L'agriculture affirme ses ambitions pour la conférence climatique COP21 à Paris en décembre prochain. Stéphane Le Foll, ministre de l'Agriculture, et Laurence Tubiana, ambassadrice française pour les négociations climatiques, entourés de l'Inra et du Cirad, mettent au cœur de l'enjeu climatique les sols agricoles et forestiers. Leur rôle dans le stockage du carbone est étudié par le programme international de recherche dit « 4 pour mille », détaillé à Paris le 27 avril. L'enjeu climatique est de taille : une augmentation de 4 pour mille par an des stocks de matière organique des sols agricoles et forestiers suffirait à compenser l'ensemble des émissions de gaz à effet de serre de la planète. Mais pour y parvenir, un changement de pratiques agricoles est nécessaire.
Le programme de recherche « 4 pour 1000 » a pour objectif de « réconcilier sécurité alimentaire et changement climatique », a déclaré Stéphane Le Foll, ministre de l'Agriculture, à Paris entouré de l'Inra (Institut national de la recherche agronomique) et du Cirad (Centre de recherche agronomique pour le développement), le 27 avril. Certaines pratiques agricoles peuvent contribuer à l'effort climatique en stockant du carbone dans les sols. Ainsi, « on peut lutter contre le changement climatique en augmentant la fertilité des sols », soutient Laurence Tubiana, ambassadrice française pour les négociations de Paris climat 2015, le carbone des sols étant un fertilisant organique. Pour Jean-François Soussana, directeur environnement à l'Inra, l'enjeu agronomique et climatique est de taille : « Une augmentation relative de 4 pour 1000 par an des stocks de matière organique des sols suffirait à compenser l'ensemble des émissions de gaz à effet de serre de la planète ». Le ministre de l'Agriculture français et Laurence Tubiana ont annoncé un calendrier de travail pour les chercheurs qui participent à ce programme international d'ici le début des négociations climatiques à Paris en décembre prochain. Un colloque scientifique est prévu en juillet à l'Unesco. Puis, un autre, en septembre, devrait être organisé à l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économique).
Plus de carbone dans le sol que dans l'air
Depuis des décennies, la forêt est sous le feu des projecteurs pour symboliser la lutte contre le dérèglement climatique. Mais les sols, qu'ils soient agricoles ou forestiers, sont aussi des puits de carbone considérables. Explication : la photosynthèse est le moteur de la croissance des végétaux. Elle permet de capter le carbone atmosphérique (dioxyde de carbone ou CO2) grâce à l'énergie du soleil. Ainsi, la plante stocke le carbone sous forme de matière organique dans les feuilles, les racines, les tiges, les fleurs, etc. Une fois morte, la plante et ses résidus restituent au sol le carbone emmagasiné. Une étude de l'Ademe publiée en juillet 2013 conclut que « la biomasse (feuilles, tiges, etc.) et le sol peuvent (…) constituer des puits de carbone et contribuer à réduire la concentration de CO2 dans l'atmosphère ». De fait, les scientifiques viennent bouleverser la vision du stockage de carbone. « Au niveau mondial, les sols contiennent un stock de carbone équivalent à 2,6 fois celui de l'atmosphère », rapporte Jean-François Soussana, soulignant toutefois que les stocks de carbone dans les sols ne sont pas permanents. Et puis, les sols agricoles sont loin d'être tous en pleine forme. « En moyenne mondiale, les sols cultivés auraient perdu de 50 à 70% de leurs stock initiaux de carbone avant mise en culture », affirme Jean-François Soussana. Cette perte est liée à une dégradation des sols agricoles. D'après l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), « la dégradation des sols est définie comme un changement dans l'état de santé du sol qui entraîne une diminution de la capacité de l'écosystème à fournir des biens et services pour ses bénéficiaires ». Autrement dit : les sols ne rendent plus tous les services que l'on attend d'eux. Jean-François Soussana rappelle que les sols altérés sont concentrés dans les zones arides et semi-arides. Par ailleurs, 20% des prairies dans le monde seraient dégradées. Les « réparer » n'est pas si simple. Les actions de restauration de sols dégradés nécessitent « une action prolongée sur plusieurs décennies ». Ces dégradations ont plusieurs causes selon les régions du monde. Il y a la progression des poches de sécheresse. Il y a aussi l'épuisement des sols liés à l'intensification de l'agriculture. En France, le Groupement d'intérêt scientifique sol (organisation internationale impliquée dans le mouvement altermondialiste), créé en mars 2001, écrivait en 2011 : « L'intensification de l'agriculture et certaines pratiques culturales peuvent favoriser les dégradations physiques des sols. Elles participent à la diminution de la matière organique des sols. Elles peuvent aussi provoquer l'émission de gaz à effet de serre par les sols ».
