoutent des pollutions locales, de quelques dizaines d’hectares au maximum, ou ponctuelles, généralement d’origine industrielle. « La France est plutôt moins touchée que des pays plus industrialisés comme la Grande-Bretagne ou l’Allemagne, ainsi que certains anciens pays de l’Est », rassure Dominique Arrouays.
Un réseau de surveillance des contaminations
La contamination diffuse ne remet pas en cause la santé publique ni l’agriculture, mais elle est surveillée autour des agglomérations. Elle est mesurable jusqu’à 50 km autour des villes moyennes et jusqu’à 100 km autour de Paris. Les métaux lourds les plus concernés sont le plomb, le zinc et le cadmium. En France, un inventaire exhaustif des sites pollués par des éléments traces métalliques est en cours de réalisation par l’Ifen, l’Ademe et l’Inra. Ce réseau de suivi comprend un point de mesure tous les 16 km, soit 2 200 points de mesure au total. La moitié du territoire est déjà couvert. Ce sera totalement au point fin 2008. Ce réseau de surveillance donne déjà des résultats enrichissants. Par exemple, en plomb, les teneurs totales sur la partie superficielle des sols (0 à 30 cm) sont comprises entre 8 et 20 mg/kg de sol. Les plus fortes valeurs se situent à proximité de grandes agglomérations, mais aussi dans les zones granitiques du Morvan et du Massif central. Quant à la pollution ponctuelle, les régions les plus concernées sont le Nord-Pas de Calais (511 sites recensés), Rhône-Alpes (509), Ile-de-France (369), Lorraine (270), Alsace (240) et Aquitaine (200).
Qu’en est-il des pollutions des sols par les pesticides: « On sait que c’est un problème, mais nous n’avons pas beaucoup de données, car les molécules et leurs métabolites associés sont très nombreux. Or une analyse coûte 50 euros. Il faudrait donc des budgets colossaux pour mettre en place un réseau de surveillance», explique le spécialiste des sols de l’Inra d’Orléans. Les chercheurs sont conscients du problème, mais ils n’ont pas les moyens de chercher. « La contamination par les pesticides pose un problème méthodologique et financier», résume-t-il. Pourtant, on sait que la persistance de certains pesticides dans les sols joue un rôle dans la pollution de l’air. Des travaux de l’Inra ont montré que des émissions de lindane à partir des sols anciennement traités engendrent des pollutions des eaux de pluie à des concentrations faibles (1 à 5 ng/l) quasiment toute l’année Voir Agra Presse N°3031 du 21 novembre 2005.
Les autres menaces sur les sols européens
L’irrigation provoque l’augmentation du taux de salinité des sols et l’utilisation d’engins agricoles de plus en plus lourds est la cause de leur tassement. Cela entraîne une désoxygénation de la surface terrestre, altère sa capacité à stocker l’eau et parfois amène à son imperméabilité totale. La salinité serait en progression rapide : entre 1990 et 2000, le nombre de terres affectées aurait progressé de 6% portant à 9% la surface touchée dans l’UE à 15. L’Italie, l’Espagne et la Hongrie sont les principaux pays abritant les 3,8 millions d’hectares de sols aux taux de salinité problématique en Europe.
Enfin, selon les estimations, 32 et 36% des sous-sols seraient gravement touchés par des problèmes de tassement, et 18% le seraient de façon modérée.