Convaincre pour réunir
À l'évidence, stocker du carbone dans les sols ne se fera que dans des sols restaurés ou préservés des pressions auxquelles ils sont confrontés et sur des échelles de temps longues. Mais voilà : si des sols subissent des pressions fortes, c'est que l'agriculture a été fortement sollicitée pour nourrir et faire vivre les hommes. « L'agriculture est un sujet difficile et beaucoup de pays en vivent », rappelle Laurence Tubiana. C'est le cas dans de nombreux pays du Sud, où la dégradation des sols agricoles est très avancée, alors que la population active est majoritairement paysanne. De fait, l'enjeu de la COP21 dépasse le débat scientifique et agronomique. Il est devenu politique et économique. Si 45 pays font partie du programme « 4 pour mille » porté par la présidence française de la COP 21, il reste à convaincre bon nombre de pays africains et l'Inde, notamment. Mais de nombreux de pays n'ont pas très envie de changer leurs pratiques agricoles pour des motifs écologiques : « Pourquoi se priver d'une révolution verte dont ne se sont pas privés les pays développés ? », s'interroge New-Delhi. La révolution verte s'est développée dans les années 1960 dans les pays en développement. Elle est basée sur « la sélection de variétés à fort potentiel de rendement » et aussi sur « une large utilisation des engrais chimiques, de produits de traitement » (1). Le ministre de l'Agriculture Stéphane Le Foll espère convaincre l'Inde de passer à l'étape d'après. « Ce ne doit pas être un problème. Pour lutter contre le dérèglement climatique, l'agriculture est une solution », répète-t-il. Avec la Chine, le débat semble plus avancé. « En Chine, ils y vont. Ça n'est pas que conceptuel », assure Stéphane Le Foll à propos de l'agroécologie et appuyé par le témoignage des chercheurs de l'Inra et du Cirad.
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Derrière les négociations climatiques…
En France même, le débat sur l'agroécologie et l'évolution des pratiques agricoles ne fait que s'ouvrir. Tandis que les adhérents de la FNSEA estiment ne pas avoir attendu le ministre pour évoluer vers des pratiques plus écologiques, les écologistes et la Confédération paysanne assurent que les nouvelles pratiques de l'agro-écologie suffisent à peine. Bernard Guirkinger, membre Conseil économique social et environnemental, rapporteur d'un avis présenté le 28 avril pour la réussite des négociations de la COP 21, résume : « Les négociations climatiques sont des négociations économiques et géopolitiques. Elles ne sont pas environnementales ». Tout est dit. Les sols agricoles seront ce que les décideurs politiques et économiques en feront.
(1) Lire « Histoire des agricultures du monde – du néolithique à la crise contemporaine » de Marcel Mazoyer et Laurence Roudart – édition Points Histoire – avril 2002
Le Conseil économique social et environnemental (CESE) a présenté, le 28 avril, un projet d'avis sur l'évaluation des politiques publiques sur le climat en France depuis vingt ans. Gaël Virlouvet, rapporteur du projet d'avis, a regretté : « Il n'y a pas de lieu de gouvernance pour le climat comme pour l'eau, les déchets... ». Le suivi de la politique climatique devrait être suivi par une instance unique, le Conseil national de la transition écologique par exemple. « Cette politique a une très forte vocation interministérielle (Agriculture, Ecologie, Logement, Education nationale...). Cette responsabilité incombe prioritairement au Premier ministre », considère Gaël Virlouvet, rapporteur de l'avis.